Coups de coeur.2016

Mes coups de cœur en 2016

Par Hugues Saint-Fort

New York, décembre 2016

 

Cette série que je rédige depuis 2009 a été interrompue en 2015 à cause de certains ennuis

de santé. Je suis reconnaissant à tous mes lecteurs qui m’ont fait part de leur vaine attente l’année dernière et de leur déception de n’avoir pu me lire.

Je voudrais les remercier de la confiance qu’ils placent en moi pour leur fournir une solide et intelligente recension des meilleurs volumes qui ont été publiés au cours de l’année. 

Cette édition de 2016 s’articule autour de trois grandes catégories :

poésie, fiction, et non fiction. D’abord, la poésie.

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Robert Berrouët-Oriol

Éloge de la mangrove

Poésie

Triptyque, Montréal, 2016

Éloge de la mangrove, le tout dernier recueil de poésie du linguiste-terminologue Robert Berrouët-Oriol, constitue le troisième volet du triptyque commencé avec Poème du décours (2010) et poursuivi avec Découdre le désastre suivi de L’ile anaphore (2013). Ils ont tous les trois été publiés par les Éditions Triptyque à Montréal et ont été soit finalistes de grands prix littéraires (Prix du Carbet et du Tout-Monde 2010, pour Poème du décours), soit objet de mention d’excellence, de la Société des écrivains francophones d’Amérique pour Découdre le désastre en 2013. Robert Berrouët-Oriol a été le récipiendaire en 2010 du Prix du livre insulaire d’Ouessant, en France, pour Poème du décours.

Ce recueil est divisé en deux parties. La première, titrée « Six piccolos pour une mangrove », comprend six poèmes tous rédigés en vers libres. Chaque poème semble constituer une majestueuse introduction à la mangrove, connue comme, on le sait, une formation végétale typique des côtes marécageuses, dans les pays tropicaux. La seconde, titrée « Éloge de la mangrove », représente, semble-t-il, le cœur du recueil. Elle est composée alternativement de longs et de courts poèmes en prose, tous somptueux mais d’un hermétisme rare et travaillé par le poète dont la maitrise du langage poétique atteint des sommets de l’art.

et si je décline le récitatif d’un long lent labour dans mes

vaisseaux c’est pour qu’advienne la païenne prophétie du

Sens sais-tu que l’éloge de la mangrove est syncope de

rythmes partition cérémonielle en ses hautes voilures… (p.34)

 

La mangrove est définie dans le dictionnaire Le Robert comme une « formation végétale caractéristique des littoraux marins tropicaux, où dominent les palétuviers surélevés sur leurs racines. » Le terme palétuviers revient incessamment tout au long des nombreux poèmes en prose qui jalonnent la seconde partie. Cet arbre des mangroves caractérisé par des racines en échasse adaptées à la vase joue toutes sortes de rôles :

comment ramoner mon chant de chaude

lune adossé aux caïeux prodigues des palétuviers… (p.27)

l’halètement de mon Poème somnambules

pentacles au long bras des palétuviers…(p.29)

les palétuviers les fougères et bois de fer de la mangrove

sont un livre froissé une femme aimée une ville un destin

un chant un mémoriel une chorale c’est selon car ma voix

est toutes ces voix palétuvières… (p.55)

 

L’une des grandes originalités de ce recueil de Robert Berrouët-Oriol, c’est quand il parvient à insérer les thématiques ou le titre de quelques-unes de ses publications (Découdre le désastre, Poème du décours, p.27) à d’autres publications de créateurs haïtiens (Émile Ollivier : Mille eaux, p.33 ; Anthony Phelps : La bélière caraïbe : « Nomade je fus de très vieille mémoire » p.38 ou non-haïtiens (Saint-John Perse : Anabase, p.36).

L’écriture poétique de Robert Berrouët-Oriol s’inscrit dans la lignée d’une exigence pure mais loin de tout orgueil ou arrogance. Lire les productions poétiques de Robert Berrouët-Oriol n’est pas un exercice de récréation. C’est un travail difficile qui requiert un attachement sans pareil à l’art. Le poète confère à la poésie une dimension supérieure que peu de poètes haïtiens lui ont accordée.

 

Stéphane Martelly

Inventaires

Poésie

Triptyque, Montréal 2016

Grande spécialiste du poète haïtien Magloire Saint-Aude (elle a écrit un essai intelligent et novateur, Le Sujet opaque, L’Harmattan 2001, sur son œuvre poétique), Stéphane Martelly se révèle aussi une créatrice littéraire de grand talent qui semble cultiver parfois une ironie postmoderne. Elle vient de publier chez NOTA BENE au Québec sa thèse de doctorat en littérature intitulée  Les Jeux du dissemblable. Folie, marge et féminin en littérature haïtienne contemporaine qui va renouveler l’approche critique de la littérature haïtienne contemporaine.

