Gaïac, Joël Des Rosiers


La langue et le corps féminin

Par Tanella Boni



La première fois que je lus le titre du livre de Joël Des Rosiers, Gaïac (1), dans une allée du Salon du livre de Paris, au stand du Québec, j'oubliai le c final, je pensai à la Terre mère (Gaïa (2) mais il n'en était rien ou plutôt si : je croyais entendre à la fois le chant de terre, le roulis des vagues et la migration sans fin, comme le confirma, l'instant d'après, l'extrait publié en quatrième de couverture où les mots "terre" et "mer" étaient absents mais où tout était suggéré par petites touches, comme l'aurait fait la palette multicolore d'un peintre (3). Aurais-je senti la trace du mythe avant la lettre (4) ? Puis, après avoir lu le livre d'un trait, je laissai les mots se décanter, ces mots liquides comme la langue et l'amour qui, chez le poète, sont l'une et l'autre traces d'écriture (p. 41) ; je m'inquiétai de ce que ces mots auraient à me dire et de quelle oreille je pourrais les entendre. De temps en temps, au cours de mes pérégrinations, j'ouvrais le livre puis le refermais. Mais est-on jamais prêt à entendre un poème où le poète est "dessaisi devant le féminin" (p. 47) ? Il faut se faire violence à soi-même pour contrer la violence qui nous entoure et ruminer les mots longtemps.

Cet extrait publié en quatrième de couverture est l'heureuse chute de la première partie du poème, intitulée "Connaissance de l'amour", là où le poète évoque l'être de la "jeune fille à nulle autre destinée", énigmatique, parée de lumière, prise en filature sans fin :

et la jeune fille est vierge

et la jeune fille est lettrée

elle est l'île

que l'amour entr'ouvre

aux vents torturants (p. 19).


Ici encore, comme dans d'autres poèmes, Joël Des Rosiers veille à la rencontre entre poésie, musique et danse :


la danse dit assez

ce que seront nos remous

avant que les corps ne se meuvent

en une chute bancale et bouleversante (p. 25)

ou architecture, sculpture et peinture :

l'hôtel est fait d'air

d'eau et de verre

étant en vérité une cage transparente

qui laisse passer la lumière

mais quelle étrange éloquence

comme une présence terrestre

derrière les persiennes

le silence des pas sur les marches de gaïac

s'impose à ce vide limpide et musical (p. 89).


L'espace, même vide, devient lieu habité, et le temps mémoire qui remplit le lieu de senteurs tandis que le lieu du parfum, le flacon, se métamorphose en objet poétique :

flacon

en obsidiane de section ovale

buste stylisé

la tête faisant office de bouchon titré au cuivre (p. 84).


Dans "Éthers", la deuxième partie du livre, Joël Des Rosiers évoque les parfums et les essences, leurs lieux et les êtres qui les portent, comme s'il plongeait dans la mer pour nous ramener des trésors, des histoires perdues au fil du temps. Est-ce un hasard si Rabelais ainsi que Mallarmé sont cités au début et à la fin du livre comme des ancêtres qui ouvrent et ferment la marche des mots ? Et le prologue ne nous dit-il pas quelques mots à propos de l'art poétique recherché ? "dans le poème il n'y a pas de dévoilement l'écrit est intact parole de plus de souffrance et de plus d'amour le poème est sans origine et sans fin il s'y opère la commotion de la chair et du langage". L'éditeur qui l'accompagne dans cette aventure depuis 1987 sait bien faire les choses, il sait, en effet, que fabriquer un livre c'est de l'art (5).


Le tremblement de terre en Haïti le 12 janvier 2010 a laissé dans ces mots des traces d'écriture (6), car que peut un médecin et poète face à l'innommable ? Il revisite le mythe amérindien du gaïac, se réfugie dans quelque lieu habité, et prend soin de la langue et de la vie, pour mieux être présent là où ça fait mal et où rôde la mort. Mais jusqu'où pourrait aller le poème pour sonder les mots, les faire danser ensemble en une chorégraphie inédite et, remontant du fond à la surface pour faire signe, en extraire les huiles essentielles ? Le poète donne libre cours à sa passion pour l'étymologie, la science qui remue le fond de la langue, secoue la vase, à la recherche de trésors inviolés, là où se cache la vérité de chaque mot.



