La petite chambre

Voir, entendre, parler en temps de violence

Par Yves Chemla

Paris, mai 2015


Raymond Miot, La petite chambre, éditions XYZ, Montréal, 2015 


Cet article est reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.


On entend parfois dire, en Haïti, que par opposition à la situation actuelle, les temps duvaliéristes étaient tranquilles. C’est une affirmation gratuite, et qui témoigne, sans aucun doute, d’un manque d’appréciation, ainsi que d’une rupture dans le travail de transmission de la mémoire. Il est vrai que la majeure partie de la population est née après la chute de la maison Duvalier.

C’est une erreur que de regretter ce passé, tant il a marqué ses contemporains dans leur chair, tant il a détraqué les psychés, et lacéré les consciences. Beaucoup de récits en témoignent. Il faut lire Le Chant des Ténèbres de Jean-Claude Brouard-Cambronne qui a survécu à l’horreur de Fort-Dimanche. Il faut aussi reconnaître dans le théâtre des mémoires ce que la violence érigée en spectacle a fait subir aux êtres dans leur vie quotidienne : l’anxiété, la dépression, le stress incessant, la peur de disparaître comme tant d’autres, sans même laisser de traces, sinon dans les mémoires des proches. Il y eut en effet les victimes identifiées, et puis toutes les autres, disparues pour avoir posé le regard sur la Gorgone en uniforme, pour avoir exprimé à haute voix une pensée dissidente, ou plus sûrement, considérée comme telle. D’autres pour avoir été au mauvais endroit, au mauvais moment.

Dans un récit encore inquiet – et pourtant présenté plus de quatre décennies après les faits – Raymond Miot revient sur un événement qui a marqué la fin de son adolescence : en avril 1971, la famille de l’auteur apprend par la bouche d’un ministre proche du père, médecin, qu’elle est sur le point d’être arrêtée. Dans la nuit qui suit cette nouvelle, les trois partent se cacher, la mère en province dans sa famille, le fils et le père dans la propriété située en périphérie de la capitale d’un couple d’amis, et ils attendent. Pendant cette attente, la rumeur se répand que le docteur François Duvalier entre dans sa dernière maladie. Le pays retient son souffle. Mais pendant ces semaines de claustration, personne ne doit soupçonner leur présence dans cette villa, sous peine d’être arrêtés, eux et ceux qui les accueillent, et qui s’inquiètent. Certes, ils auraient pu gagner une ambassade, mais ç’aurait été reconnaître par là une culpabilité, au regard de la dictature féroce. C’était aussi accepter de tout perdre : identité, système de reconnaissance, certitude de la communauté de compréhension. Or, ce ne sont pas des activistes : le père est médecin, la mère, directrice d’école, le fils – qui est le narrateur – a commencé des études de médecine. Il s’interroge, car rien ne présageait que sa famille se retrouve dans une telle situation. Il va formuler plusieurs hypothèses, et pour les identifier, doit remonter dans ses souvenirs. Le récit de Raymond Miot tient son lecteur en haleine par la concurrence et l’interaction entre plusieurs axes de son récit : l’attente d’une solution, la remontée dans les souvenirs à la recherche de l’élément déclencheur, la progression supposée de la maladie du président, perceptible par des signes discrets, notamment la rumeur. Chacune de ces lignes de force interagit avec les autres, conférant au livre sa densité. 

Il a suffi que le hasard se mette de la partie, une dizaine d’années auparavant : « Tout remonte à l’agrandissement de ma chambre à l’été 1962, qui m’a permis d’avoir une vue directe sur la rue et qui m’a aussi donné l’occasion d’entendre certaines conversations de sbires du dictateur ». Voir et entendre placent l’être sur le seuil de la mise en danger. D’autant que ce sont de bien étranges visiteurs qui se glissent la nuit sous la galerie de la maison de la famille du docteur Miot. Ce sont par exemple des amants, et pas des moindres : Tassy, le tortionnaire, et la femme d’un notable du quartier. Ou bien des militaires qui se protègent de la pluie. Le jeune garçon entend ainsi parler de Clément Barbot, l’homme qui a aidé Duvalier à accéder au pouvoir, en fomentant des troubles qu’il réprimait ensuite, et qui, déchu par le président atteint par une paranoïa grandissante, sème pendant plusieurs semaines la terreur sur Port-au-Prince. Mais le jeune Raymond est surpris en train d’entendre et d’observer. Serait-ce la cause lointaine de cette menace d’arrestation ? De fil en aiguille il explore rationnellement plusieurs épisodes de son existence et de celle de ses parents. Cette façon de raconter en situant la narration sur un axe du temps dont les repères sont notre présent, celui de cette année de la crise et, de là, les années soixante, pendant lesquelles se trouverait la cause probable de leur peine, pourrait tourner au procédé. Mais tel n’est pas le cas, car ces hypothèses qui débouchent sur une vérité triviale, presque ridicule si le contexte n’atteignait pas au paroxysme de la terreur, ont un effet cumulatif, et permettent de décrire l’atmosphère de ces années-là, pendant lesquelles, en Haïti, on a été forcé de respirer un air pourri par la haine et la délation, pire même, la peur de celle-ci, c’est-à-dire la perte de la confiance en l’autre, qui entraîne à l’atomisation de la société, et qui en accélère le délitement.

