L'année Dessalines, Jean Métellus

L'Année Dessalines

Par Yves Chemla

 

L'Année Dessalines

Roman

Jean Métellus

Paris, Gallimard, 1986

 


Avec Jacmel au crépuscule et La Famille Vortex (Gallimard, 1982), Métellus a montré comment l'économie et la politique étaient verrouillées par des comportements archaïques. Dans L'Année Dessalines, la victoire de forces obscures est consommée : la déraison a pris le pouvoir, et Haïti est plongée dans la nuit. Les événements sanglants qui se sont déroulés dans le pays, entre 1960 et 1972 servent de toile de fond au roman. 

À Port-au-Prince, le 1er janvier 1960, jour anniversaire de la proclamation de l'Indépendance, s'ouvrent les cérémonies de l'année Dessalines qui doit célébrer le bicentenaire de la naissance de l'Empereur. Au cours de la soirée inaugurale, la société de Port-au-Prince se retrouve : des membres du gouvernement, des espions au service du dictateur, des affairistes. Le pharmacien Ludovic Vortex, frère d'un président exilé, rencontre Clivia Chanfort, professeur de chimie, membre d'une famille connue. Mais l'opposition haïtienne cherche aussi à profiter de l'année Dessalines pour marquer sa détermination contre le régime. Profitant de l'enlèvement de la fille d'un de ses proches, le dictateur exerce une répression impitoyable. Au milieu de la tourmente, Clivia et Ludovic se rejoignent dans la fidélité au souvenir de Dessalines. Malgré les réticences de la famille Chanfort -Marthe, la mère de Clivia en fait même une attaque-, ils décident de se marier, alors qu'un ancien soupirant de Clivia, le colonel Villejoint est promu à un avancement rapide. Il devient le chef d'état-major de l'armée. Cette promotion fait l'objet de jalousies. Le Président lui même, s'inquiète du pouvoir grandissant de cet homme, qu'il a favorisé. Obsédé par la crainte des complots, prenant ses décisions avec l'aide de sorciers et d'une voyante -la propre mère de Villejoint-, gagné par l'angoisse, il déclenche une vaste campagne de répression, qui aboutit à l'exécution de dix-sept officiers, d'un ministre et du frère de Clivia, Oscar, tandis que Villejoint est libéré, puis exilé. Considéré comme l'auteur d'un article de journal dénonçant la terrible répression, Ludovic est arrêté. Il est libéré quelque temps après, au moment où le Président envoie une lettre d'excuses à la famille Chanfort, lettre dans laquelle Oscar est lavé de tout soupçon.

On pourrait penser de l'ère duvaliériste ce que dit Ludovic d'un tableau qui représente sa ville natale : "il est impossible d'en parler comme si l'évidence ne supportait ni digression, ni commentaire, ni recours à l'imagination." Au centre du roman, la passion de Clivia et Ludovic pour les traces de l'histoire de leur pays permet néanmoins d'étendre singulièrement la critique du système politique. En effet, loin de limiter la narration à l'histoire des années sinistres du duvaliérisme, en la limitant à la rivalité entre les possédants et les dépossédés, Métellus ouvre celle-ci à un conflit qui oppose la raison à la déraison, et qui se marque par sa manifestation la plus évidente, mais aussi la plus délicate à prendre en compte et qui est la parole. Le fait se marque dès l'abord par l'abondance du dialogue, et le caractère relativement ténu de la description. Il est développé surtout par la place accordée à la confusion qui s'est emparée des discours. Ainsi, les intellectuels renoncent même à penser et versent dans l'ésotérisme le plus réducteur ; les possédants sont muets : ils font des affaires. Le peuple lui n'a droit qu'aux proverbes. Le discours politique, en revanche, n'est plus pris en charge que par le Président, qui le vide proprement de sens : "Nous marchons vers l'objectif révolutionnaire de la constitution d'une hiérarchie ecclésiatique nationale et nous nous dirigeons vers une situation qui permettra aux plus humbles de se faire entendre des plus opulents". Mais le pouvoir parvient également à monopoliser les discours sacrés et notamment celui du vaudou. Il tente enfin de s'emparer de celui de l'Histoire : "Je suis moi-même Dessalines ou une sorte de quintessence dessalinienne". Or c'est précisément ce terrain qui lui échappe : Clivia et Ludovic s'attachent à renouer les fils de la mémoire, à retrouver patiemment des traces tangibles de Dessalines, des objets, des textes. Mais cette archéologie leur permet également d'identifier l'ancètre de Clivia, médecin de la famille de l'empereur, qui en devenant haïtien -il était français- a changé jusqu'à son nom. Ils retrouvent aussi la trace de la Traite, et les descriptions des esclaves portant estampés sur leur corps les noms de leurs propriétaires.

Leur rencontre, qui est une métaphore de celle de l'ancêtre et d'Haïti -celui-ci avait épousé une femme noire, comme l'est Ludovic- est alors violemment remise en cause par Marthe, que les préjugés entretenus par sa classe, poussent à oublier précisément cette lointaine racine dans l'esclavage. Après son attaque, elle ne répète plus que les mêmes paroles : "mon mot aussi à dire". C'est donc sur une société malade, angoissée, en état de choc que règnent les forces de la nuit, qui ont réussi à l'infilter de partout, et à lui imposer le silence. Il reste à la mère de Ludovic d'en tirer la conclusion qui s'impose : "Quand un peuple ne parle plus, (...) on le conduit à l'abattoir". Et c'est pour résister à la tentation du silence, mais aussi de la perversion induite par l'engagement politique, et constante depuis la mort de l'empereur, que Ludovic et Clivia choisissent de s'aimer, de rester et de vivre en Haïti, malgré tout.

 

Texte publié dans le Dictionnaire des oeuvres des littératures de langue française (Couty et Beaumarchais), Paris, Bordas, 1994.

 

Source : www.ychemla.net