Il y a en effet quelque chose de fascinant et d'hallucinant dans l'alchimie du poème chez Joël Des Rosiers car 
Gaïac est un long poème à la musicalité euphorisante, composé en strophes qui coulent de source en trois parties se répondant en écho. Ainsi se rencontrent le poète et le médecin, l'un au chevet du sens perdu et l'autre en vigile des maux qui minent les humains. La catharsis aristotélicienne pourrait être évoquée ici selon laquelle certains modes musicaux - là où intervient par exemple la flûte, instrument à vent - sont susceptibles de soigner le déséquilibre des "humeurs". Pour supporter l'indicible et l'innommable - ces catastrophes qui nous coupent le souffle - nous faudrait-il donc entendre ce que nous n'entendons pas, sentir ce que nous ne sentons pas afin d'échapper à la mélancolie qui nous guette, et voir poindre la lumière dans l'obscurité absolue ? Ainsi l'éducation, en situation d'extrême urgence, passe aussi par la respiration poétique - l'entraînement du souffle - prélude à la paix du cœur.


Mais ce poème est un bel objet enivrant (7) qui ne dévoile pas ses secrets, qui garde son voile de mystère parce qu'il y est question, justement, de voile et de lumière de non-dévoilement de voyage autour d'un lieu, une mémoire, une ville - Bahia - un hôtel et l'être énigmatique de "la jeune fille" souffrante, agonisante qui parcourt le poème de part en part et laisse répandre le parfum de mots qui enveloppent la boîte à trésors du gaïac, l'arbre sacré à tout faire, aux vertus insondables. Cependant, le poète fait entendre quelques fibres heureuses - quelques "cordes vocales" - de l'arbre de vie dont les senteurs l'accompagnent d'île en île et de mer en mer autour de la Terre. Gaïac, l'arbre du soin qui autorise, en poésie, la connaissance de l'amour, l'image de "la jeune fille", la parole de toute beauté et l'amour de la langue jusque dans ses derniers retranchements - les mots les plus anciens que l'on n'entend plus. Vaincre le bégaiement (8) qui casse la voix est à ce prix : descendre au plus profond de l'imaginaire qui gît dans la culture afin de remonter à la surface de la langue et des corps - des plus solides aux plus volatils. Autour du féminin, 
Gaïac est la quête du subtil et de l'intime par le masculin.


Paru dans Africultures, 15 janvier 2013
 
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1. [1] Éditions Tryptique, Montréal, 2010. En 2011, Joël Des Rosiers a reçu le prix Athanase-David pour l'ensemble de son œuvre.
2. [1] Comme dans la mythologie grecque, notamment dans la Théogonie d'Hésiode, la déesse à l'origine de toute chose.
3. [1] On n'oublie pas que son premier livre, Metropolis Opera, paru en 1987, était dédié à Jean-Michel Basquiat (mort en 1988) entré par la grande porte dans l'histoire de la peinture contemporaine.
4. [1] Un mythe autre que celui auquel j'ai pensé au premier abord - d'une autre aire culturelle - amérindien celui-là, qui raconte qu'au commencement la terre était portée par quatre gaïacs, elle était stable jusqu'au moment où un dieu inconstant fut condamné à la porter et la terre commença à trembler… Je n'ai pas encore trouvé une version intégrale de ce mythe qui m'aurait intéressée.
5. [1] Faut-il le rappeler ? La plupart des éditeurs raisonnent en termes de coût de fabrication ou tiennent d'autres discours marchands et oublient d'ajouter la valeur du livre à celle du poème. Ici, il suffit de voir la maquette, la qualité du papier et la typographie pour avoir une idée du soin apporté à la fabrication du livre.
6. [1] Le poète a dû retravailler son manuscrit en gestation à ce moment-là, comme il le précise à un débat public au salon du livre de Genève en 2012.
7. [1] Comme l'était Vétiver (1999). Du parfum de vétiver à celui du bois de gaïac, lequel est-il le plus enivrant ?

8. [1] Le souvenir du bégaiement ne quitte pas la mémoire du poète : il en parle dans des interviews (voir, entre autres, celle publiée sur le site île en île, par Thomas Spear) mais ici aussi, dans le texte (p. 57) : bègue poète qui n'a cure du sanglant/rien ne te sera épargné de la femme/de la jeune fille venue des Abymes/en sa noire langue te happant vers le ciel.