Edwidge Danticat.3

Un roman tonique et fragmentaire

Par  Robenson Bernard

Le National

Port-au-Prince, le 16 juillet 2017

 


« Le refus de l’ancien n’est donc pas arrivé jusqu’ici à engendrer son antithèse. Cette dialectique exigerait une lente maturation, une mise à distance des habitus, un questionnement profond sur nous-mêmes, nos capacités, nos engagements, nos limites. Mais les évènements semblent toujours vouloir nous précipiter, chaque jour davantage, dans l’improvisation et la confusion en général. Pris de court, nous n’arrivons même pas à anticiper de possibles dénouements.» (Michèle D. Pierre-Louis, in Préface de « Violence et État moderne », Espoir de la raison en Haïti, de Hérold Toussaint, Deschamps 1998)

 

 « Le briseur de rosée » (The dew breaker) de Edwidge Danticat est d’une contagieuse fascination. Placé au coeur de nos préoccupations sociales et esthétiques, ce roman, traduit de l’anglais par Jacques Chabert et publié chez Grasset en 2005, arpente le paysage de la beauté et des apories qui caractérisent la vie quotidienne en Haïti. Il demande à être lu sans perdre de vue ses dévoilements et ses origines littéraires non moins reconnaissables. Livre dialogué, il vise, en effet, à nous plonger dans un univers abyssal où passé et présent, fiction et réalité se superposent. Avec ou sans proportion…

Ici et là, le souffle narratif se rapporte à une expérience personnelle d’écriture et à l’exaltation collective d’un paysparia voguant irrésistiblement dans la galère. Sans désemparer. L’ouvrage invite à prendre un compendium proprement humain et, à grand renfort de souvenirs poignants, il suggère la mémoire, le rêve matériel, utopique et expose de manière subreptice des idées sur la vérité du long et imperturbable cauchemar ayant marqué les années calendaires hystériques et funestes de la vie haïtienne d’une époque tristement mémorable.

Roman saisissant, Le briseur de rosée n’est pas le simple reflet mimétique d’une réalité parahistorique, mais une transposition poïétique de la réalité au niveau de la fiction. Cette transposition produit un effet sur la réalité extralittéraire de sorte que le texte, en tant que médiateur de la mémoire collective, influence la perception et l’image qu’on se forge de soi-même et contribue au renforcement ou à la fidélisation de la culture mémorielle.

Mais, à elle seule, la littérature est-elle susceptible de permettre d’élaborer un cadre problématique qui confère au temps futur sa conjugaison de la liberté et des esthétiques prescriptives conformes aux classes sociales progressistes ? Rien n’indique que Danticat, auteure talentueuse qui fascine ses contemporains par sa créativité d’avantgarde, ne se soit point posé la question.

L’expérience intime de l’émigration transcendée par l’écriture, le souvenir de l’enfance, mais encore et surtout la dictature féroce, ténébreuse et animale des Duvalier (Papa Doc et Baby Doc) sont les principaux thèmes qui hantent ce roman telle une brume épaisse. Le livre explore l’univers d’un Dew breaker (briseur de rosée/surnommé chouket larozé en créole), en l’occurrence les hommes du temps des Duvalier qui investissaient comme bon leur semblaient la maison des gens pour les conduire en prison où ils seraient sauvagement torturés.

Un prototype de ce personnage d’un certain âge se trouve à Brooklyn, c’est un homme affable, abordable, calme et plein d’entregent. Sa femme l’adore et sa fille est une opératrice culturelle bien branchée. Il traîne sa bosse dans un salon de coiffure. C’est un gentil propriétaire qui a son petit personnel originaire d’Haïti. Connu dans le quartier, il vit sans inquiétude, mais certains croient le reconnaître sous son vrai jour à cause de sa cicatrice en travers du visage.

L’occurrence du thème de la violence dans ce roman distingue la littérature haïtienne de la littérature antillaise de langue française. Ce thème entretient avec la mémoire un lien étroit. À travers ses personnages, Danticat, sur les traces de Virginia Woolf pour qui l’écriture fut un rempart contre les menaces redoutables du silence, révèle des vérités sur elle-même pour pouvoir mieux en dire sur les autres. Elle présente des émigrés coupables et victimes qui, malgré l’exil, se définissent toujours par rapport à l’angoisse et au désenchantement.

 TENTER D’APPRIVOISER LE PARDON

 D’une page à l’autre du roman, les destins se croisent. On va et vient de 1960 à aujourd’hui. Tel un puzzle macabre, le passé du tortionnaire est vu par ses proches, ses victimes ou leur famille manifestant toute propension à se reconstruire après leurs traumatismes jusqu’à son dernier acte contre un prêtre, sa rencontre avec une femme va l’ouvrir un nouvel horizon. Et celle-ci va l’aider à apprivoiser le pardon.

Danticat réussit à attirer notre sympathie de lecteur sur l’ex-tortionnaire et nous entraîne dans le tourbillon du passé troublant de son île natale où tout semble définitivement perdu. Si l’on n’y prend pas garde. Elle nous amène à nous interroger sur le bien et le mal et les limites de l’horreur, du pardon ou leur frontière infranchissable qui s’inscrit, tout compte fait, dans une logique naturelle de la paix civile. Certes, il est difficile d’oublier, de raturer ou d’effacer les cicatrices d’un forfait. Le souvenir s’aiguise, car l’offense s’installe aisément dans la mémoire et souvent d’une encre indélébile. Mais l’homme doit être en mesure de pardonner, c’est- à-dire de s’engager sans rancoeur ni haine dans le lent et difficile processus de construction de l’avenir.

