Jacques Stéphen Alexis / « L’Étoile absinthe »

« L’Étoile absinthe » ou la divinisation

de la Nina Estrella 

Par Wébert Lahens 

Le Nouvelliste, Port-au-Prince, le 26 mai 2017

  

L’Étoile absinthe 

Roman

Jacques Stéphen Alexis

Éditions Zulma, 2017

 


Paru dans les Éditions Zulma en février 2017, L’Étoile absinthe, roman posthume de Jacques Stephen Alexis, sera présenté à la 23e édition de Livres en folie. Cette œuvre inachevée, à cause de l’assassinat en avril 1961 de son auteur, s’inscrit dans la même veine d’élégance envoûtante du génie de Compère général Soleil. On ne peut terminer sa lecture sans penser à ces sculptures grecques, excavées dans les environs des temples de Delphes, manchots ou/et estropiées, et dont on est tellement ébloui par la perfection de leur géométrie qu’on est incapable de les imaginer complètes. Autant rappeler qu’à 15 ans Jacques Stephen Alexis avait déjà lu toutes les œuvres de la littérature grecque dans leur langue d’origine. L’Étoile absinthe est une œuvre qui sent le surhumain à fleur de mot. Au fil des pages, le texte laisse un arrière-goût d’inconfort. On sent qu’il n’est pas possible qu’un simple humain puisse manier avec autant de virtuosité une langue. 

L’Étoile absinthe est une suite de L’Espace d’un cillement. Il permet de poursuivre le long pèlerinage initiatique de la Nina Estrella. Le lecteur du précédent récit peut mieux se situer maintenant. C’est une Nina Estrella restructurée, née à une autre vie, qui arrive dans un taxi à la pension Colibri de madame Chatard, près de la place Geffrard, après son aventure avec celui qu’elle appelle : « Mon roi, maître et seigneur de mon plaisir, de mon cœur, de ma joie, de ma mémoire. El Caucho.» Commence alors une crise existentielle, « Tout ça n’a pas de sens, aucune portée, l’existence ne peut être qu’une ineptie du hasard».

Sa situation renvoie à celle de Job. « L’Eglantine n’est qu’un vers, qu’une larve, qu’un malheureux». Elle a recouvert son vrai Nom « Eglantina Covarrubias y Perez », que l’auteur utilisera toujours avec un article défini. Elle a abandonné sa vie de prostituée à Sensation Bar et tend vers autre chose. Elle est en train de réapprendre la vie, elle y découvre un trésor inconnu pour elle jusqu’à présent : la simplicité. Elle est devenue une enfant, elle réapprend à marcher, à se dépouiller de toutes ses superfluités. Elle « rince ses yeux à l’Indigo de la vérité et de l’amour ». En fait de négoce, elle ne veut que « troquer un peu de fatras contre la poussière». Elle n’a plus d’attachement pour le monde matériel.

L’Eglantine rencontre une inconnue « dont tout en elle dit la maîtrise des passions » dans la salle à manger de la pension. Elle lui conseille de se lancer dans un commerce inimaginable pour elle jusqu’à présent : le sel. Elle lui en explique le danger de l’aventure. « Elle risque d’y perdre sa peau ». L’Eglantine est tentée par l’aventure et elle voit là une voie pour « faire taire la Nina, la perdre dans un univers inconnu, mer, ciel, bleu des vagues, ténèbres des tempêtes ». Tout était déjà conclu quand l’Eglantine apprend son nom : Célie Chéry. « Elle vit sa vie comme elle vient, sans obligation envers âme qui vive ». Les deux commères contribuent pour louer un voilier en commun : le Premier-Dieu.

Le lendemain commence le voyage. « L’horizon est un haillon funèbre, implacable, opaque et menaçant». Mais l’Eglantine est aux anges, « Ô mon petit ciel de la Caraïbe ! Me voici, verte, bleu, jaune, irisée, pour retomber en un éclair dans l’infrarouge où je me noie». Infrarouge, on découvre le titre de ce premier chapitre du récit. Le capitaine du bateau, Samuel, a « son visage perdu dans un nombre d’or et de perfection ». C’est un homme toujours debout.

