Edwidge Danticat.2

« Créer dangereusement » : un grand coup de cœur

Par Robenson Bernard

Le National, Port-au-Prince, 19 avril 2017

 

Identité et mémoire constituent sans doute les lignes de force récurrentes de l’univers romanesque d’Edwidge Danticat. Son oeuvre, à bien des égards, est révélatrice de son enracinement perçu non pas uniquement comme une esthétique à la Beckett ou à la Derrida (deux auteurs emblématiques qui écrivaient loin de leur terre natale) mais comme une exaltation du rêve. C’est un appel vibrant à la tâche (immense) qui l’interpelle, un surcroît d’être auquel elle se rapporte obstinément de façon souvent oblique. Il serait superflu d’y ajouter les représentations des clichés idéologiques et des préjugés sociaux qu’elle fulmine à l’envi : ce serait le buzz assuré.

Créer dangereusement (Create Dangerously), paru chez Princeton University Press sous le titre The Immigrant artist at work, est imprégné des terrifiants avatars du travail de création. Il est important de souligner l’allure dialectique de ce livre troublant, désespérant mais évocateur dans lequel Danticat se penche, avec obstination, sur les problèmes liés à ce processus. C’est de là que commence précisément son enquête. Dans sa solitude féconde et son énigme d’une intensité stupéfiante.

Le style de vérité accessible à ce livre est perceptible dans son mode d’énonciation et l’usage que pourraient en faire ses lecteurs. La forme sensible que prennent ici les opérations de l’esprit, le rythme propre à l’individualité pensante déterminent le territoire autonomisé de la réflexion dans la construction des idées généreuses faisant l’assise d’une culture.

Edwidge Danticat semble avoir la tête pleine des théories de Barthes ou de Riffaterre sur l’essai et sur le roman. Elle capte leur champ d’idées qui ne l’influence pas moins prosaïquement. On lit cette oeuvre un crayon à la main. On souligne. On extrait. Pour ne pas méduser. Cela va de soi. Le flux du texte est passionnant.

 Dans ce roman-essai d’une tonalité dramatique, Danticat mélange les genres à la Shakespeare, voire à la Mabanckou. Elle rejette l’idée, dépassée pour elle, d’intrigue, du détail psychologique, de la nécessité de personnages fictifs et de l’expression des sentiments C’est une nouvelle technique d’écriture anglo-saxonne valable en ce sens qu’elle s’inscrit dans la tradition du reportage littéraire qui se situe entre littérature et journalisme où se sont illustrés nombre d’auteurs américains, de Hemingway à Mailer, en passant par Wallace dont le goût prononcé pour la chute dans le vide ou la pulsion dans l’Absolu n’est pas à démontrer.

On pourrait appliquer, s’il en était besoin, à l’auteure de The dew breaker / Le briseur de rosée, le très galvaudé qualificatif d’écrivain inclassable, souvent confronté à ce que Jabès appelle la « propension ontique », au sens d’une démarche à tâtons , mais décisive qui consiste à donner l’impression de jeter à travers les brouillards un pavé dans la mare ( de la création).

 Edwidge Danticat écrit à partir de ses lectures : image de l’écrivain abeille qui butine et transforme en miel le pollen exploré, image du feu que l’on prend et qui appartient à tous, image de la fusion et du livre qui pousse sur l’épais terreau de la littérature qui l’a vu évoluer. Chez elle, on pourrait assimiler invention et écriture spontanéiste, en dehors de toute perspective intertextuelle, elle-même conçue comme outil de lecture et d’analyse.

 Lire Créer dangereusement n’est pas une simple affaire de propension littéraire ou de rappel référentiel, mais un important levier pour l’interprétation en quête de signifiance. Ecrivain talentueux, Danticat interroge à son compte le roman et l’essai contemporains afin de récuser les conventions qui s’y rapportent. Son livre se veut la mise en pratique de sa réflexion théorique dans laquelle elle épilogue sur le processus de création (allure et rature dialectiques comprises) .Si le récit parait assez anecdotique, subsidiaire, stéréotypé mais combien évocateur comme dans “ Le Procès” de Kafka, la réflexion se veut fondamentalement itérative dans la double fonction phatique et sociolinguistique du langage poétique.

L’histoire comme clef de l’écriture littéraire

Le livre commence avec le récit de l’exécution de Marcel Numa et Louis Drouin, tiré d’un film documentaire que l’auteure a visionné. La mort dans l’âme. Les deux hommes ont laissé leur ville, en l’occurrence Jérémie, pour aller étudier et travailler aux États Unis dans les années 50. À New York, ils étaient devenus deux bons copains, deux collaborateurs de Jeune Haïti : un groupe de treize hommes ayant l’appui de la CIA et qui visait le renversement systématique de la dictature de Duvalier (Papa Doc).

