Amour, colère, folie de Marie Chauvet

Une bombe à la face de Papa Doc

Par Virginia Bart

Paris, 4 juin 2015

 

En Haïti, on a longtemps lu ce livre en secret. Dany Laferrière raconte ainsi qu’il l’a découvert ­soigneusement dissimulé dans l’armoire de sa mère, au milieu des années 1970. Ce texte brûlant, que publie Zulma dans sa collection de poche «Z/A », et dont le nouvel académicien signe aujourd’hui la postface, c’est Amour, colère et folie, de Marie Vieux-Chauvet (1916-1973), paru en 1968 chez Gallimard. Une bombe littéraire qui dénonçait la dictature mais aussi les forces les plus obscures à l’œuvre dans la ­société haïtienne sous le régime de François Duvalier, alias « Papa Doc » (1957-1971). Interdit, détruit, caché, écoulé sous le manteau, ce beau et lancinant triptyque n’a ­jamais été totalement oublié.

L’aura de ce livre tient en partie à la personnalité et au destin de son auteure, qu’il condamna à l’exil. Née en 1916 à Port-au-Prince, Marie Vieux-Chauvet grandit dans une famille de la bourgeoisie mulâtre haïtienne ; son père fut sénateur. Au milieu des années 1940, elle commence par écrire des pièces de théâtre, puis des romans, dontFilles d’Haïti (1954), La Danse sur le volcan (1957) et Fonds des Nègres (1960). Belle, émancipée, elle fréquente les cercles littéraires à la mode dans son pays. Si son œuvre évoque déjà les inégalités, l’injustice, la pauvreté,« elle n’était pas non plus de nature à bouleverser la dictature », comme le souligne Laure Leroy, directrice générale des éditions Zulma.

L’indignation laisse place à la franche révolte au début des années 1960, en même temps que le régime de Duvalier monte en violence et que s’installent la terreur et son cortège de massacres, d’exécutions et de viols. C’est aussi à cette période (sans que l’on puisse le dater avec précision) que la famille de Marie Vieux-Chauvet est directement victime de la répression : deux de ses neveux sont assassinés tandis qu’un troisième disparaît sans laisser de traces, dans des circonstances et pour des motifs qui restent aujourd’hui ­encore obscurs. « Tout ce qui ­concerne cette période baigne encore dans un brouillard de rumeurs et d’omerta », explique Dany Laferrière, interrogé par « Le Monde des livres ».

C’est dans ce contexte que l’écrivaine entame, en 1964, la rédaction des trois récits d’Amour, colère et folie, dans lesquels ni Duvalier ni ses miliciens, les « tontons macoute », ne sont jamais nommés, même s’ils sont identifiables sous les appellations génériques de « chef » et d’« hommes en noir ». Mais si, à sa sortie, le livre produit l’effet d’une grenade, c’est parce que, non content de s’attaquer au pouvoir, il vise l’aveu­glement consenti des classes sociales privilégiées auxquelles l’auteure appartient. Dany Laferrière dit : « Chauvet, c’était de la nitroglycérine. Elle a mis le doigt sur un mal qui ravageait la société haïtienne : l’accord entre les élites pour empêcher le peuple de sortir de la misère. » Et Laure Leroy note : « Pire que tout pour l’époque, l’écrivain qui osait dénoncer cela était une femme. »

Menaces de mort

Quand le livre paraît, en 1968, Marie Vieux-Chauvet est en voyage à New York. A Port-au-Prince, Amour, colère et folie déclenche la fureur de François Duvalier, qui menace de mort l’auteure ainsi que sa famille. Elle est prévenue par son mari, l’homme d’affaires Pierre Chauvet. En déplacement à Paris, celui-ci croise l’ambassadeur d’Haïti, qui le met en garde contre de possibles représailles. A son retour en Haïti, Pierre Chauvet rachète les exemplaires en circulation et les détruit, tandis que, ­depuis New York, Marie Vieux-Chauvet demande à Gallimard d’arrêter la distribution. L’écrivaine ne rentrera jamais chez elle et ne se remettra pas d’avoir dû renoncer à diffuser son ouvrage le plus personnel. « Avoir écrit un tel livre et le voir disparaître, elle l’a vraiment payé dans sa chair », dit Laure Leroy. Elle écrit un dernier livre, Les Rapaces, mais il ne paraîtra qu’à titre posthume, en 1986, treize ans après sa mort d’une tumeur au cerveau. 

