Haïti Noir 2 de Edwige Danticat

Encore plus d’Haïti Noir ?
Vous êtes servis !

 Hugues Saint-Fort
New York, 14 janvier 2014  


Vraisemblablement, c’est le succès considérable du premier Haïti Noir en 2011 (lire ma recension « Bienvenue au genre noir haïtien » dans The Haitian Times) qui a provoqué la conception et la publication de Haiti Noir 2 The Classics. Les concepteurs de la série Akashic Noir ont encore fait appel à Edwidge Danticat pour le volume 2 et la célèbre romancière haitiano-américaine de The Farming of Bones a rassemblé environ une vingtaine d’écrivains haïtiens et non haïtiens pour produire une impressionnante anthologie de textes de fiction dont le cadre se situe en Haïti.


Si le premier Haiti Noir se conformait assez strictement aux paramètres du genre noir, Haiti Noir 2 The Classics se veut beaucoup plus éclectique, moins limité au crime et à la fiction « noir ». Les auteurs choisis par Danticat ont été recrutés aussi bien parmi les grands classiques de la littérature haïtienne d’expression française (Jacques-Stephen Alexis, Jacques Roumain, Ida Faubert), que chez les grands contemporains (Lyonel Trouillot, Dany Laferrière, Georges Anglade, Paulette Poujol Oriol) qui  révèlent la profondeur du paysage littéraire haïtien ou chez le petit groupe qui constitue l’inévitable relève de la littérature haïtienne de demain (Emmelie Prophète, Jan J. Dominique, Michèle Voltaire Marcelin, Roxane Gay).

Précédé par une introduction de Danticat, Haiti Noir 2 The Classics est divisé en trois parties. Chaque partie comporte un titre et est introduite par un poème qui met en relief le ton et l’atmosphère psychologique des histoires qui sont regroupées sous cette partie. A travers le titre de la première partie Hunted / Haunted (pourchassé / obsédé) et en suivant le contenu du très beau poème Praisesong for Port-au-Prince (éloges pour Port-au-Prince) écrit par Danielle Legros Georges, le lecteur découvre six courtes histoires. Elles nous font voyager soit au cœur de la haute et oppressante société bourgeoise de Port-au-Prince de la fin des années 1920, minée par l’hypocrisie, la corruption et le sous-racisme des classes dominantes mulâtres dans « Preface to the Life of a Bureaucrat » (Préface à la vie d’un bureaucrate) de Jacques Romain, soit au milieu de la misère et de la violence d’un bidonville dans « Children of Heroes » (Les Enfants des Héros) de Lyonel Trouillot. Entre ces deux textes extrêmes dans leur peinture de la société haïtienne, Danticat a inséré quatre histoires de fiction noire où dominent le mysticisme vodou et le surnaturel typique des récits populaires haïtiens. C’est d’abord « A Strange Story » (Une étrange histoire) d’Ida Faubert, une classique histoire de surnaturel vodou où la victime est transformée en zombi par un grand bourgeois catholique que personne n’aurait soupçonné  de pratiques maléfiques vodou; « The Enchanted Second Lieutenant » (Le Sous-Lieutenant Enchanté) de Jacques Stephen Alexis se déroule sur fond d’occupation américaine (1915-1934) et plonge dans les sources les plus profondes du merveilleux haïtien alimenté à un bout par les mystères du folklore des Indiens Xémi, les premiers habitants de l’ile, et à l’autre bout par les forces surnaturelles du vodou haïtien; « A White House with Pink Curtains in the Downstairs Windows » (Une maison blanche avec des rideaux roses aux fenêtres du rez-de-chaussée) de Jan J. Dominique est une classique histoire de maison hantée qui se termine ici avec un dénouement tout à fait imprévisible ;« Oresca », la dernière fiction de cette première partie, raconte la fascinante histoire du vieil ougan Oresca du quartier de Source Diquini, à la fois craint, admiré et respecté  qui, soupçonné d’avoir utilisé ses pouvoirs magiques pour faire disparaitre deux jeunes espiègles des environs qui s’étaient moqués de lui, se trouve victime à son tour des tortures qui lui sont infligées par les Tontons Macoutes pour le punir d’avoir éliminé les deux jeunes.

