Phelps, Anthony

Anthony Phelps : le poète-rassembleur

Par Lyonel Icart

Montréal, décembre 2004

 


NDLR – Ce texte inédit, que nous publions avec l’aimable autorisation de l’auteur, date de 2004. Il n’avait auparavant fait l’objet d’aucune publication et le lecteur saura l’apprécier pour plusieurs raisons, notamment la pertinence du propos, le souci d’une documentation précise, les liens d’Anthony Phelps avec l’avant-garde littéraire du Québec, etc. Dans cet article, le relevé chronologique des œuvres de Phelps ne prend pas en compte des publications récentes : « Nomade je fus de très vieille mémoire » (anthologie de poésie, 2012) et « Je veille incorrigible féticheur » (poésie, 2016), bellement éditées en France chez Bruno Doucey. [RBO]

 

Le poète et romancier Anthony Phelps est né à Port-au-Prince en 1928. De son Haïti natale, sa curiosité, très tôt, se manifesta dans ce désir de briser la claustration de l’insularité en s’ouvrant aux écrivains du continent. Il fait ses études chez les Frères de l’Instruction chrétienne et obtient son baccalauréat en 1947. Au milieu de ces années quarante, les relations entre Haïti et le Québec étaient à leurs balbutiements. Bien qu’Il eût quelques «professeurs canadiens-français en soutane[1]», c’est par d’autres voies, plus personnelles, qu’il entre en relation avec le Québec. En cette période de guerre, il lisait les classiques français dans une édition pirate publiée au Québec par Bernard Valiquette qui les distribuait en Haïti. Le journal La Patrie arrivait également à Port-au-Prince et il comportait toujours une page littéraire qui intéressait le jeune étudiant. C’est ainsi que Phelps eut connaissance des œuvres des écrivains Yves Thériault, Anne Hébert et Rina Lasnier. Il leur écrivit, et c’est Rina Lasnier qui lui répondit, entretenant avec lui une correspondance dès 1945. Quand, en 1950, Phelps se rend aux États-Unis étudier la chimie à l’université Seton Hall du New Jersey, il fit savoir à sa correspondante qu’il était sur le continent. Celle-ci l’invita à Montréal où il passa deux semaines, séjour au cours duquel il rencontra Yves Thériault. Et dès l’année suivante, en 1951, Phelps se rendit au Canada où il séjourna durant deux années. Il fréquenta les Beaux-arts où enseignait Pierre Normandeau et s’initia à la céramique chez Jean Cartier. Il logeait chez Yves Thériault dont il était également le secrétaire; et il apprit de lui les techniques de l’écriture radiophonique. Il fit ses premières armes dans le théâtre radiophonique quand Guy Beaulne, animateur de l’émission Nouveautés dramatiques qu’il avait rencontré chez les Thériault, lui demanda un texte. C’est ainsi que sa pièce, Rachat, fut jouée en 1951 sur les ondes de Radio Canada.