Le narrateur revient sur des moments tragiques : la tentative d’enlèvement de Jean-Claude Duvalier et de sa sœur. Duvalier lâche des forces vomies par l’enfer : « le chaos a alors régné sur la ville. C’était l’horreur. Des macoutes et des militaires ont profité de la situation pour régler leurs différends, voler les commerçants et commettre des crimes ». Pour Duvalier, l’affaire était entendue : le coupable était le lieutenant François Benoît. Le chemin qui mène à la maison de sa famille est tracé par les cadavres de passants, abattus par des macoutes et des militaires surexcités. La famille Benoît est massacrée, sans distinction d’âge ni de sexe. Le fils est enlevé, que nul ne reverra, la maison incendiée.

Et puis Clément Barbot révèle publiquement qu’il est l’auteur de cette tentative d’enlèvement. Peu importe : Duvalier poursuit la famille Benoît de sa haine, et, au passage, en profite pour faire éliminer de potentiels opposants. Et Barbot de continuer, tuant des soldats dans la nuit, protégé en quelque sorte par le couvre-feu. La peur se répand. Les soldats, le doigt crispé sur la gâchette, tirent parfois sur des passants. On ne sort plus de chez soi que rarement.

La mort de Barbot et de ses complices, encerclés à Cazeau par les troupes dirigées par Luc Désir, Gracia Jacques ou Eloïs Maître ne calme pas les allées du pouvoir. Miot remet en mémoire des épisodes et des noms, par exemple celui de Riobé qui tint tête à une armée depuis les grottes de Kenskoff. Il rappelle combien les plus démunis, les paysans, payèrent un tribut de sang particulièrement lourd après les incursions et les débarquements de guérilléros : des centaines d’entre eux, massacrés à Thiotte, Mapou, Grand Gosier, Belle-Anse. Plus tard, l’exécution publique de Marcel Numa et Louis Drouin marquera pour longtemps les esprits des collégiens convoqués à ce sinistre spectacle. Et puis, encore, il y aura le présumé complot des officiers et leur sinistre exécution par leurs compagnons d’armes, obligés d’accomplir, sous peine de mort, ce geste misérable.

Miot revient sur ces épisodes, et d’autres encore, avec une émotion contenue. Mais la plaie, on le comprend assez vite, ne se refermera pas. Pendant ces années, s’il ne peut se résoudre à ne pas regarder, ni à ne pas entendre, le narrateur apprend cependant à mesurer ses paroles. Plus de confidences entre amis, même proches, car ils pourraient avoir des accointances avec des macoutes, ou bien être tenus à parler, parce qu’ils font l’objet d’un chantage. Les femmes sont particulièrement visées : leur corps, contre une très relative mansuétude, à l’égard de leurs proches. On sait que Kettly Mars a trouvé là matière à un roman particulièrement intense, Saisons sauvages.

Il est une autre dimension à cette violence, et qui est l’intimidation par le symbolique. François Duvalier a utilisé les figures du vaudou, au premier rang desquelles celle de Baron Samedi. Voici le président entrant dans une église où l’on célèbre les funérailles d’un enseignant qu’il a fait assassiner. Devant l’assistance tétanisée, il prend une chaise, s’assied près du mort, et l’interroge. Dans son dos, l’assistance le voit mimer les questions et sans doute aussi les réponses : « L’interrogatoire avait l’air très sérieux et un silence d’outre-tombe s’est installé dans l’église. Personne n’a osé penser à une supercherie. (…) À chaque question, dont on n’entendait que le marmonnement nasillard de Duvalier, il y avait une réponse ». C’est aussi de cette façon que s’impose la violence comme mode de gouvernement, en instrumentalisant le symbolique.

On ne ressort pas rassuré du récit de Raymond Miot : l’effondrement démocratique – par la présidence à vie, notamment, puis par la transmission au fils de la fonction - ; la généralisation de la violence, et la mise au pas d’une société par la contrainte, ne furent pas des temps de prospérité, loin s’en faut, mais bien ceux de l’enfermement et de la claustration. La mort du président, le caractère spectaculaire de ses funérailles n’ont fait qu’ouvrir un autre chapitre, tout aussi inquiétant : « la voix du nouveau dictateur est moins nasillarde que celle de son père, mais elle traîne exagérément (…). On a l’impression qu’il énonce un mot, puis l’autre, sans comprendre vraiment ce qu’il lit ». Si le passé immédiat était marqué par la peur panique, il n’en reste pas moins que « l’avenir est sombre ». Mais c’est une autre histoire qui s’ouvre. Il convient qu’elle aussi soit inscrite dans les mémoires. Non décidément, rien n’est à regretter dans ce passé pourtant encore proche.