Arrivés en Haïti, ils ont entrepris des luttes clandestines pendant trois mois avant que onze d’entre eux ont été massacrés par les sbires du régime. La fin tragique de tout ce groupe de rebelles a été l’assassinat de Numa et Drouin au cimetière de Port-au-Prince en 1964. L’un était dans la vingtaine, l’autre frisait la trentaine.

 Cette histoire tragique transpire le mythe de création de l’Haïti de Danticat, bien que le drame ait pu se produire cinq ans avant sa naissance. Le récit de ces deux martyrs se lit d’une traite. C’est émouvant. L’auteure semblait se rendre personnellement sur les lieux tristement mémorables de cette double exécution pour mieux nourrir son inspiration qui prend apparemment sa source dans le Caligula de Camus.

Un essai ontologique

Roman d’apprentissage qui raconte les tribulations et l’exécution de ses personnages éponymes, Créer dangereusement, avant d’être un essai ontologique sur l’expérience de la création( artistique et littéraire) se veut une radiographie de la diaspora haïtienne formée de plus de 88% de professionnels, selon Amy Wilentz, dans un article publié en octobre 2010, dans Sunday Book Review, sous le titre “The other side of water “( en créole, “Lot bo dlo”), peu après la parution de ce “roman phare” sous les presses de l’une des plus prestigieuses universités nord-américaines, considérée justement comme un laboratoire d’idées progressistes de première importance.

Edwidge Danticat, dégage une philosophie de la création envisagée de bas en haut. Elle réfléchit sur l’art et l’exil, de même qu’elle examine ce que cela signifie d’être un artiste immigrant qui vient d’un pays en crise. Combinant mémoire et essai, elle raconte la vie des artistes qui créent malgré ou à cause de l’horreur qui les chasse de leur lieu de naissance et les poursuit.

Pris sous cet angle, ce livre est l’expression du témoignage éloquent de l’auteure sur la vie des artistes immigrants et sur ce qu’ils sont en train de subir dans leur pays d’accueil quand leur terre natale souffre de violence, d’oppression, de misère chronique et de catastrophes naturelles de toutes sortes. « Nous pensons que nous sommes des gens qui ont beaucoup risqué et qui continuent de tenter d’exister; des gens qui ont eu leurs père et mère cruellement assassinés par des gouvernements même avant leur naissance. Certains d’entre nous pensons que nous sommes devenus des littéraires par accident », écrit la lauréate de l’American Book Award pour son livre The Farming of Bones en 2009.

Danticat décrit avec sagacité et passion l’histoire de son pays natal dans les années 60. En observateur avisé, elle n’hésite pas à épingler les lignes de faille de la société haïtienne en commençant par la pauvreté, le désespoir, la corruption à tous les niveaux , les intrigues définies comme mode de vie en société, la politique menée au détriment des moins nantis à qui il est même interdit de rêver.

Un effort de théorisation du travail de création

Livre pénétrant, poignant, Créer dangereusement a partie liée avec De si jolies petites plages de Jean-Claude Charles. C’est un romanessai émouvant et énigmatique sur l’immigration des Haïtiens. À la différence que Charles, dans un effort de théorisation de son travail d’écrivain, (à l’exemple du lauréat du Prix 2014 Gouverneur du Canada[1], le médecin-poète Joël Des Rosiers) parlait d’« enracinerrance » en ce sens que l’Immigrant peut conserver intactes ses racines identitaires malgré sa situation d’errance.

Soucieuse de garder ses racines identitaires, Danticat, dans son exil géographique, dénonce l’injustice sociale et politique. Elle dresse les portraits de gens broyés par l’arbitraire et la dictature: Numa et Drouin en 64, Jean Dominique en 2000, Alerte Belance dans le contexte des interminables transitions du pays vers la démocratie.

Elle utilise sa langue d’immigrante greffée sur le créole de son enfance. Dans son anglais, on sent les échos omniprésents du créole. Elle crée à distance l’atmosphère de ses va-etvient incessants au pays natal. On ne s’investit pas mieux dans la sociologie politique de son ile déchirée, déchiquetée, vilipendée par une imperturbable lutte pour la vie (struggle for life). Ses élans discursifs et inventifs rappellent non sans proportion Roumain, Alexis, Price-Mars, Depestre. Le livre paraît formidable en ce sens qu’il permet de dessiner sans lacunes ni emphase les contours du réel haïtien. Par ces temps de déprime où les damnés de notre monde sensible n’en finissent pas de chercher à retrouver leur dignité.

 

Source : Le National

 


[1] Note rectificative de Robert Berrouët-Oriol - C’est plutôt la traduction anglaise de Vétiver par Hugh Hazelton que récompensa le Prix du Gouverneur général du Canada en 2006.