Un air d’adieu résonne dans le mental de l’Eglantine. Elle contemple comme pour une dernière fois « le campanile de Saint-Anne, le Bel air, les deux bras de la cathédrale, le Champ de Mars, l’immémoriale misère des hommes, rêve et réalité, lieux de paix, chambres de torture ». Elle sent que ce voyage ne serait pas aussi simple. Quelque chose y adviendra. Ça reste à découvrir. « La Nina est morte ! L’Eglantine s’en va». Vision prémonitoire vécue dans un silence que même Célie n’arrive pas à rompre.

 

Un saut quantique

Un étrange phénomène, inconnu de tous les membres d’équipage du bateau, se profile à l’horizon. Pour Lanor, un des marins, « C’est un signe certain de la colère divine». La description de ce phénomène tient du réalisme merveilleux, diraient certains, avec ces légions d’animaux fantastiques si exhaustivement catalogués et décrits ; et du saut quantique, diraient d’autres, avec dans la description des termes comme quartz, crise de tétanie de l’univers, déchirement de l’espace, vibration continue de particules électriques... C’est l’ouverture d’une porte multidimensionnelle ! Ce qui était réalisme merveilleux du temps de Jacques Stephen Alexis est la science d’aujourd’hui. Quel visionnaire. ! On a envie de se demander comment l’auteur de Romancero aux étoiles, mort en 1961, a-t-il acquis cette connaissance de la physique quantique dont la vulgarisation a commencé il y a à peine deux ou trois décennies de cela.

L’Eglantine demeure sereine. « Qu’importe !». Pour mieux se préparer à ce qui doit venir. Elle ouvre une bouteille de Canada Dry Ginger Ale et en prend un coup. Tout le monde s’affole, sauf elle. Célie Chéry fait ses adieux en se battant pour demeurer impassible et s’adresse à la tempête magnétique avec gravité. «Moi, j’ai choisi la solitude, les actes libres, brefs et sans lendemain qu’assurent ma quiétude ».(sic)

Célie demande au capitaine d’aller se mettre à l’abri mais celui-ci refuse. Il décide d’honorer le premier accord de sa cliente : « poursuivre quoi qu’il advienne ». L’ambiance est terriblement dramatique. On entend dans l’air « le hennissement des chevaux de l’apocalypse ». « Les marins regardent ce rouge soleil sans rayons qui flottent.». « La guerre est désormais déclarée entre le Dieu-Premier et les éléments qui se déchaînent. » L’Eglantine demeure sereine, silencieuse et contente de contempler ce qui se passe autour d’elle. Tout le monde cherche à se mettre à l’abri sauf elle. Elle accepte la mort qui s’approche avec un sourire qui déconcerte même Célie. Elle ne compte plus même sur la Vierge del Pilar à qui elle adressait régulièrement des prières quand elle était la Nina Estrella, à la Sensation Bar. Elle veut « jauger ses propres Forces », « Mou-rir, n’est-ce pas la disparition d’autrui qu’évoque toujours ces deux phonèmes singuliers ». Elle sourit et rit. Son rire retrouve son écho « Arc-boutée au Mât, les rires délirants de la mer et du ciel entourent sa joie de Vierge ». Vient la transfiguration. « L’Eglantine, les bras en croix dans les haubans, frise, tremblement léger, laiteuse, elle jouit.».

Est-elle en train de copuler avec un dieu ? Elle s’offre en sacrifice. « Hostie orgiaque, elle est parée pour l’holocauste.» « Elle est au rendez-vous du feu céleste. » Elle attend avec conviction le coup de grâce : la foudre. « Ce que voit l’Eglantine, les revenants seuls peuvent en parler… le quadrille infernal de géométrie ésotérique». Elle voit la note DO, il est rouge. La première note de la création. C’est aussi le titre de ce chapitre. Des cohortes d’entités fantastiques défilent devant elle dans le vortex. « Voici la foudre promise. Elle s’abat sur la trombe de plein fouet. L’Eglantine ferme les yeux. Elle est crucifiée au grand Mât. ».

L’Eglantine n’abandonne pas. Elle découvre le poète maudit, Arthur Rimbaud, dans les traits de Déodat, le mousson. Il se masturbe à la contemplation de l’Eglantine accrochée au Mât ou au potomitan aurait-on dit dans le langage du vaudou. « Dans la tempête ce sourire séraphique ne fait que mieux illuminer sa nudité envoûtante pour le pauvre enfant rimbaldien qui le regarde». « Il se touche dans un va-et-vient insensé. » Elle aperçoit sur le jeune homme. « Dépouillé de toute attache terrestre, le regard de l’Eglantine porte jusqu’à lui une immense compassion. » Celle d’une déesse.

