Phelps.Prix Carbet/Tout-monde 2016-2

Anthony Phelps, hommage

Par Yves Chemla

Paris, le 5 janvier 2017


 Anthony Phelps lauréat du 27e Prix Carbet de la Caraïbe

et du Tout-monde 2016

pour l'ensemble de son œuvre


L’œuvre d’Anthony Phelps aura eu sans cesse pour point cardinal le pays d’Haïti, ses grandeurs passées, les désastres contemporains, l’énergie mise à son service quotidiennement par un « Peuple / poussant continuellement sa fleur / de très vieille souche métisse / s’ensemençant sans cesse », malgré, on le sait, l’éloignement du pays. Discret, mesuré, peu amateur d’emphase ni de grandiloquence, il avance sur une parole qui sait jouer des harmoniques de la langue et s’appuie sur une science sûre du rythme et de la versification.

C’est Mon Pays que voici qui rend Phelps mondialement célèbre. Ce n’est pourtant pas une œuvre composée en exil, car elle a été en grande partie écrite entre 1960 et 1963 quand le poète vivait encore à Pétion-Ville. Mais c’est l’enregistrement du poème sur un disque par l’auteur qui va en faciliter de façon déterminante la diffusion. Le poète y accomplit en quatre parties distinctes la célébration de la magnificence de la terre haïtienne depuis sa présence immédiate et celle de la contrainte : 

Ô ferment du silence

Rongeant le temple comme un cancer !

Poésie pour la survie

Dans cette attente charbonneuse

Poésie pour ne pas faillir

Ni défaillir

Poésie pour ne pas mourir

Sans retrouver le chemin des étoiles

 

Haïti est d’abord espace mémoriel, qui s’éveille à la parole du poète dès qu’il marque une pause dans le glissement du temps et des saisons : « L’été s’achève / et ma mémoire se souvient. » Il ne s’agit pas ici d’une présence immédiate : la parole poétique est immédiatement marquée comme parole d’une parole, parole du plus lointain, parole souveraine car libérée, et maintenant qui se tient debout :

mais nous avons acquis ce port altier

ces gestes lents

à force de lever la tête

vers nos palmiers et nos montagnes

et la chaleur de nos regards

est un don du ciel bleu

 

En face, il y a les forces de la nuit, qui ont élimé la parole et l’ont enfoncée dans les ténèbres. À celles-ci, le poète répond par une salve de lumière, même si peu à peu, cette lumière est intériorisée dans le corps du buveur qui parle : « Le soleil à jamais s’est noué dans ma gorge. » Le buveur-rêveur alors remonte les chemins de la mémoire, retrouve le pays d’avant la conflagration coloniale, les guerres, l’occupation, puis la complète déshérence : 

tout un peuple affligé de silence

se déplace dans l’argileux mutisme des abîmes

et s’inscrivant dans les rétines

le mouvement ouateux a remplacé le verbe

la vie partout est en veilleuse

(…)

Ô mon pays si triste est la saison

qu’il est venu le temps de se parler par signes

 

À cette diminution de la parole, le poète répond de façon mesurée, écartant de lui la grandiloquence, et s’arrête sur plusieurs marqueurs culturels ou historiques, ainsi que des paysages dans les trois autres parties, et qui deviennent peu à peu promesses d’amour et de remontée à la surface, remontée à la lumière, « pour un temps meilleur / de pierre et de mousse », comme le rythment ces deux vers en refrain, et qui promettent une aube nouvelle.

Mais las ! Le temps passe. Le pays, annoncé et présenté immédiatement sous le regard, attend encore. Le poète reprend sa quête. En 1968, Phelps publie aussi Les Dits du fou-aux-cailloux, dont le thème est inspiré par le spectacle d’un présumé fou, qui ramasse des cailloux et édifie une structure étrange, entre deux flamboyants dont il a retiré l’écorce. Phelps interprète cet acte dérisoire et étrange comme un acte de résistance à la prégnance de la nuit et de la mort sur le pays. Il entrecroise son poème de références bibliques, ainsi que des mythes de l’antiquité égyptienne, pour tenter d’étayer une parole en miettes et faire promesse de temps meilleurs : 

Je reviendrai

comme on remonte le lit asséché du torrent

dans un roulis de tout le corps

Ô ma terre incessible

tu es mon printemps sans rivage

mon mois de juin fou de couleurs

tu es l’été qui m’habite. 

 

Vers la même époque, avec Émile Ollivier et Jean-Richard Laforest, il écrit et enregistre le disque Pierrot le Noir, collage de poèmes. Il y invoque le pays, témoigne de l'exil, célèbre l'amour. Car Anthony Phelps aura fait de l’amour le thème majeur de sa poésie exigeante, marquée par le souci du verbe juste, de la versification rigoureuse.

Anthony Phelps est aussi auteur de romans, il ne faut pas l’oublier.

