Haïti, enjeux d’écriture

Compte-rendu de lecture

« Haïti, enjeux d’écriture » sous la direction de Sylvie Brodziak  

Vincennes, Preses universitaires de Vincennes, 2013, 220 p.

Par Francesca Paraboschi


Ce volume, qui réunit les essais d’écrivains et de spécialistes qui en 2009 se sont donné rendez-vous à [l’Université] Cergy-Pontoise, constitue la continuation des études sur la littérature haïtienne, concrétisées dans le recueil Présences haïtiennes (2005). “Les intentions de ce second rendez-vous étaient de se pencher sur la place et le succès qu’obtient la littérature haïtienne dans la création contemporaine” (p. 6), soulignent Sylvie BRODZIAK et Christiane CHAULET ACHOUR dans leur présentation (pp. 5-10). L’ouvrage se divise en quatre parties et se termine avec la présentation des auteurs.

La première partie “Entre créole et français : des écritures poétiques” (pp. 11-73) s’ouvre par l’article de Dominique FATTIER “Quand deux langues sont en contact” (pp. 13-23). Après avoir mis en relief la cohabitation du français et du créole à Haïti et après avoir souligné certaines spécificités du français haïtien, le critique propose un panorama littéraire, illustrant de manière synthétique les choix des écrivains prônant ou moins l’adoption d’un français créolisé. Jean DUROSIER DESRIVIÈRES, dans “Lang nou souse nan sous – Notre langue se ressource aux sources, une expérience d’écriture poétique en créole haïtien : esquisse réflexive” (pp. 25-33), explique sa relation avec le français et avec le créole dans son activité créatrice, en soulignant finalement que “les deux langues – tramées – se prêtent à la fois aux dimensions ludique, onirique et symbolique” (p. 32). Suit l’article de Violaine HOUDART-MEROT “Frankétienne ou ‘la brèche voluptueuse des mains polyglottes’” (pp. 35-51), où elle remarque que l’“écriture énigmatique, toute imprégnée et fécondée de langue et de culture créoles, impressionne et dé- route” (p. 35). Elle propose ensuite une analyse de Melovivi ou le piège, pièce “douloureusement prémonitoire” (p. 36) du séisme. Son étude des personnages, de la structure de l’œuvre, du style d’écriture et du lexique utilisé aide à l’approche et à la compréhension d’un auteur aussi complexe que FRANKÉTIENNE, parfois effectivement et vertement obscur, mais dont l’“écriture-chaos est aussi une écriture qui tente de recharger l’âme” (p. 51). Corinne BLANCHAUD rapporte un extrait d’un entretien avec René DEPESTRE qu’on trouve, avec la date du 21 avril 2010, dans “René Depestre, l’homme-banian ou les tribulations de ‘Tout en un’ ” (pp. 53-73). L’écrivain y raconte quelques souvenirs de jeunesse, souligne la spécificité du vaudou en Haïti, met en relief le rôle du paysage dans la définition de la culture créole, nous livre quelques bribes de sa pensée politique, insiste à plusieurs reprises sur l’importance de l’érotisme et de la ‘rage de vivre’ qui l’a toujours animé.

La deuxième partie, “Fictions et poids de l’histoire” (pp. 75- 112), s’ouvre par l’article de Charles FORSDICK “‘Un spectre oublié’: Toussaint-Louverture et les enjeux de la représentation transculturelle” (pp. 77-92). Le critique étudie quelques-unes de nombreuses représentations (non seulement romanesques, mais aussi des arts visuels et de la musique, entre autres) de TOUSSAINT-LOUVERTURE dans les dix dernières années. Si d’un côté, nous assistons à une “iconicité mondialement commercialisée dans laquelle le révolutionnaire haïtien devient le rival du Che mais, en même temps, se voit progressivement vidé de tout sens, [...] [d’un autre côté], nous assistons à une sorte de refonte, à une reconnaissance de l’influence de Toussaint en tant que symbole incarnant [d]es élans et [d]es projets inimaginables” (p. 91). L’article suivant est consacré à une autre figure de l’histoire de Haïti : Jean-Jacques DESSALINES. Dans “Dessalines ou la déception” (pp. 93-99), Guy POITRY propose une analyse de son roman Dessalines (2007); il motive ses choix de faire de l’Empereur une “figure brouillée” (p. 95), douée pourtant de la force de l’ironie, d’un “pouvoir de remise en question, voire de destruction” (p. 97). Sylvie BRODZIAK est l’auteur de “Bicentenaire ou le Meurtre pour mémoire de Lyonel Trouillot” (pp. 101-112). Après avoir analysé le personnage principal du roman, ayant soin d’expliquer en détail la présence importante de l’hypotexte biblique, elle focalise son attention sur Ernestine, la mère du héros, ce qui lui permet notamment d’éclairer le rôle de la mémoire (individuelle, familiale, collective) dans la réflexion sur l’histoire d’Haïti et l’activité de l’écriture littéraire. Le critique démontre en effet que “la littérature est là pour inscrire de façon indélébile et brûlante l’histoire dans le patrimoine artistique et culturel. Dérangeante, elle oblige à la réflexion et à l’action politique” (p. 112).

