Kettly Mars/Je suis vivant

La folie comme écriture

Par Pierre-Raymond Dumas

Le Nouvelliste

Port-au-Prince, 16 décembre 2016

 

Kettly Mars

Je suis vivant

Roman

Mercure de France, 2015

 


En quelques lignes, Kettly Mars, la nuque bien droite, dresse le décor. L’essentiel ? Alexandre, interné depuis plus de quarante ans, revient au bercail. Séquence brusque, émotion garantie, figurée sans la moindre trace de complaisance : le ton est donné. Par petites touches successives, tout en finesse et en perpétuelle révolte, l’introspection ou monologue comme mode d’écriture peut commencer. Ou plutôt le face-à-face avec la réalité. Eliane, la matriarche, et ses enfants, Grégoire, Marylène et Gabrielle, devraient affronter la «catastrophe» (p.18). Les personnages tordus, non seulement elle connaît mais elle tolère. A cause de leur valeur malaisée, avant tout. Voix vives, parlant bien de leurs déchirements, de leur souffrance, de leur mal-être, mais la vérité, on ne doit pas l’attendre de ce puzzle. Au lieu d’un brûlot, un mélo enrichi par des personnages secondaires tout autant saisissants (Norah, Jules, Francis, Sophia, etc.). Post-séisme 2010 oblige. Folie, enfermement, désarroi familial, les mots percutent comme des verdicts d’assises, des cauchemars.

Mais il y a plus : dans « Je suis vivant » (Mercure de France, 2015), Kettly Mars réussit à rendre humaine la cage de l’anti-héros qui s’était installée dans nos romans depuis toujours. C’est accrocheur sans être de la mode. On se sent tout petit et aussi désemparé devant ce drame ponctué par l’Histoire récente, qui n’est jamais loin des parfums de l’enfance. On lira d’ailleurs le pathétique roman de Kettly Mars –roman gris à souhait-- autant pour la trame que pour les portraits ou croquis qui l’émaillent. Résultat calamiteux d’un double drame, son Alexandre est un anti-héros fascinant qui s’est fâché avec la vie, c’est quelqu’un de très authentique à qui il est arrivé, comme à des millions d’autres, quelque chose de terrifiant : il s’en est distrait simplement, il s’en est éloigné sans bruit, ni avertissement ni «raisons» claires. Au mystère de la vie se mêle le mystère de la conscience.

Mine de rien, elle en impose ! Volubile, lyrique –trop, parfois– cette poétesse-nouvelliste-romancière jongle avec les mots, les personnages, les réflexions, les «data» comme on aurait dit en informatique, marie réalisme et sentimentalisme (eh oui ! le bon vieux sentimentalisme du côté familial), entraînant le lecteur dans un récit à la première personne à plusieurs voix aussi concis que bien ficelé. Mais parfois les amours s’évaporent, se trompent ou se perdent. Par tant d’audace, de talent et de sensualité, le lecteur est abasourdi, presque assommé. Derrière le rideau de la folie il n’y a, pour combattre le désespoir ou séduire (le lecteur), que la politique ultime des thèmes-choc : l’amour filial, la question de couleur, l’environnement made in bidonvilles, l’homosexualité féminine, l’inceste. Le temps des non-dits et des interdits est révolu : ceux qui encadrent le roman haïtien tombent eux aussi. «C’est fou ce que ces chaînes sont dures à briser», reconnaît Marylène (p. 55). Ne doit-on pas cette libéralisation du domaine romanesque qu’à la mondialisation et à la philosophie des droits de l’homme ? Trop simple. On est à un tournant décisif. Un exercice acrobatique réussi ici, en tout cas. Preuve que la vraie littérature doit toujours se nourrir des sujets déroutants, des mauvaises thématiques. Loin des clichés et des interdits (tabous). Réservée et pudique jusqu’à l’effacement, Kettly Mars est pourtant capable de tout avec son écriture chatoyante, réfléchie, ordonnée. Liberté : mot clef dans son langage.

Dans ses trois derniers romans – Saisons sauvages (2010), Le Prince noir de Lilian Russel (2011), Aux frontières de la soif (2013) – aux allures offensives, on admire le courage d’une femme, d’une auteure, d’une citoyenne qui, dans un pays encore très conservateur et à la dérive, n’hésita pas à dénoncer les injustices sociales, la violence faite aux femmes, sous la dictature papadocratique qui a été une folie destructrice, les conséquences néfastes du séisme du 12 janvier 2010 (le choléra, entre autres) et à ridiculiser l’impuissance collective. Vous voulez saisir la nature du mal qui aujourd’hui ronge un pays pauvre et instable comme Haïti ? Cette fois, elle traite de la folie qui représente dans toutes les sociétés un mystère aussi grand que les folies dans lesquelles nous jettent parfois nos appétits de lucre, de pouvoir et d’argent ainsi que nos croyances religieuses, nos préjugés raciaux et nos différends frontaliers. Même lorsqu’on invoque toutes les explications scientifiques, mystiques ou religieuses, sociologiques, historiques, en la lisant minutieusement, on finit par s’entourer d’un silence qui désarme le moindre commentaire.

Ici, tout est tiré vers le tissu familial, formaté pour l’apitoiement. Même la présence des souvenirs ne gâche pas le côté indicible, et parfois très touchant, des critiques d’ordre historico-politique (la référence au macoutisme). Ce n’est pourtant pas la dérive dans le solennel, l’ampoulé, le prêt à penser idéologique habituel. Ces autoréflexions sans chichis, c’est sans doute l’une des vraies richesses de cette œuvre, l’une des caractéristiques constantes de cette romancière. En phrases cadencées et chaleureuses, «Je suis vivant» est aussi un roman qui repose sur la mise en parallèle de deux univers en contraste : l’enfance et le troisième âge, l’identité personnelle et l’Histoire, le monde clos d’Alexandre et le monde extérieur bruyant, fait de fureur, d’égoïsme, d’hypocrisie. Et sa galerie de portraits ou d’autoportraits (on ne sait plus), semblant tout droit sortie d’une famille traditionnelle haïtienne dominée par une matriarche de quatre-vingt-six ans, fait mouche. Pas si vieille, Eliane ! Comme si le temps n’avait pas de prise sur elle ! En vérité, le poids accumulé de sa souffrance est écrasant. Et l’écriture exacerbée par le malheur individuel (manque fondamental) progresse en un mouvement contagieux autour de la famille, des couples dépareillés.

Promise aux adieux saturés de malheurs, la finition est concluante. De plein fouet ou après quelques pages, le lecteur devrait être accablé face à tant de douleurs ou bien hurler à la cruauté. Or le contraire se produit. Avec un sens de l’ellipse qui transforme l’histoire individuelle en littérature, Kettly Mars –comme Yanick Lahens--, plus portée à la solitude créatrice qu’aux effets de manche, rouvre obsessionnellement le dossier de nos rapports avec le macoutisme et, plus récemment, le séisme du 12 janvier 2010. Cela explique à bien des égards la richesse surprenante de son œuvre qui s’impose comme l’une des plus solides d’aujourd’hui. C’est à bien des égards à ce processus d’interpénétration psychologique et sociétale qu’elle s’intéresse avec une attention soutenue.


Source : Le Nouvelliste