Il publie en 1973 Moins l’Infini, réédité depuis sous le titre Des Fleurs pour les héros. Le roman raconte quelques semaines de la vie d’une cellule politique du Parti d’entente populaire, parti communiste fondé par Jacques Stephen Alexis, lui-même disparu en 1961, animée par des artistes qui manient aussi bien la plume que le cocktail Molotov, le colt ou les bâtons de dynamite. L’évocation de la lutte armée commence par une scène dans laquelle la voix de Duvalier est utilisée comme un simulacre, scène qui vaut au lecteur un passage croustillant, où l’ironie le dispute à la revanche symbolique sur les sbires et les sicaires. Mais très rapidement, la situation vire à la catastrophe. Le pays tout entier est absorbé par un trou grandissant, au centre duquel se tient la figure du Président-à-vie. Avec une très grande justesse Phelps montre que le mal qui gagne Haïti est la perte du sens, la démentification généralisée et surtout la possibilité inquiétante d’empêcher la subjectivation, la capacité des sujets à se penser comme autonomes et à élaborer des ressources dans l’imaginaire. La déshumanisation généralisée est en cours, et c’est aussi par la reconquête de formes symboliques que se décide la résistance à cette agression généralisée. Le dispositif narratif qui travaille le texte en est une des marques fécondes : hésitation sur l’origine narrative, passages fréquents du Je au Tu, puis au Nous, puis au Il. Il semble bien qu’il ne se soit pas trompé sur le montage politiquement programmé de cette incertitude.

En 1976, il publie ce qui peut apparaître comme la suite de ce roman, Mémoire en colin-maillard, qui va encore plus loin dans la description, l’analyse et le récit de ce processus inhumain. Ce roman raconte une histoire terrible, dans laquelle Phelps met littérairement aux prises le monde de la nuit et du mal, dans lequel le pouvoir se complait, et la présence de l’enfance, mise ici à mal. Roman intense, il forme un diptyque essentiel dans les lettres haïtiennes, pour parvenir à réinterpréter, depuis, ce que fut le régime de terreur qui dura de 1957 à 1986.

Avec Motifs pour le temps saisonnier, si la tristesse demeure l’affection majeure, si l’évocation douloureuse des amis torturés et disparus est toujours poignante, si le sentiment de l’exil est toujours aussi aigu – « Nous sommes les nègres transplantés / assis à l’ombre des gratte-ciel / où le Pays d’hier est sans écho » –, ce dernier va de pair aussi avec le sentiment d’une réinstallation, et qui a modifié, avec le temps, la tonalité de la parole : « nous parlons maintenant langage de gratte-ciel / paroles de givre et mots de neige ». En effet, ce qui avait semblé au début n’être qu’une mise à l’abri temporaire, puis un exil prolongé, s’est peu à peu transformé en installation quasi définitive. L’amplitude poétique dépasse les frontières référentielles de l’île. Ce sont les voyages, qui vont de pair avec la renommée grandissante du poète, notamment avec La Bélière caraïbe (1980), pour lequel il reçoit à Cuba le prix Casa de las Américas. L’ouvrage marque une nouvelle étape dans la poétique du poète, désormais au fait de ses propres qualités : « j’ai fondé mon lieu vrai / dans la grâce franchie des miroirs ». Le poète sait que son chant s’origine en lui-même, que son répertoire accorde l’éminence de l’émerveillement amoureux, « un temps nouveau / au filon de très haute tendresse » et la présence en soi d’un « passé de mémoire d’ange », celui des paysages et des présences haïtiennes. En se projetant dans un futur par l’évocation du présent comme un irrévocable passé, « Nomade je fus de très vielle mémoire », le poète dessine les contours d’une poétique qui transforme les territoires de l’enfance comme un imaginaire désormais bien lointain. Mais c’est dans le poème « Père Caraïbe » qu’il prolonge ce qui avait été nommé dès Mon Pays que voici : il n’est plus efficace, ni opportun de chercher à revenir sans cesse sur une identité éprouvée comme altérité. Il faut, par un geste à la fois assuré et apaisé, apaisé parce qu’assuré, sortir de la victimation reconduite de génération en génération :

je ne me ressens point fils de l’Afrique

encore moins de l’Europe cartésienne

et je n’ai point mémoire de fond de cale

ni souvenance de galions conquérants

mais d’une Terre accrochée à son lieu

née dans son lit .

 

En 1987, il reçoit pour la seconde fois le prix cubain, pour Orchidée nègre, dans lequel il célèbre le pays retrouvé, et qui laisse libre cours à l’émerveillement amoureux :

La Montagne retrouvée dresse ses pins

entre nos murs en construction

Sueur et sang mêlés

nous refaisons les premiers pas du Paradis perdu

danse où l’eau se dévide de son lit.