La troisième partie, “Une littérature migrante” (pp. 113-164), commence avec l’article de Fulvio CACCIA “Écritures migrantes, transculture et haïtianité” (pp. 115-125) qui propose l’historique de la notion d’‘écritures migrantes’ (de sa naissance à sa diffusion) et met ensuite en relief le climat favorable au Québec, et dans la ville de Montréal en particulier, pour l’accueil et l’épanouissement créatif des écrivains immigrés. D’un côté, le Québec s’avère le théâtre privilégié d’un phénomène qui intéressera tout l’Occident, d’un autre côté, “par leur histoire tourmentée, par leurs appartenances multiples à des aires géographiques diverses, les écrivains haïtiens de la diaspora se trouvent à anticiper cette condition postmoderne” (p. 125). Lise GAUVIN, dans “Émile Ollivier: l’élaboration d’une œuvre” (pp. 127-146), illustre le projet d’étude des archives que l’Université de Montréal a récemment constituées autour de l’œuvre d’Émile OLLIVIER. Elle se concentre sur les carnets de l’écrivain, sur les notes préparatoires à ses romans, propose quelques extraits de conférences inédites et de reproductions de manuscrits. Suit l’article d’Antony SORON, “De l’obstacle à la transparence: L’Énigme du retour de Dany Laferrière ou la réponse limpide de l’écriture vibrante” (pp. 147-163). SORON analyse le roman de LAFERRIÈRE en mettant en lumière comment l’intrigue est épurée au profit d’une dimension poétique. L’enquête se fait plutôt une quête de la conscience du héros, tandis que les événements marquant l’histoire d’Haïti se profilent en arrière fond, tout en demeurant incontournables : “son projet d’écriture [de Laferrière] n’ignore pas le message politique [...] mais sa communication reste subordonnée au désir premier d’évocation” (p. 151). Sous l’égide de CÉSAIRE et de son Cahier, dans un mélange entre prose et vers, le retour au pays natal dans le roman de LAFERRIÈRE n’est plus empreint d’images fortes, photographiant la réalité de pays différents : il se fait plutôt sur un mode poétique selon une clé analogique (cf. pp. 161-162).

La quatrième et dernière partie, “Émergence des femmes et ambivalences de la réception” (pp. 165-213), s’ouvre par l’essai de Nicole Michel GRÉPAT “Marie-Célie Agnant : Haïti et l’image de la mauvaise mère” (pp. 167-178). GRÉPAT analyse la figure de la mère dans l’œuvre de Marie-Célie AGNANT, romancière, poète et conteuse. Figure souvent mortifère, la mère s’avère tantôt l’image de la puissance colonialiste en Haïti, tantôt l’image de la mère Afrique; elle se révèle tantôt le symbole de souffrance et de mort, tantôt l’emblème de la révolte contre l’ordre établi, où l’infanticide devient le seul moyen d’affirmer sa propre identité : “dans ce monde de femmes, Marie-Célie Agnant laisse entendre une voix suggestive, incantatoire, prophétique et rebelle pour dénoncer tous les abus, même les plus officiels et sournois” (p. 176). Bruno DOUCEY dans “Terre de femmes – 150 ans de poésie féminine en Haïti” (pp. 179-186) s’interroge sur la place des femmes-poètes dans le panthéon de la littérature haïtienne. Peu étudiées, leurs œuvres poétiques demeurent forcément peu connues; c’est pourquoi DOUCEY édite l’anthologie Terre de femmes – 150 ans de poésie féminine en Haïti qu’il présente dans son article. Christiane CHAULET ACHOUR, dans la dernière contribution de ce volume, “Prix littéraires et réception de la littérature haïtienne” (pp. 187-213), dresse un bilan des prix littéraires (de France, du Canada, des Caraïbes) attribués aux auteurs haïtiens, en s’appuyant sur un nombre important de données.

Nous nous réjouissons de cette belle publication, permettant à la fois de découvrir et/ou d’approfondir certains enjeux littéraires, culturels, identitaires d’Haïti. La pluralité des approches critiques, le vaste nombre d’auteurs se trouvant tour à tour au cœur des essais font de ce volume un outil précieux et incontournable pour l’étude de la littérature haïtienne contemporaine. 


Source : lingue.unimit.it

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