De retour en Haïti à la fin de 1953, il se consacre surtout à la littérature en collaborant à divers journaux et revues. Mettant à profit son expérience québécoise, il crée et anime la troupe de comédiens Prisme qui présente, hebdomadairement, des émissions de poésie et des jeux radiophoniques sur les ondes de Radio Cacique, studio qu’il avait fondé avec la collaboration de son beau-frère. C’est en 1960 qu’il fonde le groupe Haïti-littéraire et la revue Semences avec les poètes Legagneur, Morisseau, Davertige, Philoctète et Thénor. Deux autres noms gravitaient autour de ce groupe : le jeune Emile Ollivier qui émergeait de l’adolescence et, un peu plus tard et plus distant du groupe, Jean-Richard Laforest revenu de Moscou. Les rencontres de ce collectif d’écrivains avaient lieu dans la maison d’Anthony Phelps qui en était à la fois l’inspirateur et l’animateur. En ces temps du totalitarisme naissant et des premières tentatives de contrôle des consciences, les jeunes poètes d’Haïti littéraire arpentaient, en lectures, le vaste monde et redessinaient la topographie de la littérature haïtienne. Ces odyssées imaginaires et cette exigence de liberté faisaient éclater les cadres de d’un certain indigénisme littéraire exclusif, recroquevillé, et ne pouvaient aboutir qu’au refus de l’assujettissement à toute idéologie; celle, duvaliériste, particulièrement. En rupture avec ce courant littéraire agonisant mais qui renaissait, brutal et difforme, dans le politique, en rupture avec les savoir-faire traditionnels en s’ouvrant aux autres, en dialogue avec la modernité outre-mer, sensible aux distorsions des rapports sociaux, rebelle et réfractaire aux atteintes à la liberté et aux droits, Haïti littéraire était résolument subversive. Dissidente, elle proposait une autre voie qui exigeait que soit préservé le principe cardinal de la création, la liberté, la possibilité de dire le monde à partir d’une expérience intérieure, intime. Elle indiquait un horizon littéraire, culturel et social à la fois national et fondé sur l’altérité. Mais dans le fracas des bottes et la veulerie des cagoules, allaient s’abattre sur ces jeunes poètes les fureurs de la démence. Dès le quatrième numéro, la revue fut saisie et les auteurs pourchassés, arrêtés, emprisonnés. Phelps n’était pas visé directement, mais accusé de complicité pour avoir prêté sa machine à écrire à un tiers dans le but de fabriquer des tracts. Peu importe. Il était là, chez lui, quand les tontons macoutes arrivèrent flanqués d’un de ses camarades, menotté. Il subit le même sort, et les sbires de Papa doc, comme persuadés que la destruction de l’instrument anéantirait la pensée, s’emparèrent également de la machine à écrire. Il passa trois semaines dans les cachots du docteur dictateur. C’était en 1964. Libéré, sans cesse l’effroi se prolongeait dans les cauchemars qui hantaient ses nuits. A cette date, Phelps avait déjà publié trois recueils de poèmes : Eté (1960), Eclat de silence (1962) et Présence (1961). Il avait alors écrit : 

Je suis l’aubain dans la cité des hommes de ma race

Je suis celui qui sort de toutes parts et qui n’est point d’ici[2]

 

Et en cette même année 1964, ce sentiment de singularité s’accomplit dans l’étrangeté de l’exil ; Phelps partit pour les Etats-Unis rejoindre son frère médecin qui habitait Philadelphie. Il n’y resta pas longtemps. Yves Thériault et sa femme firent le voyage en voiture et le ramenèrent au Québec. Et depuis 1964, Anthony Phelps vit à Montréal.

Les premiers temps de l’exil sont déroutants. Ce n’était plus un voyage d’agréments ou d’études. C’était une coupure radicale et il fallait remodeler une vie en terre étrangère. Les débuts eurent lieu au Perchoir d’Haïti. Les musiciens faisaient relâche le lundi soir. Les poètes avaient saisi cette occasion, investi ce créneau afin d’organiser des récitals de poésie et présenter leur œuvre au public. La soirée des poètes connut un franc succès et le public était aussi nombreux et multiethnique que celui des soirées dansantes des musiciens, les autres soirs. Mais, là s’arrêtent les analogies car les premiers n’étaient pas rémunérés. Phelps se souvient : « Le propriétaire, Carlo D. Juste, nous avait dit “vous pouvez passer le chapeau. Je vous donne dix pour cent des recettes”. On l’a fait car on était mal pris[3] ». Les lundis du Perchoir étaient un creuset, un lieu de rencontre où convergeaient des auteurs haïtiens, québécois, latino-américains. Raoul Duguay y a donné lecture de ses premiers poèmes. On y retrouvait également les poètes Gaston Miron, Paul Chamberland, Juan Garcia, Denise Boucher qui n’avait encore rien publié, le précoce Claude Péloquin et Nicole Brossard qui venait de fonder la revue La Barre du Jour. Ces soirées furent immortalisées sur pellicule dans un film de Roger et Madeleine Nadeau. Tandis que son roman Les chiffonniers de l’exil, évoque ses premières années d’exil, Phelps publie en 1966, un recueil de Poésie Points cardinaux consacré à Montréal.