Hannah Arendt souligne d’ailleurs le miracle qui entoure le pardon : cette capacité de donner naissance à quelque chose de différent du simple effet déterminé par une cause, cette rédemption possible de la situation d’irréversibilité. C’est un choix énigmatique, impératif. Et donc sans borne. Seules les grandes âmes manifestent une telle propension, ne serait-ce que dans une démarche purement christique ou ayant partie liée à la psychanalyse jungienne susceptible d’aider à circonscrire les réflexes passionnels.

Attention, il ne s’agit pas d’échapper à une condition par trop humaine pour ensuite s’en gargariser, mais d’engager avec autrui un rapport surpassant l’animosité sans qu’il soit tenu compte d’intérêt particulier, hormis pour chacun de progresser vers plus d’humanité. Car le pardon n’est pas une alchimie qui transformerait le mal en bien, sinon un pas en avant au contraire du cachot qui entoure le ressentiment. La mémoire du mal est utile pour s’engager dans l’avenir et non l’obsession du préjudice subi. Cette ultime posture serait le prolongement du mal accompli en lui donnant encore plus de force qu’il ne mérite, en l’inscrivant dans le temps pour le statufier en fatalité.

Arendt estime que l’homme se trouve face à un mur d’incompréhension qu’il serait impossible à franchir. Le châtiment a ceci de commun avec le pardon qu’il tente de mettre un terme à une chose qui, sans intervention, pourrait continuer indéfiniment. Il est donc significatif, c’est un élément structurel du domaine des affaires humaines que les hommes soient incapable de pardonner ce qu’ils ne peuvent punir, ce qui s’avère impardonnable. C’est la véritable marque des offenses que l’on nomme depuis Kant « radicalement mauvaises. »

Il existerait ainsi de l’impardonnable, dont la justice internationale s’est notamment saisie en le qualifiant de crime contre l’humanité. Il s’agit d’un crime dont la portée dépasse la victime en tant qu’individu parce que c’est tout un peuple, toute une société qui souffrent de la barbarie duquel il est la manifestation, laquelle n’est qu’un retour en arrière dans l’échelle du progrès humain et de l’évolution. Le pardon n’y trouve pas vraiment sa place n’étant pas en présence d’une relation interpersonnelle stricto sensu. 

Jankélévitch à ce sujet va plus loin, en parlant de trahison quant au pardon qui serait donné dans telle situation « Un crime contre l’humanité n’est pas une affaire personnelle. Pardonner ici ne serait pas renoncer à ses droits, mais trahir le droit. » Le pardon concernant un fait annihilant toute expression d’humanité serait, vis-à-vis des hommes qui en sont la représentation, les corrompre.

UNE ÉCRITURE DE RUPTURE

Récit enchâssé restituant des scènes hallucinées du fatras quotidien, Le briseur de rosée réaffirme l’engagement de Danticat. Cette auteure se distingue des autres écrivains haïtiens en fragmentant son roman de rêveries, d’états d’âme, de sensations sirupeuses, d’une palette de couleurs et de souvenirs tressés dans la musique des mots qui éclosent dans l’intimité du lecteur. Mais aussi en écrivant en anglais, nouvelle langue de l’exil des Antillais au temps de la mondialisation(1).

 Elle dévoile les traumatismes d’un pays sous la dictature et l’horreur de vivre dans un système où l’impunité est la règle. Danticat cherche, dans le versant assombrissant de nos lettres, la littérature de rupture dans le sillage de Nietzsche, Georges Bataille ou Klossowski.

Écrivaine scrupuleuse et solitaire, son roman s’intéresse plus aux rapports de classe, de l’enfance, de l’émigration et des chocs culturels qu’aux problématiques de race et leurs corollaires inquiétants. L’auteure de Pour l’amour de Claire relie ces distinctions aux subtilités du contexte social et culturel du pays. Toute la psychologie dénonciatrice, contestataire et rigoureuse de notre temps s’éclaire à la lumière de cette quête inlassable dont l’actualité est brûlante. 

« Le briseur de rosée » fait partie des neuf chapitres de cet ouvrage éparpillés dans des journaux et revues spécialisées. Le livre des morts (The book of the dead), Soliloques nocturnes (Night talkers), La couturière (The bridal Seamstress) parus respectivement dans The New Yorker et Callaloo en 2002, sont de ceux-là. 

Haïti, dans ce roman stimulant, comme Villa Rose dans « Pour l’amour de Claire » paru en 2014, rappelle le Macondo de Gabriel Garcia Marquez où il faut faire triompher chaque jour la vie sur la mort. C’est un livre qui se souvient et dans lequel on se souvient. Diffuse et fragmentée, la narration est à voix multiples et retrouve le lecteur déchiré par l’inquiétude de la douleur et la rage de dérober, à la manière de Prométhée, le feu de Jupiter pour le bien des hommes.

 « Il n’y a rien de tel que de boire le jus sucré d’une noix de coco venant d’un arbre qui vous appartient » (p. 41)

Chasseuse de traces, prestigitatrice du réel, Edwidge Danticat met les pieds dans ces lieux discrets et souterrains où ont été anéanties tant de victimes innocentes sous la dictature, telle la Milena de Kafka et ses trois soeurs qui ont péri dans les camps de la mort sous le régime nazi. Mais l’écrivain en vint à voir dans le simple fait d’écrire l’une des ultimes possibilités de résistance humaine. Il publia ses réflexions sur les écrivains et le Léviathan, même s’il était persuadé par la suite que l’allégeance à une cause collective est pernicieuse pour la littérature dans la mesure où celle-ci est une action en ordre dispersé et purement individuel.