 

Offrande, passage et victoire

L’Eglantine a vécu. « L’Eglantine a vu tout ce qu’elle pouvait encore connaître. La mort est un sacrement d’offrande ou une démence blasphématoire.». Le capitaine décide enfin d’abandonner et Déodat met l’Eglantine à l’abri dans la cabine. « Son crâne est traversé par une écharde. » Hiram, un des marins, commence à réciter des psaumes. Un « compagnonnage » se forme dans le bateau. Samuel, Déodat, Célie, Hiram, Désamours, Clairembert, Lanor, Admettons constituent une chaîne de solidarité. Lanor est « possédé par Maitre Aguet’Arroyo». La tempête s’apaise vers midi. Et le bourdon sourd des lambis annonce qu’on arrive près de la côte.

L’Eglantine demeure silencieuse : « les muscles en bois, la tête vide et les joues en feu. Dans une gloire de lumière, le Dieu-Premier est poussé par les longues perches que manient les marins et s’avance pesamment vers le havre». Une bande de rara accueille l’équipage et ses deux passagères. Déodat en prend la tête comme sergent major.

 

Le renouvellement

L’Eglantine se découvre maintenant des capacités extrasensorielles à l’issue du phénomène. « Elle entend des voix maintenant.» Elle distingue celle de El Caucho. Et une autre lui murmurant: « Si tu avais continué d’avancer l’homme invisible ne t’aurait jamais attrapé.» Une petite équipe est formée pour aller quérir un arbre pour remplacer le Mât. L’Eglantine décide d’accompagner les hommes. Elle se découvre des capacités de medium. Elle s’amuse à prédire l’avenir des membres de l’équipage. Elle a aidé dans le débranchage de l’arbre « infatigable » avec une force masculine. Toutefois « elle cherche encore la paix du cœur, qui est la plus grande force ».

Les marins ne veulent pas continuer le voyage à cause de Désamours, très blessé. Célie tient à ce qu’on continue. Deux camps se sont formés entre ceux qui veulent rebrousser chemin et ceux qui veulent continuer. « Ceux qui hier encore étaient si unis devant la mort forment deux camps opposés devant la vie.». Le capitaine est du côté de Célie. Il est près à virer son équipage pour continuer avec Célie.

L’Eglantine doit prendre parti. Elle choisit le camp de Désamours par compassion pour le blessé. Cette décision n’est pas sans effets dans le monde des esprits. Cette nuit, dans son rêve, elle est conduite dans le royaume de Maitre Aguet’Arroyo. Elle rencontre : « le souverain roi des eaux, le nègre bleu de la mer » accompagné de légions de Loas Rada et Petro. Les esprits de la mort, avec à leur tête Guédé Nibo, sont venus prendre la vie de l’Eglantine. Une grande guerre s’est donc déclarée entre les deux camps formés par les Orishas. La description de cette guerre tient de la Guerre des Étoiles. Pourquoi voulait-on lui enlever la vie à l’Eglantine ? Est-ce parce qu’elle en sait trop maintenant sur le monde des esprits ? Ou tout simplement à cause de la bravoure dont elle a fait preuve en affrontant les éléments de la nature, les dieux la voulait au près d’eux ? L’Eglantine serait-elle déesse dont on veut mettre fin à son pèlerinage sur terre ? Aurait-elle trop enseigné une aux humains sur le processus de la divination en affrontant les éléments de la nature et que maintenant, comme Hercules, elle n’a plus sa place sur terre ?

 

Naissance d’une prêtresse

« À son réveil elle est née à la vie. » Elle est devenue un léopard. Titre du dernier chapitre. Un « animal de vérité », partageant tout avec la création, honnête. « La vérité n’est que la force qui fait germer le blé, éclore un œuf de passereau, frissonner les petites herbes et marcher les saisons.» Et l’Eglantine en était devenue la grande prêtresse. Comment va être la vie de cette prêtresse de la vérité vécue pour ce qu’elle est hors de la caverne ? Ceci est le sujet d’un troisième volume qu’aurait rédigé Jacques Stephen Alexis pour constituer une trilogie, s’il n’avait pas été, comme son arrière grand-père Jean-Jacques Dessalines, assassiné en plein milieu de son œuvre en chantier?