Éloge de la mangrove, Robert Berrouët-Oriol

Le retour de la poésie

Par Hugues Saint-Fort

New York, juillet 2016

 


Éloge de la mangrove, le tout dernier recueil de poésie du linguiste-terminologue Robert Berrouët-Oriol, constitue le troisième volet du triptyque commencé avec Poème du décours (2010) et poursuivi avec Découdre le désastre suivi de L’île anaphore (2013). Ils ont tous les trois été publiés par les Éditions Triptyque à Montréal et ont été soit finalistes de grands prix littéraires (Prix du Carbet et du Tout-Monde 2010, pour Poème du décours), soit objet de mention d’excellence, de la Société des écrivains francophones d’Amérique pour Découdre le désastre en 2013. Robert Berrouët-Oriol a été le récipiendaire en 2010 du Prix du livre insulaire d’Ouessant, en France pour Poème du décours (2010).

Ce recueil est divisé en deux parties. La première, titrée « Six piccolos pour une mangrove », comprend six poèmes tous rédigés en vers libres. Chaque poème semble constituer une majestueuse introduction à la mangrove, connue comme, on le sait, une formation végétale typique des côtes marécageuses, dans les pays tropicaux. La seconde, titrée « Éloge de la mangrove », représente, semble-t-il, le cœur du recueil. Elle est composée alternativement de longs et de courts poèmes en prose, tous somptueux mais d’un hermétisme rare et travaillé par le poète dont la maitrise du langage poétique atteint des sommets de l’art.


et si je décline le récitatif d’un long lent labour dans mes

 vaisseaux c’est pour qu’advienne la païenne prophétie du

 Sens sais-tu que l’éloge de la mangrove est syncope de

rythmes partition cérémonielle en ses hautes voilures… (p. 34)

 

La mangrove est définie par le dictionnaire Robert comme une « formation végétale caractéristique des littoraux marins tropicaux, où dominent les palétuviers surélevés sur leurs racines ». Le terme palétuviers revient incessamment tout au long des nombreux poèmes en prose qui jalonnent la seconde partie. Cet arbre des mangroves caractérisé par des racines en échasses adaptées à la vase joue toutes sortes de rôles :

 

comment ramoner mon chant de chaude

lune adossé aux caïeux prodigues des palétuviers… (p.27)

l’halètement de mon Poème somnambules

 pentacles au long bras des palétuviers…(p.29)

les palétuviers  les fougères et bois de fer de la mangrove

 sont un livre froissé une femme aimée une ville un destin

un chant un mémoriel une chorale c’est selon car ma voix

 est toutes ces voix palétuvières…(p.55)

 

L’une des grandes originalités de ce recueil de Berrouët-Oriol, c’est quand il parvient à insérer les thématiques ou le titre de quelques-unes de ses publications (Découdre le désastre, Poème du décours, p.27) à d’autres publications d’autres créateurs haïtiens (Émile Ollivier : Mille eaux, p.33 ; La bélière caraïbe : Anthony Phelps : « Nomade je fus de très vieille mémoire » p.38 ou non-haïtiens (Saint-John Perse : Anabase, p.36).

Le poète raconte vers la fin de sa narrative poétique son lieu et ses conditions de naissance :

 

sais-tu que je suis né à la Poésie sur le parvis de la mangrove un jour rituel

où tu chantais nuaison dans la ferveur

des voyelles et la déclinaison cadencée des allaitements (p.60)

 

Il se fait haranguer par une âme sœur :

 

poète garde ton sésame pour prochaines récoltes

de palétuviers il fait un temps de fêtes foraines à la démesure

des icônes au chuchotement des taies à la géométrie des

paumes trois fois passera c’est la dernière qui harpera la

cavalcade de tes ils (p.64)

 

Le recueil se termine avec ce poème en forme d’obsession lourde que le poète tente de conjurer :

 

en bout de piste je prends à deux mains à bras le cœur mes

syllabes océanes pour les déposer en écrin sur ta langue

crépue contre le battement l’âme cryptée du Poème en

haute volupté de mangrove demeure l’incipit mon souffle

funambule tel dernier pied de nez à mon intime odyssée

au silence qui me guette   (p.68)

 

L’écriture poétique de Berrouët-Oriol s’inscrit dans la lignée d’une exigence pure mais loin de tout orgueil ou arrogance. Lire les productions poétiques de Robert Berrouët-Oriol n’est pas un exercice de récréation. C’est un travail difficile qui requiert un attachement sans pareil à l’art. Le poète confère à la poésie une dimension supérieure que peu de poètes haïtiens lui ont accordée.