La deuxième partie, intitulée « Seduced » (Séduit) est introduite par le bouleversant poème « Remember One Day » (Rappelez-vous un jour) écrit par Emmelie Prophète. « Rêve haïtien » est le titre de la première nouvelle qui ouvre cette deuxième partie et est écrite par Ben Fountain, l’un des deux auteurs américains dont les textes figurent dans cette anthologie. Bien qu’il contienne certaines références à la culture vodou, le texte de Ben Fountain ne fait  intervenir ni le crime ni la peur du surnaturel vodou (même si l’action du récit se déroule dans l’ambiance mortifère de l’après-coup d’état de 1991-1994) dans cette superbe histoire psychologique à base de partie d’échecs, d’art pictural haïtien et d’allusions épidermiques.

Ceux qui connaissent bien les livres de fiction du grand romancier haïtien Dany Laferrière (qui fait maintenant partie de l’Académie française depuis décembre 2013) prendront plaisir à relire « Heading South » (Vers le sud). Laferrière livre dans ce texte l’une de ses réflexions les plus provocantes au réalisme parfois cru et enflammé sur le rôle du sexe dans les rapports Nord-Sud.

Avec « Three Letters You Will Never Read » (Trois lettres que vous ne lirez jamais), et « True Life » (La vraie vie), Georges Anglade et Michèle Voltaire Marcelin respectivement ironisent sur d’étranges et brûlantes histoires d’amour vécues par les protagonistes de leurs récits.

Dans la nouvelle de Danticat intitulée « The Port-au-Prince Marriage Special », la narratrice révèle l’empathie  qu’elle voue à Mélisande, la fille de la cuisinière de l’hôtel dirigé par son mari, quand elle apprend que cette fille est atteinte du SIDA. Mais, c’est aussi une accusation contre ceux qui profitent de la vulnérabilité économique des jeunes filles de la province venues chercher une meilleure vie à Port-au-Prince pour les abuser sexuellement et leur transmettre le SIDA.

La troisième partie intitulée « Losing My Way » (Perdre ma route) est introduite par le poignant poème « I Just Lost My Way » (J’ai juste perdu ma route) d’Ezili Dantò. On y trouve cinq courtes histoires. «The Mission» de Marie-Hélène Laforest et « Dame Marie » de Marilène Phipps-Kettlewell revisitent tous deux l’un de ces épisodes des années 1960 qui racontent les tentatives de débarquement de groupes de jeunes héros haïtiens qui abandonnèrent leurs études universitaires en Europe ou aux Etats-Unis afin de renverser la dictature sanglante de François Duvalier. Si le texte de Marie-Hélène Laforest s’appuie sur une narration réaliste mais qui laisse filer la vérité au compte-gouttes, celui de Marilène Phipps-Kettlewell, tel qu’il est raconté par la narratrice, est empreint d’une poésie religieuse qui couvre tout le récit.

Dans « Barbancourt Blues » de Nick Stone, il est difficile de savoir avec certitude si le héros de l’histoire, Max, vit un rêve, se trouve plongé dans une totale ivresse, ou est assailli par des esprits du vodou. « Surrender », le récit de Myriam J.A. Chancy, raconte les derniers jours d’un drogué dans une prison infecte de Port-au-Prince, puis sa libération suivie par la rencontre avec d’anciennes connaissances qui n’hésitent pas à le tuer ainsi qu’une riche maitresse de maison vers laquelle Romulus le drogué les avait conduites. Un thriller déroutant, d’une écriture parfois lourde, mais très intéressante.

« Things I know About Fairy Tales » (Ce que je sais au sujet des contes de fée) par Roxane Gay est la dernière nouvelle de cette troisième partie. Elle raconte l’histoire d’une «dyaspora» qui est kidnappée au cours d’un séjour en Haïti pour visiter sa mère. Le texte écrit à la première personne déborde de sarcasme et d’ironie dirigés vers tout le monde: les kidnappeurs, son mari, ses amis, elle-même…Roxane Gay possède un talent littéraire énorme et représentera à coup sûr l’une des meilleures écrivaines de sa génération.

Si tous les textes qui figurent dans la troisième partie de Haiti Noir 2 The Classics ont été rédigés en anglais, et n’ont donc pas eu besoin d’être traduits, la majorité de ceux qui se trouvent dans la première et la deuxième partie (sauf le texte de Ben Fountain et celui d’Edwidge Danticat) sont écrits en français. Les traductions anglaises qui nous en sont données par plusieurs différents traducteurs sont superbes, particulièrement celle de Sharon Masingale Bell pour le conte de Jacques Stephen Alexis et celle de George Lang pour le texte de Jacques Roumain. Aurons-nous le plaisir de lire un Haiti Noir 3

Bien malin qui pourrait le dire.