Louis-Philippe Dalembert / « Rue du Faubourg Saint-Denis »

Autogéographie du Faubourg 

Par Jean Marie Théodat

Maître de conférences

Université Panthéon-Sorbonne

Paris, le 9 juillet 2007

 

*Rue du Faubourg Saint-Denis

Louis-Philippe Dalembert

Éditions du Rocher

Paris, 2005

 

Texte reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur.

  

La première vertu du roman de Louis-Philippe Dalembert*, pour le chercheur en sciences sociales que je suis, c’est d’apporter une réponse littéraire à une question éminemment géographique : la place de la langue dans la définition du territoire. Il ne s’agit pas d’un problème nouveau, mais le traitement par la fiction est une approche différente qui permet de saisir les ressorts affectifs de l’ancrage territorial de l’identité. L’auteur du roman est haïtien, mais le protagoniste ne l’est pas. C’est un enfant du faubourg, dont la mère est haïtienne, on le devine seulement, dont le père est africain et le prénom aussi sec qu’un cri : Jean. Il a la candeur de son âge, la sagacité des grands et l’ironie des artistes.

Par ce roman, Dalembert se collette à la dure tâche de définir une autogéographie possible entre l’homme et le milieu par le biais du langage. Nous proposons ici, non pas une analyse critique de l’ouvrage, à la façon des spécialistes de littérature, mais une lecture géographique d’un roman qui apporte des réponses rafraîchissantes à la question de savoir comment définir un territoire. En effet, l’espace constitue le fil rouge en même temps que le socle du roman. D’abord dans le titre : il est ici question d’un faubourg, d’un espace hybride, d’un entre-deux qui n’est ni tout à fait la ville, ni tout à fait la campagne. Cette façon de planter son scénario dans les limites de son quartier de résidence ne répond pas qu’à une commodité d’adresse. Il est parfaitement fortuit que Louis-Philippe Dalembert soit voisin, donc témoin direct, des faits qu’il raconte, ce qui importe, c’est la question qu’il pose : comment devient-on Français au XXIe siècle quand on est né de parents immigrés ? La réponse est éclatante et subtile à la fois : par le langage. Il n’est pas seulement question de langue, mais de compréhension immédiate, de démarcation et d’arrangement avec les signes qui portent le sens et assurent la fluidité des relations avec les autres. Comment l’auteur s’y prend-il ? C’est ce que nous allons démontrer en ayant recours aux méthodes de la géographie qui consistent à mesurer, à situer et à caractériser les phénomènes de terrains tels qu’ils sont donnés à l’observateur. Notre idée est que ce roman compose un paysage qui est tout à la fois symbolique et physique avec ses codes, ses balises et ses repères perceptibles aux seuls initiés. L’un des marqueurs les plus efficaces de ce territoire, c’est le langage, la façon de s’exprimer de ses habitants dont le protagoniste est censé être le modèle. Quelle est cette langue ? Cette voix qui porte le monologue, celle du roman, celle de Jean, sont-elles réductibles à celle du romancier ?

