Jean Claude Charles

New York, notes bleues et Jean-Claude Charles

Par Stanley Péan

Montréal, 10 octobre 2015

 

À l’occasion de la réédition chez Mémoire d’encrier de Manhattan Blues, le grand roman de Jean-Claude Charles, j’ai proposé à Catherine Lalonde, la directrice des pages culturelles du Devoir d’écrire sur ce livre et cet auteur qui m’ont tant marqué, au sortir de l’adolescence. Je reprends ici mon texte publié le 3 octobre dernier dans la rubrique «Le Goût des autres», pour le bénéfice de celles et ceux que cela pourrait intéresser et qui n’auraient pas accès au Devoir

 J’avais dix-neuf ans quand j’ai lu Manhattan blues. Me suis-je jamais remis de cette première rencontre virtuelle avec le romancier et journaliste Jean-Claude Charles ? Probablement pas. C’est comme ce Grand Amour qu’on croise une nuit sibérienne de février, celui qui vous donne le goût de l’infini, des insomnies noyées de champagne, des omelettes à la feta lors de matinées alanguies. Comme ce soleil à la chaleur duquel vous finirez par vous brûler les ailes. On ne s’en remet pas vraiment, mais il ne faut pas en faire une maladie.

 Dix-neuf ans. Et tout plein de convictions sur l’écriture, le Roman avec un grand R, la littérature et les écrivains de mon île natale. Convictions que Manhattan blues et Jean-Claude Charles ont ébranlées, avec une histoire toute simple et d’autant plus belle. Nomade aux pieds poudrés qui erre entre Paris et New York, Ferdinand loge chez Jenny, son amante occasionnelle de toujours. Dans un bar de Greenwich Village, il tombe sur la belle Fran. Elle est blanche, lui nègre. Fran vient de larguer son mec ou de se faire larguer, peu importe. Jenny et lui… Il ne sait plus, en fait. Alors, pendant une couple de jours, Fran et lui arpentent les rues, la ville, vagabondent, courent, rient et pleurent pour rien, en partageant leur passion du jazz, de Charles Mingus. Ils se découvrent mais pas tant, se dénudent mais à demi. S’aiment sans souci du lendemain et d’autant plus intensément que cet amour effervescent ne s’inscrira probablement pas dans la durée. Just one of those things.

«La supériorité de Jenny sur Fran, c’est que je connais encore mal l’histoire de Fran, songe Ferdinand. Et j’aurais envie que ça reste comme ça. Pas envie de connaître Fran plus avant. Fran plus Jenny, plus moi, c’est beaucoup trop pour un seul homme.» Un triangle amoureux ? Si on veut. En littérature comme dans la vie, rien de plus banal. Mais on a toujours tort de réduire un roman à ce qu’il raconte. «Ici commence quelque chose d’innommable, renchérit le narrateur. Ce n’est pas l’amour. Ce n’est pas rien non plus.Something like a bird. Si je mets de la musique, ce sera n’importe quoi, ça ne sera pas Mingus, voilà les inconvénients de n’importe quel hôtel.» Alors, l’amour, oui. Le triangle, aussi. Mais tellement plus que ça. Manhattan blues, c’est d’abord ces personnages esquissés avec autant de précision que d’économie de moyens. C’est une promenade à travers New York, la ville de Salinger et d’Auster, qui prend vie singulièrement au fil d’une narration sinueuse, entremêlée de répliques de dialogue, sans retours à la ligne, sans tirets, livrée comme le flot continu des pensées du héros. 

Sans doute faut-il replacer l’horizon de mes attentes formé par les autres oeuvres de la littérature haïtienne, que je commençais tout juste à fréquenter. De Mémoire en colin-maillard (Le Temps des Cerises) d’Anthony Phelps, le magnifique au Nègre crucifié de Gérard Étienne (du Marais), en passant par la trilogie Amour, Colère, Folie de Marie Chauvet (Zulma), les romans haïtiens que j’avais lus jusqu’alors s’inscrivaient dans la lignée des classiques militants et engagés de Jacques Roumain (Gouverneurs de la rosée, Mémoire d’encrier) et de Jacques Stephen Alexis (Compère général Soleil, Gallimard). À moi qui ambitionnais alors de trouver ma voix et mon propos littéraires, Jean-Claude Charles inculqua une leçon essentielle, qui me serait réitérée peu de temps après par Alix Renaud (À corps joie, La Musardine) et Dany Laferrière (Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ?, Typo). À savoir qu’on pouvait très bien écrire et exister comme littéraire en dehors d’Haïti, sans pour autant renoncer à son héritage. Faisant fi de l’obligation de témoigner de la dictature duvaliériste, de l’exil et de la nostalgie du pays perdu, thèmes qu’il avait par ailleurs abordés de biais dans son essai De si jolies petites plages (Stock) et dans son précédent roman Bamboola Bamboche (Barrault), Jean-Claude Charles m’invitait plutôt à simplement à suivre la douce dérive de deux âmes à la mer.

 

J’ai lu avec plaisir Ferdinand, je suis à Paris (Barrault), la suite qu’il a donnée en 1987 à Manhattan blues. Et sans cesser d’espérer qu’il poursuive son oeuvre romanesque, je me suis plongé dans ses bouquins antérieurs. J’ai adoré Le retour de maître Misère, sa contribution au collectif Les treize morts d’Albert Ayler (Série noire). Mais Jean-Claude Charles se faisait si rare, c’était désespérant. Puis, treize ans après ma lecture de Manhattan blues, je l’ai rencontré en personne à Rochefort-sur-Mer, ville au passé négrier, lors d’un festival littéraire commémorant le cent cinquantenaire de l’abolition de l’esclavage, auquel il prenait part au même titre qu’une trentaine d’écrivains originaires de la Caraïbe. La soirée, arrosée comme il se doit, s’était terminée aux heures indigo de la nuit autour d’une bouteille de whisky et de mon baladeur CD, qui distillait du jazz dans ma chambre d’hôtel : Wallace Roney, que je faisais découvrir à Jean-Claude Charles, et quelques incontournables parmi lesquels Mingus, ça allait de soi. Il m’avait lu des extraits de sa suite Free.1977-1997, parue ce printemps-là dans le numéro spécial de la revue Sapriphage consacré à sa poésie, dont il m’avait offert un exemplaire dédicacé.

Et nous avions bu et parlé de littérature, de femmes et de musique jusqu’à plus soif.

Je ne l’ai jamais revu. Il est mort dix ans plus tard, en mai 2008.

 

En relisant Manhattan blues, qui reparaît ces jours-ci, en proie au même envoûtement qu’il y a trente ans, je constate que je ne me suis effectivement jamais remis de notre première rencontre dans les rues de New York, en rêve, avec la musique de Mingus en bande-son.

 

Mais je n’en ferai pas une maladie, non.

 

Source : stanleypean.com