Les nombreux liens tissés par Phelps avec les intellectuels québécois pendant près de vingt ans, sa connaissance préalable du pays d’accueil et sa formation, reçue en partie au Québec, avaient pavé la voie à son intégration. En 1966, il est engagé à la salle des nouvelles de la télévision de Radio Canada. Il y fera une carrière de journaliste et prendra sa retraite après vingt ans de service. Parallèlement, tout au long de sa carrière, il a poursuivi son œuvre littéraire. Celle-ci atteste d’une production régulière. Elle est hantée par le souvenir de la terre natale, jamais nommée dans le texte mais d’une présence obsédante comme l’ont déjà souligné plusieurs critiques[4]. Le long poème Mon Pays que voici[5] est le récit de l’histoire glorieuse et cauchemardesque d’Haïti, des origines douloureuses, 

Ils sont venus à fond de cale

 tes nouveaux fils à la peau noire

 pour la relève de l'Indien au fond des mines

 

à la dignité conquise,

La terre avait atteint son angle de repos

et chaque pierre prise en sa couche d'argile

portait le Choeur immense et le grand jet du mât

la partition martiale et le drapeau tout neuf

 

de l’honneur perdu, 

Et un matin de sang trop vif

chut le grand mât et s'effondra le Choeur

La pierre incorruptible avait quitté sa couche

Et ce fut Marchaterre

 

au naufrage dans la dictature,

tout un peuple affligé de silence

se déplace dans l'argileux mutisme des abîmes …

La vie partout est en veilleuse…

Ô mon Pays si triste est la saison     

qu'il est venu le temps de se parler par signes

 

jusqu’à l’humiliation de l’exil,

j'ai vu ô mon Pays tes enfants sans mémoire

dans toutes les capitales de l'Amérique

le coui tendu et toute fierté bue


Ce thème du pays natal persiste comme une obsession qui jamais ne quitte le poète tout au long de son séjour en terre québécoise. Cette déchirure provoquée par l’exil fait sans cesse retour, lancinant, pesant, où l’évocation de l’enfance, heureuse et protégée, sonne comme la quête d’un paradis perdu, le désir de fixer le temps dans l’espace de l’enchantement du matin. Mais l’irruption de la nuit brutale de la dictature parasite ce temps de l’innocence, assaille l’espace neuf de l’émigration. Et l’anamnèse se nourrit aux deux sources du pays rêvé et spolié. Ainsi, dans Marelle et jeu de quilles[6], les jeux de l’enfance se prolongent dans l’éveil des premiers désirs de l’adolescence. Le thème de l’Amour associant le tracé de la marelle au corps de la femme, / Sur la piste lisse et nue balisée des seins vierges /, d’abord innocence et découvertes heureuses, que le poème développe dans une première version d’avant l’exil de 1964, ce poème est réécrit en 1975, après l’exil[7]. Il est mis en carène pour dire le rapport  nouveau qu’entretient désormais le poète avec son pays natal; celui de la douloureuse expérience de la dictature, / L’enfer ici le ciel aux antipodes /, où Haïti prend l’allure d’une prison infernale, / Les barreaux chantent la fin / Les barreaux miment la mort /, d’où il faut à tout prix s’échapper pour rester en vie, / Saute par-dessus le parapet Saute /Ton salut est dans le saut /. L’image de la marelle quitte alors celle du corps de la jeune fille pour se dérouler dans la métaphore du trajet salvateur qui l’emmène vers « le ciel devant », et laisse « l’enfer derrière ». Si l’exil est promesse de survie, il n’est pas pour autant garant de tranquillité et de rédemption. Phelps sera constamment taraudé par les événements tragiques qui ont traversé sa vie. Ses textes, émaillés de thèmes communs aux poètes de tous temps et de tous lieux (la femme, l’amour, la fuite du temps, la mer, la trahison) entrelacent, dans sa poésie et son œuvre romanesque, des motifs récurrents qui captent l’histoire individuelle au moment où elle bascule dans le drame de l’histoire collective[8]. Tout comme ce thème du voyage salutaire va se retrouver dans l’oeuvre romanesque, dans Moins l’infini[9] en particulier, le motif du Clown, dans le roman Mémoire en Colin-Maillard, est également présent dans la poésie, notamment sur le mode du flash-back : 

Une fenêtre explore mes cendres

Les prières de fumée révèlent mes fragments

Revient alors en moi le Clown

fileur d’espace et qui divague

dans l’entrebâillement des au revoir

 