Il s’agit d’un paysage en abyme dans un tableau qui est à proprement parler un film. Le roman est un monologue du protagoniste, Ti Jean, qui est en train d’écrire le scénario d’un film. C’est un réalisateur en herbe. Il procède par touches successives, à l’instar de Spike Lee, le réalisateur américain, son idole. Lui-même s’étonne de connaître tant de choses. C’est pourtant un enfant. « Préado » nous avertit-il, « pas majeur », ou « encore à l’école », lit-on plus loin. Cette façon qu’a l’enfant de s’observer soi-même, en train de penser, est propre à l’âge adulte. Il ne s’agit pas d’une maladresse de l’écrivain, mais le signe de l’enfant prodige, ou plutôt du génie. Le choix d’un enfant comme protagoniste est classique dans l’art. Truffaut et Comencini, dans le cinéma, ont ouvert la voie vers une veine restée inexplorée dans notre littérature : le regard de l’enfant sur son destin d’homme. Non par goût de l’anachronisme de faire opiner un enfant comme un chien savant, mais par la conviction qu’il existe un devenir enfant de l’écrivain, de l’adulte, qui porte sur le monde où il vit et exerce ses talents, le regard d’enfant qu’il n’a pas cessé de cultiver pour continuer à s’étonner des petites choses de tous les jours. Cet art de chanter sa pensée développe dans la bouche du personnage des passages savants, denses ou tragiques que l’on pourrait penser invraisemblables : mais qui a dit que l’art devait coller à la réalité ? Qui a dit que l’enfance était incapable de culture ? Nourri de lecture fervente de la Bible (protestante assurément) par le biais de sa mère, d’un côté, abreuvé de vulgate marxiste dans les cages d’escalier du faubourg par un vieil anarchiste désabusé, de l’autre, couvé de l’affection bienveillante d’un prince arabe des lettres, tôt introduit à la magie des salles obscures, Jean peut, sans étonner, brûler certaines étapes et manifester une maturité à toute épreuve du haut de ses 14 ans. L’âge où l’on cesse d’être raisonnable pour raisonner, réfléchir, tout simplement, mais autrement, à toutes choses. Il porte en lui l’empreinte du faubourg, et cela s’entend lorsqu’il prend la parole ou plus précisément la plume. L’histoire commence comme un thriller, comme un clin d’œil à la télévision qui sert de référent culturel majeur à l’enfance, et se termine comme un clip musical qui serait presque romantique, voire sentimental : « J’aligne des mots auxquels je crois peut-être même pas. Je sais pas si c’est du cinoche ou pas. Mais ça marche. C’a l’air de la calmer. De la ramener de son propre blues. Alors elle ravale ses larmes. Dépose la tête sur ma poitrine et se laisse cajoler ». 

La définition du territoire par le langage renvoie à la question plus philosophique de savoir pourquoi l’on écrit. Pour satisfaire un penchant personnel, un élan capricieux et passager, ou pour répondre à une injonction plus impérieuse venue du dedans ? Louis-Philippe Dalembert utilise un subterfuge peu usité dans la littérature haïtienne, plus habituée au pastiche et au plagiat : le rejeu. Ce terme, emprunté à la tectonique, désigne la réactivation d’une fracture ancienne par le jeu des forces telluriques qui travaillent les entrailles de la terre. En se référant ouvertement à l’œuvre de Romain Garry, Dalembert ne fait que saisir le relais d’une enquête commencée bien avant lui, et qui vise à découvrir les ressorts du langage comme moyen de raccordement des hommes à leur territoire.

Borges préconise le droit pour chacun de refaire à l’identique ce qui a été produit par l’esprit d’un génie, mais il affirme en même temps que rien d’essentiel ne saurait exister en double : toute copie s’annule d’elle-même en présence de l’œuvre originale. Il s’agit ici d’un processus bien plus complexe, une variation sur un thème connu. En effet, c’est par la culture que les hommes prennent racine dans l’espace et se composent un territoire. « La culture, dit Jacques Lacan, c’est la mémoire de l’intelligence des autres ». Par son biais, ce qui relevait de la précarité récurrente des affaires humaines prend un air d’éternité. Les métaphores ne manquent pas qui disent la dimension collective du savoir, de l’intelligence.

De là à négliger la place et la fonction de l’auteur dans le processus créatif, il n’y a qu’un pas, que nous nous refusons à franchir. L’auteur reste un élément nécessaire, c’est ici que l’écrivain est renvoyé à son propre statut de créateur : seul face au vide, il lui arrive parfois de se trouver un miroir. D’autres ont déjà eu recours au même procédé : Racine, Corneille, Molière, ont repris des thèmes anciens empruntés à l‘Antiquité, à la Bible, à l’Espagne, à l’Italie voisines. Plus récemment, Paul Valéry a opportunément rajeuni le visage de Narcisse, et Milan Kundéra celui de Jacques le fataliste, etc. par rejeu de la même scène avec d’autres acteurs. Mais c’est toujours la même solitude qui s’interroge, comme dans ces vers d’Aragon :

Si les chants s’en vont en fumée,

Que me fait que nul ne m’écoute.

Les pas sont éteints sur les routes,

Je continue à les rimer

Par une sorte de démence,

Te répondant d’une romance,

Mon seul écho, ma bien-aimée 


Nietzsche définit la culture comme une succession de lancers de flèches repris par les générations : ces flèches produisent des étincelles à leur point de chute, mais elles survolent parfois des ténèbres. Deleuze ajoute qu’il importe peu que la flèche survole des déserts, le plus important est que subsiste une main pour la ramasser et la propulser de nouveau dans l’air. Dalembert illustre cette position avec un roman construit sur le mode de l’agencement de plis successifs qui se dévoilent au fur et à mesure qu’avance l’intrigue. C’est toujours le langage qui sert de fil rouge à ce dépliage incessant, ces jets rebondissants qui finissent par définir un territoire concret. Dans ce territoire l’auteur trouve un ancrage acceptable pour lui-même et ses personnages. En voici la démonstration en trois points.