Dans Inventaires, son plus récent recueil poétique, elle déploie une écriture discrète, calme, à l’abri des images flamboyantes et des métaphores étincelantes. Stéphane Martelly utilise le terme inventaire dans son acception la plus courante, comme le « dénombrement, l’état des marchandises en stock, des valeurs disponibles et des créances… » Ce dénombrement permet d’évaluer les pertes et les profits, les éléments de l’actif comme du passif. En transposant ce vocabulaire de la comptabilité dans une écriture poétique, Stéphane Martelly recense et privilégie une réalité tantôt objective, tantôt subjective.

Dès le premier poème du recueil (Pourquoi, p.7), elle éprouve la nécessité d’expliquer ses choix.

 

Je fais des listes parce

que je n’ai pas le temps.

Pour projeter un temps

scandé

d’ordre et de mesure.

Pour le décompte

Pour l’inventaire des choses

qui manquent

Au cas où

Pour que tu saches que

j’y avais pensé

       mais qu’il n’y en avait pas

 

Ce poème à lui seul offre une entrée remarquable dans le recueil. La plupart des thématiques s’y trouvent : le temps, l’ordre, la mesure, le décompte, la mémoire.

 

Fred Edson Lafortune

Silex

Poésie

JEBCA Éditions, collection « L’IMMORTEL », 2016

Silex est le titre du plus récent recueil de poésie de Fred Edson Lafortune, jeune poète haïtien que j’ai découvert en 2014 avec un émouvant recueil écrit en créole haïtien (kreyòl) An n al Lazil, publié chez Trilingual Press. Les poèmes consignés dans Silex sont rédigés tantôt en prose, tantôt en vers, mais quelque soit la forme adoptée, nous sommes entrainés dans une poésie construite à partir d’un matériau littéraire apparemment simple mais en réalité ardemment travaillée. Comparez cette prose poétique :

Nous voici aux quatre coins du silence, avec la bouche pleine de morceaux de papier, comme des iles dévastées par la tempête, attendant notre dernière carte postale d’un faubourg d’éternité. (Rumeur, p. 45-46) Et ces vers libres :

Je parle la perpétuelle langue de l’errance

Pour transhumer ma folie vers d’autres cieux

J’escalade la scène tumultueuse du passé

Pour t’offrir ma dernière prestation

S’éloignent mes paupières de tes mystères

De tes amours sans pétale

Pour que s’ouvre mon cœur à la pulpe du soleil

 

La poésie de Lafortune combine les deux acceptions du terme : la sensibilité à ce qui échappe à l’ordinaire et au banal, et la création d’un nouveau langage, l’émergence d’un « gouverneur » des mots. Mais surtout, la poésie de Fred Edson Lafortune roule loin des clichés et des mièvreries qu’on retrouve chez certains jeunes poètes qui veulent brûler les étapes.

 

Jacques Pierre

Kite kè m pale

Poésie

Torchflame Books, 2016 

Le combat que mène Jacques Pierre pour la défense et l’illustration de la langue créole haïtienne passe par deux chemins : l’enseignement et l’écriture. Jacques Pierre enseigne la langue et la culture haïtiennes à Duke University, en Caroline du Nord et s’est consacré à l’écriture depuis quelques années. Que ce soit en anglais, en français ou en créole, il a fait de la langue et de la culture haïtiennes sa passion. Le titre de son dernier recueil évoque cependant un aspect plus personnel de sa poésie : les épanchements d’un cœur qui ne veut pas oublier et qui partage avec ses lecteurs ses déceptions (Desepsyon, p.20), ses confessions (Konfesyon, p.29), ses remords (Remò, p.38), ses rêves (Rèv, p.40)… Il célèbre des géants de l’histoire de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis au cours du 20ème siècle, Martin Luther King, Jr., (Chapo ba pou Martin Luther King Jr. p.52),  Malcolm X (Djouba pou Malcolm X, p.53), contre l’apartheid en Afrique du Sud, Nelson Mandela, (Omaj pou Nelson Mandela, p.56), contre l’occupation américaine d’Haïti, (Ochan pou Charlemagne Péralte,p. 55), ou contre le racisme prétendument scientifique de certains chercheurs français (Onè respè pou Anténor Firmin, p.57).  Au passage, il salue Mère Teresa (Alelouya pou Mère Teresa, p.51), Catherine Flon (Ibo pou Catherine Flon, p.54), et deux célèbres groupes musicaux du Nord d’Haïti (Reverans pou Septentrional ak Tropicana d’Haïti, p.59).  

