Chaux, de Joël Des Rosiers

NDLR – Cette section comprend deux textes sur « Chaux » de Joël Des Rosiers. D’abord « La chaux vive de Joël Des Rosiers », par Hugues Corriveau, daté de novemvre 2015 ; ensuite « D’encre et de chaux », par Rachel Leclerc », publié à l’été 2016 (voir plus bas, à la suite de l'article de Hugues Corriveau). Le lecteur est invité à les lire l’un à la suite de l’autre.



La chaux vive de Joël Des Rosiers

Par Hugues Corriveau

Montréal, 14 novembre 2015

 

Poésie

Chaux

Joël Des Rosiers, Triptyque, Montréal, 2015, 96 pages

Texte reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur.

 

Le livre est matériellement somptueux, un grand format rare, recouvert d’un papier géofilm (mylar) sur lequel Raymond Martin a tracé des lignes grises, vieux restes salis ou évocations des vagues maritimes. L’oeil déjà est happé.

Marcelin Pleynet écrivait : « Le mur du fond est un mur de chaux » ; on pourrait dire que, pour Joël Des Rosiers, le poème s’écrit sur une page de chaux, inscrivant dans la matière des origines l’impulsion des mots et des textes.

Précisément, imaginons cette dérive « à chaud » qui va des naissances originelles aux mères imaginaires, filles des eaux abyssales, et vivantes des grouillants corps en devenir. Comme toujours chez Des Rosiers le vocabulaire est d’une précision qui irradie cette langue, qui fait naître d’elle les sens les plus incongrus comme les plus savants. Belle langue tortueuse, sinueuse, qui parcourt le vocabulaire tout autant que le monde porté en son sein : « sur la muraille de chaux / nul ne peut lire ce qui est inscrit / écriture de blancheur. »

Le magma originel sert d’assise à cette déroute ombreuse qui forme l’essentiel de ce recueil présenté comme un poème, divisé en trois parties, à savoir les « Iles » (cette ancienne manière de nommer les os des hanches), « Voiles » et « Batteries ». Du creux formé par le bassin jusqu’aux voiles déployées pour atteindre Pointe-Batterie en Guadeloupe (peut-être), l’ardeur du poète, martelée par des tambours obstinés, rythme le temps, trace le passage tourmenté du vivant. Rien de simple ici, plutôt l’emportement irrémissible d’un être qui cherche son souffle, ses marques. Les vers libres, hachurés et spasmodiques, tremblent d’une angoisse sous-jacente qui taraude.

Sur la mer se voient les conques et les vaisseaux, creux comme des hanches, au fil de l’eau de chaux, miracle exact de ce qui naît et se noie à la fois. Mais c’est aussi le corps, l’anatomie parfaite du corps de la terre-mère qui articule « toutes choses sans miséricorde ». Joël Des Rosiers, énonçant son alphabet de muscles et d’os, de fosses abyssales et de géhenne tellurique, déploie dans ce recueil une métaphore qui ancre sa vision plurielle de la planète. Les éléments s’y mélangent, l’air aux avions bruyants menant jusque dans les villes aux passants offerts.

Paul-Marie Lapointe vient parfois surligner les poèmes, comme le recours à ces « aiguilles à poupées / épingles enfilées » qui évoquent des images bousculées par un automatisme contrôlé, « car la mer est mandée / pour les lancinations de femmes ». Les textes prennent ainsi l’allure de lianes volubiles accrochées aux images. Saint-John Perse, cité en épigraphe, ombre le style prolixe et ample de cette poésie soufflée par une certaine démesure. Mais sensuelle aussi, gorgée du désir des corps, d’un appétit charnel pour la sonorité et les cataractes produites par les fortuites rencontres des sens. Nous savons, avec le poète, qu’« il y aura toujours la beauté / dans le tremblement », et c’est le plus grand défi relevé par ce très beau recueil que de nous y mener avec la certitude que « l’amour ouvre le crépuscule / à notre empire sans lois / à la vérité invisible qui inonde / au regard qui se pose sans voir ».

Source : Le Devoir




D’encre et de chaux

Par Rachel Leclerc

Lettres québécoises, été 2016


Suivant un parcours d’une grande cohérence, Joël Des Rosiers a donné plusieurs recueils de poésie et deux essais depuis la parution de Métropolis opéra en 1987. Psychiatre et poète, il nous revient avec Chaux, un long poème aussi lumineux que la mer, aussi précieux et mystérieux que le tendre coeur des pierres à chaux. Voilà un livre d’une rare élégance. Son grand format, sa typographie légère, sa couverture emballée dans un papier transparent amovible, et même la multiplicité du sens poétique : tout invite le lecteur à la contemplation et à la réflexion. C’est un livre à la fois érudit et candide — de cette candeur que doit rechercher tout poète —, écrit depuis le territoire fantasmé de Joël Des Rosiers, né aux Cayes (Haïti) en 1951.

Les cayes : bas-fonds ou petites îles composées de sable ou de corail. Aperçu à vol d’oiseau, le paysage originel apporte sa révélation : les eaux sont le « miroir transparent du langage » (p. 37). Au début donc, il y a la mer ; mais pas n’importe laquelle : c’est la mer qu’on imagine turquoise et diaphane, celle qui offre à l’humain des escales — des cayes — pour sa peine et son besoin de repos, pour apaiser sa soif d’introspection. Chaux parle d’une réalité géographique avec laquelle nous, gens du Nord, n’avons qu’un rapport touristique.

Il est donc naturel que la beauté en surgisse comme un véritable rêve de mer, presque une utopie : « s’ouvrent les jalousies / sur un renflement de la côte / un grand voilier immaculé / rompu d’embuement (sic) / et de ruades / ses courbes subtiles / galbes / glissant contre les falaises » (p. 75). Une lointaine fulgurance loin des savanes et du vétiver, qui furent la première inspiration du poète, Chaux s’est écrit dans la quête d’une trace plus ancienne, antérieure à sa naissance. « C’est la mer qui célèbre l’accès / aux choses irréelles / jusqu’à épuisement des lieux » (p. 38) Le poète a imaginé trois grandes sections pour ce livre qui célèbre son attachement indéfectible aux origines. Les deux premières sont marquées tantôt par la biologie, tantôt par un thème cher à la psychanalyse : celui du voile et de l’apparition-disparition.

La dernière partie, Batteries, propose une démarche épique, mais pas forcément plus guerrière que les deux autres. Composé sous le signe de la chaux, cette chaux qui fournit, apprend-on, l’encre des écrits divins, tout le livre est un parfait alliage de foisonnement et de retenue, de mystère et de clarté. Soutenu par son élégance matérielle, il brille par son unité de ton et nous entraîne dans sa profondeur poétique. Ajoutons que Joël Des Rosiers, vivant au Québec depuis l’adolescence, semble puiser son inspiration dans l’absence même du pays d’origine, voire dans sa privation. Anne Hébert a écrit quelque part : « Quand je ferme les yeux, c’est toi que je vois. » Une autre preuve, s’il en fallait une, que c’est dans la distance, dans la mémoire que s’écrit la plus belle poésie.


Source : Lettres québécoises,  numéro 162, été 2016, p. 44-45