L’intégration par les marges

Le constat est le suivant : c’est par les marges que se fait l’intégration spatiale des minorités sociales. Le faubourg est un pli entre la campagne et la ville, son parler est à la limite des jargons paysans et du beau style des fora. Le faubourg est un lieu précaire, pris entre deux territoires dont il a du mal à se distinguer de prime abord. Ce n’est plus la campagne, mais ce n’est pas encore la ville. Ce seuil est ici matérialisé par la présence de la Porte de Saint-Denis : solennelle et dérisoire à la fois, une porte qui ne ferme ni se s’ouvre, dont la seule vertu est de matérialiser un passage, comme la tranchée d’un pli. Dans cette pliure se fait l’articulation des contraires solidaires. L’auteur en tire une loi, celle qu’il applique à l’écriture de son roman : c’est par torsions successives que les langues évoluent, c’est par un délectable irrespect des mots que se fait la transmutation des parlers vernaculaires. Pour répondre à l’extraordinaire prolixité de son imagination, Jean a besoin de créer les instruments qu’il ne trouve pas dans la boîte à outils familiale : les mots. À moins de les puiser dans la réserve des autres.

Ce sont des mots qui passent, au propre comme au figuré. Ils passent par la rue, ils passeront de mode. Car chaque époque a son style, ses trouvailles sonores. Certains mots comme poulets, branché, pater, bénard, zarbi, etc. relèvent du jargon des faubourgs d’une époque à présent révolue ; d’autres sont de création si récente qu’il faut un flair de chien, truffier de race, pour débusquer ces gemmes sonores : dab, keum, iech, kiffer, ouf. Le lieu central du roman, c’est  la langue et, avec elle, la rue : dans la langue comme dans la rue, c’est par frottement que se fait cette agrégation de styles et d’intérêts qui fondent les bonnes relations entre les hommes. Le frottement nécessaire des hommes, des cultures, des parlers, des monnaies, des mots en circulation dans la rue, fait que le faubourg est lui-même un réceptacle où se logent les trésors de la langue. Ainsi se compose une mémoire collective, par sédimentation successive des paroles des uns et des autres. Si la mémoire a un sens, c’est celui de fixer dans le topos, au moyen de la langue, ce qui relève de l’ethos. Le lieu à travers la langue (mais également à travers le bâti, la végétation, la musique, etc.) donne un semblant de permanence, d’ancrage durable, aux affaires humaines. Le faubourg apparaît comme un laboratoire de parole, le lieu où se fait le rejeu de la faille qui existe entre les polarités inverses qui forment la dialectique de Jean : entre le futur et le passé, entre l’ici et l’ailleurs, la ville et la campagne, le créole et le français, l’argot et le beau style, etc. Comme c’est dans le pli, dans l’entre-deux, que se révèle à la pleine lumière la réalité profonde des choses, l’auteur s’ingénie à trouver en toutes choses la marque de cette brisure, de cette limite. Le roman se déroule dans un faubourg, un quartier où habite une importante communauté immigrée très hétérogène. Dans le mot faubourg, il y a d’abord cette idée d’un monde indéfini, qui n’a pas encore atteint son terme, qui est en quelque sorte en chantier. Urbain ou rural, le paysage est toujours caractérisé par un certain nombre de fonctions dominantes, au-delà de toutes contingences sociales. Par commodité géographique autant que par habitude, on a coutume de distinguer entre la ville et la campagne, mais le faubourg n’est réductible ni à l’une ni à l’autre, il porte en lui-même ses propres limites, définies, non par des frontières formelles, mais par des usages, des pratiques, parmi lesquels, la langue.