 

Après le traumatisme généralisé, c’est bien la reconquête de l’imaginaire qui est assurée. Mais aussi, les recueils qui suivent se font l’écho des soubresauts qui agitent encore le pays. Les Doubles Quatrains mauves (1995), écrit en 1994 en Haïti alors que le pays est en proie à l’embargo, rend compte de la lutte face à un possible désœuvrement, à la lassitude face au désastre sans fin. Immobile Voyageuse de Picas revient lui aussi sur le risque de l’amertume, que seule la parole poétique peut parvenir à dépasser. Mais cette fois le poète est au loin, les contes de l’enfance sont rappelés au passé. Du présent demeure l’air d’une chanson, celle d’une « éternelle adolescence / où désormais s’endorment mes jardins ». Le constat est presque sans appel : « le matin guigne le temps cassé ». C’est dans des figures archétypales qu’il va retrouver l’espoir d’un renouvellement du réel. En 2004, avec Femme Amérique, il célèbre les femmes fondatrices du Nouveau Monde. La jubilation érotique qui traverse les poèmes renvoie là aussi à la première inspiration amoureuse du poète, qui connaît là un sommet dans sa poésie. En 2005, Une Phrase lente de violoncelle ouvre à nouveau la boîte à souvenirs, et il retrouve l’enfant en lui, ses efforts pour comprendre le monde et pour accéder au dire poétique. Je Veille, incorrigible féticheur, paru en 2016 déploie cet imaginaire et l’offre en partage, avec cette qualité bien rare de l’affranchissement, un mot qui étincelle de sens possibles : liberté évidente parce que conquise, noblesse de la parole, netteté de l’expression. Le prix Carbet de la Caraïbe vient célébrer ce soir un créateur d’exception.




Prix Carbet 2016 : Anthony Phelps accepte le prix

« au nom de son pays toujours debout » 

Par e-Karbe

Paris, 8 janvier 2017

 

Anthony Phelps s’est vu attribuer le Prix Carbet 2016 pour l’ensemble de son œuvre en décembre dernier en Guyane. Une distinction qu’il a reçue début janvier 2017 à la Maison de l’Amérique latine à Paris, au cours d’une soirée poétique qui a fait le lien entre les contingences d’une vie hors du commun et des incursions dans la poésie de l’auteur haïtien.

Le 5 janvier dernier, Anthony Phelps recevait officiellement le Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde que lui avait décerné le jury en décembre 2016 à Cayenne. Une soirée poétique a donné l’occasion d’aller à la rencontre de l’univers poétique de l’auteur du récent Je veille, incorrigible féticheur et, pour les personnes présentes, de saisir, au travers d’un dialogue avec son éditeur Bruno Doucey, quelques-unes des circonstances qui ont accompagné son évolution en tant que poète.

De sa naissance en Haïti en 1928 à son statut actuel de « créateur d’exception » décrit par le chercheur et critique Yves Chemla (également rédacteur en chef d’Île-en-île), Anthony Phelps, amoureux de sports, co-fondateur du mouvement Haïti littéraire, contraint à l’exil pour échapper au régime duvaliériste, double récipiendaire du Prix Casa de las Américas (1980 pour La Bélière Caraïbe, 1987 pour Orchidée nègre), semble avoir vécu plusieurs vies. Passé par des études de chimie aux États-Unis, avant un parcours définitivement tourné vers la création littéraire et plus particulièrement la poésie à partir de sa rencontre avec la ville de Montréal, Yves Thébault et l’écriture radiophonique, au début des années 50. Aujourd’hui connu comme l’un des poètes caribéens les plus marquants de ce siècle, il a notamment imprégné de façon immuable l’imaginaire de la région avec Mon pays que voici, édité en 1968, après une sortie en disque deux ans plus tôt. Les éditions Mémoire d’encrier, qui en ont assuré la réédition, décrivent un ouvrage essentiel de la littérature haïtienne : « Ce long texte, divisé en quatre parties, est une marche poétique à l’intérieur de l’histoire d’Haïti. Mon pays que voici est un poème-témoignage qui a résisté au temps et qui, curieusement, continue à dire avec force la réalité d’un pays aux prises avec l’exploitation et l’aliénation. »

Au fil de lectures partagées, au centre desquelles les mots dits par Anthony Phelps lui-même, le public saisissait entre autres l’occasion d’appréhender en instantané sa poésie et l’éloquence de son amour à la fois pour les mots et pour son pays.

Le Prix Carbet 2016 récompense donc l’œuvre du poète, mais également du romancier qu’est Anthony Phelps, œuvre dans laquelle d’autres écrivains de la Caraïbe se sont plongés ou retrouvés. Depuis sa Guadeloupe natale, Ernest Pépin voit dans cette reconnaissance une « évidence limpide », comme il le témoigne dans un message adressé à Anthony Phelps. L’auteur guadeloupéen révélant notamment ses souvenirs d’étudiants détenant comme beaucoup d’autres trois objets : une photo du Che, un exemplaire de Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire et le disque d’Anthony Phelps Mon pays que voici.

Edouard Glissant, fondateur de l’Institut du Tout Monde qui porte le Prix Carbet, entretenait lui aussi un lien privilégié avec l’œuvre d’Anthony Phelps, lui dédiant son Discours antillais par un « Pour Haïti toujours debout. Fraternellement. », comme le dévoilait le poète haïtien lors de la soirée du 5 janvier dernier. En souvenir de cette parole vraie, le lauréat du prix Carbet 2016 a dit « accepter ce prix au nom de mon pays toujours debout, malgré les dictatures, la corruption de nombreux politiciens, malgré les tremblements de terres et les cyclones… »