Quelque hermétiques que soient ces vers, leur puissance de suggestion évoque des lambeaux de souvenirs tenaces qui ne peuvent faire pleinement sens qu’en référence au personnage central du roman, en l’occurrence le Clown, dans lequel le récit d’une trahison brouille, dans un jeu de cligne musette et de glissements subtils des rôles, les frontières entre le réel et l’imaginaire. « Qui a livré les enfants Collin aux tontons macoutes qui les recherchaient comme otages contre leur père passé dans la clandestinité[i] » ? Le récit de la délation sous la torture se fait introspection chez le protagoniste, geste libérateur qui vise à conjurer la culpabilité, apaiser le sentiment de la faute. L’écriture se fait analyse et plus qu’une recherche de la vérité, le roman se donne comme une quête d’identité; une identité mise en pièces, brisée par la violence de la dictature et que le parcours narratif tente de reconstruire. Expier le crime de la délation appelle le rachat que le protagoniste du roman réalise dans des rêves d’actions révolutionnaires héroïques contre un despote sanguinaire, ou dans les haut faits du karateka dans Haïti! Haïti! [ii]. Impuissance face à la brutalité aveugle et nue du réel compensée dans l’imaginaire ? Sans doute. Et quand l’heure de la vengeance sonne, que les victimes se font à leur tour bourreaux, le poète se « …déleste du macadam / où fleurissent des colliers pneumatiques », soulagé peut-être de la libération de son pays, mais simple observateur qui souhaiterait que ce changement rétablisse le temps de son enfance : « …J’aurais aimé revivre mon enfance mais à l’age adulte. Être maintenant aussi heureux que je l’étais quand j’étais gosse [iii]». S’écarter du réel immédiat, même s’il est promesse de renouvellement, afin de ne pas y dissoudre son intégrité, sous peine d’y laisser son écale de poète. Il ne reste alors que « le cri de nos étoiles / se noyant dans la mer[iv] », le cri insécable, que l’on entend toujours et encore, « la seule chose éternelle, indestructible, la seule permanente [v]», la parole du poète. Ecrire pour soi d’abord[vi] car c’est dans la poésie que tout commence et que tout s’achève : « Au commencement était le TOUT / mon stimulant chaos[vii]». L’écriture, chez Phelps, est facteur d’équilibre, productrice d’images, de sonorités, de sensations qui affectent l’exil froid d’un coefficient de réalité; complice de la perte d’un pays rêvé, qui hante, mais qui sans cesse se dérobe, et « devient de plus en plus étranger[viii]». L’écriture est à la fois moyen et finalité. Et dans cette magie née de « la voyageuse immobile de picas[ix] » qui scande le passage du temps, ce fossoyeur de mémoire, l’écriture transforme la singularité d’une vie pour camper, dans la matérialité des mots, des signes et des picas, le signifié nu d’une poésie universelle. 

Poète, romancier, dramaturge et diseur, membre de l’union des écrivains du Québec (UNEQ), Anthony Phelps a, en outre, participé à la narration de plusieurs films, produit et réalisé une dizaine de disques de poésie québécoise, de poètes tant natifs que d’origine haïtienne.  Plusieurs fois boursier du Conseil des Arts du Canada,  il  a obtenu à deux reprises le prix de poésie “Casa de las Americas”, à Cuba. Certains de ses ouvrages ont été traduits en allemand, en anglais, en espagnol, en italien, en russe et en ukrainien. Bien connu du monde littéraire québécois, l’œuvre de Phelps, longtemps, ne trouva place dans les anthologies de la littérature québécoise. Gaston Miron justifie son absence de l’anthologie de la poésie québécoise de Mailhot et Nepveu[19], par le fait que Phelps est considéré, par ses compatriotes, comme « un poète national haïtien ». Et au tout début de l’exil, des éditeurs lui ont retourné ses manuscrits, ne comprenant pas « ce dont il parlait[20] ». Phelps comprend parfaitement cette exclusion et, tout comme, pour lui, « il est difficile de s’approprier l’Histoire de l’autre », de la même manière il se demande comment son œuvre, toute imprégnée du pays natal, peut être absorbée par les Québécois. Mais après quarante ans d’exil, Phelps transporte avec lui deux pays, deux mondes. D’un côté, le pays d’adoption où il s’est marié, y a produit son œuvre, et s’y est enraciné tant et si bien que, s’il lui est « impossible de dire pomme, ce mot bien québécois… des mots nouveaux, des expressions nouvelles, des images insolites, ont insidieusement… investi [son] vocabulaire initial, en ont enrichi le contenu ». Et de l’autre, le pays des ancêtres, pays porté en écharpe qui, dans un effort conscient, continue «d’exister dans une mémoire volontaire[21]». 