Dans ce faubourg, on est étranger avant tout par la langue. Mais c’est aussi à travers la langue que se fait l’assimilation des hommes par les lieux. L’homme ne parle pas, il est en quelque sorte parlé par le lieu lui-même. Celui-ci est traité ici comme le cadre d’une interlocution permanente entre les protagonistes dont le rôle d’acteur se transforme ici en celui d’objet. Deleuze dirait qu’il y a un devenir langue du territoire, ou une territorialisation de la langue, celle-ci considérée comme un agencement de son et de sens nouveaux sous la plume du créateur.

Un faubourg, ça ne cause pas comme tout le monde ! Chaque quartier avait son argot, celui des faubourgs était particulièrement fleuri, avec un juron pour chaque circonstance et des blasphèmes plein la bouche. Cela agaçait le bourgeois mais ne déplaisait pas à la plume bohème des poètes à l’affût de mots crus : Baudelaire, Verlaine, Apollinaire, ont essayé de capter à leur manière un peu de cet air des villes qui rendait leur âme plaintive, morosité qui ne trouvait à s’éteindre que dans les plis de l’absinthe ou les vapeurs de l’opium. Dans ces beaux vers tiré du poème Le soleil de Charles Baudelaire :

Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures

Les persiennes, abris des secrètes luxures,

Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés,

Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,

Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime,

Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,

Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,

Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés…


Le faubourg apparaît comme un lieu de récréation autant que de création. Plus récemment, Georges Brassens, Bernard Dimay et Renaud ont su donner une voix aux périphéries, à la zone, qui est restée la mutique inspiratrice de la scène musicale et poétique française. D’autres depuis ont fait leur choux gras de cette gouaille non pareille qui disait mieux que les académiciens le fond de l’âme et la détresse des petites gens.

En ce début du XXIe siècle, les faubourgs ont bien changé : ce ne sont plus des marges où l’on peut encore aller guincher à bicyclette et boire du vin clairet. C’est devenu une annexe de la ville, de plain–pied avec la voirie, les perspectives, l’esthétique urbaines, peuplée d’une population en tout point intégrée à la ville centre, mais différente.

Distincte par les origines, par la religion, par les pratiques les plus intimes, cette population l’est surtout par le niveau de revenu : ce sont en général les migrants pauvres que l’on remarque, à leur air de cigognes surprises par l’hiver. Les riches ne se distinguent pas du reste, d’ailleurs ils n’habitent plus là, ils ont déménagé vers le centre, ou vers les périphéries plus lointaines, inaccessibles aux plus humbles.

Officiellement, les étrangers représentent 8% de la population française, mais dans certains quartiers, comme le faubourg Saint-Denis, la notion d’étranger change totalement de sens : la question n’est plus de savoir d’où l’on vient, mais plutôt ce que l’on devient, à partir de quels matériaux se compose le lien social auquel chacun est tissé à l’intérieur.

 

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Ancien pensionnaire de la Villa Médicis à Rome. Né à Port-au-Prince, Haïti, Louis-Philippe Dalembert est poète, nouvelliste, romancier et vagabond. Depuis son départ d’Haïti, ce vagabond polyglotte (il jongle avec sept langues) a vécu tour à tour à Nancy, Paris, Rome, Jérusalem, voyagé partout (les Amériques du Nord et du Sud, les Caraïbes, l'Afrique du Nord et l'Afrique noire, le Moyen-Orient, l'Europe) où ses pas ont pu le porter… dans l’écho renouvelé de la terre natale. Il vit aujourd’hui entre Paris, Port-au-Prince et ailleurs.

Ses livres sont traduits en plusieurs langues. Derniers ouvrages parus : Les dieux voyagent la nuit, roman, éditions du Rocher, 2006 ; Rue du Faubourg Saint-Denis, roman, éditions du Rocher, 2005 ; Poème pour accompagner l’absence, éditions Mémoire d’Encrier, 2005. [Il a également publié Noires blessures, Paris, Mercure, 2011; Port-au-Prince, Ami-Livre, 2012 ; Ballade d’un amour inachevé, Paris, Mercure, 2013; Port-au-Prince: C3 Éditions, 2014.]

Dalembert est par ailleurs diplômé de l’École normale supérieure de Port-au-Prince, diplômé de l’Ecole supérieure de journalisme de Paris et auteur d’une thèse de doctorat en littérature comparée sur l’écrivain cubain Alejo Carpentier (université de Paris III-Sorbonne Nouvelle).

Source : La Maison des écrivains et de la littérature (Paris)

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Robert Berrouët-Oriol,
28 avr. 2016 à 13:20