Les poèmes de Jacques Pierre sont rédigés tantôt en prose, tantôt en vers, et le plus souvent en vers rimés, ce qui ne se voit pas tous les jours dans la poésie moderne et contemporaine. Pierre maitrise bien l’art de la rime. Il ne se contente pas d’aligner des rimes, c’est-à-dire répéter à la fin de deux vers au moins un phonème ou davantage. Les rimes qui s’accrochent à ses vers font partie d’un ensemble mélodique qui fait corps avec le contenu du poème, comme c’est le cas dans ce poème en l’honneur du héros haïtien de l’occupation américaine, Charlemagne Péralte :

Kon ti poul malfini pote w ale kouwè sak pay

ze w te kale nan moulen kako a pran nan pasay

ou sèl ki konn sa ki kache nan boutèy aynekenn

gen pawòl lakonsyans pa fouti kache anba lenn

sou kabòn listwa non w se danje pou malfini vèt

ou fè lonè moun ki gen kolonn vètebral yo drèt   

 

Ouvrages de fiction 

Jan J. Dominique

L’écho de leurs voix

Roman

Les éditions du Remue-ménage

Montréal, 2016

L’interrogation qui clôt la quatrième de couverture du roman de Jan J. Dominique, L’écho de leurs voix s’énonce ainsi : « Comment continuer à vivre malgré le soupçon, malgré l’impunité ? » Ce type d’interrogation hante certains personnages qui évoluent dans des ouvrages de fiction de quelques romanciers haïtiens de la diaspora nord-américaine ou constitue la trame principale de leurs romans. On se souvient par exemple de l’inoubliable récit The Dew Breaker d’Edwidge Danticat. Dans L’écho de leurs voix, Jan J. Dominique raconte l’histoire de Claire Noël et de sa  petite famille  émigrée à Montréal. Cette histoire nous est aussi livrée à travers les confessions de Lisa, la meilleure amie de Claire, mais de condition sociale plus modeste. On y apprend tout depuis les plaisirs inattendus que se donnent en cachette les parents bourgeois de Claire, jusqu’aux jeux sexuels hautement excitants auxquels se livrent Lisa et Claire.

Le cœur de l’histoire est constitué par la trame narrative de l’évolution des sentiments de Claire pour Hans à Montréal au cours de l’année 1990. Claire, jeune étudiante d’un Cégep (un Cégep est plus ou moins l’équivalent d’un « Community College » aux États-Unis et plus ou moins l’équivalent d’un IUT, Institut universitaire de technologie, en France),  qui vivait jusque-là exclusivement dans le confort et la sécurité de sa petite vie familiale (un père français et une mère bourgeoise d’origine haïtienne), sans prêter aucune attention à l’histoire et à la situation politique du pays d’origine de sa mère, Mina, découvre Hans, un jeune militant d’origine haïtienne et tombe tellement amoureuse de lui qu’elle en devient littéralement obsédée. Quelque part dans le roman, Lisa écrit ceci de Claire : « …Son journal me révèle une femme obsédée par l’homme qu’elle découvrait, Tout ce qu’elle ressentait était subordonné à cet homme. » (p.129).

L’amour et le sexe rendent Claire heureuse comme nulle femme ne peut l’être, ainsi que le montre ce passage :

J’ai dormi dans ses bras. Nous avons fait l’amour toute la nuit. Je m’endormais avec lui dans mon ventre. Je me réveillais en le sentant gonfler en moi. Lorsqu’en bougeant son pénis me quittait, je lui redonnais des forces, avec mes mains ou ma bouche. Hans dit qu’il adore que je le suce et qu’il est jaloux de celui qui m’a appris à le faire. Je lui ai répondu que j’étais sans doute douée, qu’avant lui je n’avais jamais pris un pénis dans ma bouche. Je croyais en être incapable. Pourtant, ça a été si naturel avec lui. Je ne suis plus gênée quand il me lèche. Je lui ai demandé si mon odeur le dérange, s’il ne préfère pas que je me lave. Il s’est écrié : « Non ! Ton odeur, c’est toi. Tu sens bon, Claire, tu sens le désir, le sexe et je n’ai pas envie d’amour aseptisé. » Maintenant, je n’ai plus de réticence. J’ai joui en le caressant, sentant sur son sexe nos deux odeurs mêlées. (p.217).  

Au-delà de l’histoire de l’amour fou de Claire Noël pour Hans, L’écho de leurs voix expose l’impossible entente entre deux générations d’immigrants sur la terre d’accueil, celle des parents qui se sont résolus à tourner le dos à la terre d’origine pour des raisons politiques, et celle des enfants qui veulent au contraire tout savoir de l’histoire et de la culture du pays d’origine de leurs parents. Le silence de ces derniers, Mina et Anne-Marie, à propos de leur passé ne fait que renforcer la suspicion des enfants. Ce que cache ce silence constitue le grand mystère de ce roman que Claire va tacher de découvrir et que nous suivons avec passion.


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Robert Berrouët-Oriol,
3 janv. 2017 à 11:26