Crédit photo : Anthony Phelps

Fin de l’histoire ? Non. En 1976, les enfants de Marie Vieux-Chauvet rachètent l’intégralité du stock à Gallimard et l’écoulent discrètement dans des librairies new-yorkaises, puis en Haïti, à partir de 1986 et de la chute du régime des Duvalier (Jean-Claude Duvalier, surnommé « Bébé Doc », avait succédé à son père en 1971). Le roman circule aussi sous forme de photocopies, notamment dans les universités nord-américaines où il commence à être enseigné. Il refait surface pour la première fois en 2005 aux éditions Emina Soleil, rebaptisées depuis Zellige, orientées vers le Maghreb, le Liban et Haïti.

Roger Tavernier, qui dirige cette maison, raconte : « En 2000, j’ai reçu un colis de la directrice de la librairie La Pléiade, à Port-au-Prince. A l’intérieur, quatre romans de Marie Vieux-Chauvet avec un mot : “Il faut rééditer ces chefs-d’œuvre.” » Coup de foudre. Il se lance à la recherche des ayants droit, qu’il mettra quatre ans à retrouver et à convaincre. La republication d’Amour, colère et folie, en 2005, reste néanmoins confidentielle. Dix ans plus tard, sa sortie en poche chez Zulma, qui a tiré le livre à 6 000 exemplaires – dont 1 000 ont été immédiatement distribués en Haïti –, devrait permettre à ce grand livre de trouver un public plus large et, surtout, ainsi que l’espère Laure Leroy, « sa véritable place dans l’histoire de la littérature haïtienne : aux côtés de ses deux autres figures tutélaires, Jacques Roumain et Jacques Stephen Alexis ».

Critique. Coupable Haïti

En trois tableaux aussi sombres que saisissants, Marie Vieux-Chauvet ­dynamite la ­société haïtienne à l’heure du tyran François Duvalier, dans un style classique dénué de tout ­lyrisme exotique.

« Amour » d’abord, plongée dans les humeurs troubles d’une bourgade de province à la veille de l’avènement d’un homme dans lequel on reconnaît sans peine le futur Papa Doc. Au centre du récit qui mêle érotisme et violence, Claire, une vieille fille que le décès de son père, ancien propriétaire terrien, met à la tête de son clan. Née noire dans une famille à la peau claire (un signe de distinction en Haïti), elle se trouve exclue du commerce amoureux et sexuel de son milieu. Sa ­vengeance est à la hauteur de sa mise à l’écart, et s’exerce aussi bien contre les siens que contre le général qui ­terrorise depuis peu la région.

Vient ensuite « Colère », qui raconte l’histoire de la famille Normil, à laquelle la dictature a arraché ses terres, et qui consent à prostituer sa plus jeune fille au chef des « hommes en noir » (les « tontons macoute ») dans l’espoir de les récupérer.

 Et, enfin, « Folie », texte où le théâtre s’insère dans la forme romanesque, pour mettre en scène un groupe de jeunes poètes réduits au silence et à la misère, et vivant reclus dans une maison où ils s’enivrent de rhum pour oublier ce qu’ils voient depuis leur ­fenêtre, ce cauchemar d’un peuple possédé par les rites vaudous et les ­illusions du pouvoir.

 Lâcheté, hypocrisie, compromission, obscurantisme… aucune des noires passions qui agitaient le pays durant cette période tragique n’est oubliée dans ce roman-manifeste, dont personne ne sort innocent.

 

Amour, colère et folie, de Marie Vieux-Chauvet, Éditions Zulma, collection « Z/A », 512 p., 11,20 €.

Signalons, du même auteur, la réédition de Fille d’Haïti, Zellige, 288 p., 19,50 €.

Extrait d’Amour, colère et folie :  « Cette flatterie autour de Rose ! Elle est en train de devenir puissante à son tour grâce au gorille. D’où viennent donc ces hommes ? Et qui est leur chef ? Ils ont surgi brusquement dans le pays et nous ont occupés sans que nous ayons rien fait pour nous défendre. Sommes nous devenus à ce point faibles et ­inconsistants ? Nous vivons dans la terreur, foulés au pied par des milliers de bottes. Personne n’ignore qu’ils ont un chef et pourtant personne ne l’a jamais vu. Il se cantonne dans sa ­forteresse et s’y promène, dit-on, comme un lion en cage en ­attendant le rapport de ses espions. Nous avons peut-être mérité cela et comme toujours beaucoup d’innocents vont payer pour les coupables. Etions nous à ce point pourris ? Je n’ignore pas que nous avons longtemps pataugé dans l’erreur et la ­concupiscence et, personnellement, je souhaitais un chan­gement. J’aspire à me sentir pleinement un homme, un homme libre. Pas un embrigadé. » 

Source : Le Monde  (Le Monde des livres)