Poète national haïtien vivant et publiant au Québec, mais un temps oublié de la littérature québécoise, les critiques littéraires haïtiens ne manquèrent pas, dans un autre registre, de blâmer la position idéologique de Phelps. Tandis que Jonassaint lui reproche sa « superficialité » de « petit-bourgeois » qui «évacue des problèmes fondamentaux dans cette société[22]», seule la beauté des vers et de la langue de Phelps, trouvent grâce aux yeux de Dominique qui rejette en bloc le contenu de l’œuvre pour « ses ratés et son manque… dans l’approche du drame haïtien[23] ». On peut, bien sûr, concevoir la littérature comme une arme pour le combat social, mais elle n’est pas nécessairement « un pas de grenadier montant à l’assaut[24] » ; et pour Phelps elle n’a pas vocation de  fournir une peinture réaliste de la société. Sa conception de la littérature est plus proche de celle d’un Kundera ou d’un Fuentes qui ont fait leur la formule de Hermann Broch pour qui la fonction du roman est de dire « ce que seul le roman peut dire[25] ». Le roman n’est pas une illustration de la réalité, mais n’en indique pas moins les zones d’ombre de la société. Et parce que d’autres discours, aujourd’hui, prennent en charge le social, les codes que le roman réaliste du 19e siècle avait élaborés, ont évolué. On n’a qu’à penser à Musil, Joyce ou Proust. Le territoire romanesque de Phelps est celui des possibilités extrêmes du monde humain. Il examine les zones de l’humain inaccessibles au discours scientifique, explore les aspects subjectifs, la face cachée de l’histoire, une possibilité de l’existence « qui nous fait voir ce que nous sommes [et] de quoi nous sommes capables[26] ».  Bien mieux que tous les discours scientifiques, la parole du poète et du romancier rend sensibles les ravages causés par la violence de la dictature sur la vie des individus et par conséquent en révèle les séquelles laissées dans la société, le refoulé d’un peuple face à l’Histoire. 

Si, pour Phelps, la littérature « n’est pas un champ de bataille », elle est, en revanche, « une immense matrice[27] » à partir d’où la vie intérieure du poète tente d’inventer des formes pour se dire, se libérer d’une histoire nécessairement imbriquée dans un tissu social spécifique. Mais fidèle à la voie tracée dès Haïti Littéraire, il appartient « à la race des marginaux : ceux qui refusent l’agglutinement du troupeau, la mise en code, la hiérarchie, la loi et l’ordre[28] ». Cette posture n’est pas pour autant isolement. Tout comme à ses débuts en Haïti, Anthony Phelps fut également rassembleur au Québec. Sa venue ici attira presque la totalité des poètes d’Haïti littéraire : Serge Legagneur, Roland Morisseau, Davertige, Emile Ollivier, Jean-Richard Laforest, et René Philoctète qui, ne supportant pas l’exil, préfèrera regagner la terre natale. Et c’est tout naturellement que Phelps, sous d’autres cieux, mais ceux déjà présents à ses débuts, anime des rencontres, non plus imaginaires cette-fois-ci, sous le signe du dialogue des cultures. « Je me souviens des riches soirées chez lui, au tout début de l'exil et du désarroi, quand Hélène Valiquette, ‘sa compagne de haute lice’, nous accueillait avec une hospitalité sans fausse note et aménageait des passerelles entre les intellectuels québécois et nous[29] ». 

Et moi aussi je suis une île[30], ce recueil de contes pour enfants que Phelps écrivit en 1973 et duquel Alan d’Aix tira un film[31], symbolise bien la carrière et la vie du poète. L’enfance : dimension du paradis perdu, du temps du bonheur révolu, fauché par la dictature dans la vie du poète. L’île : la singularité du travail d’écriture qui exige le repli sur soi et la forme du conte qui traduit le voyage imaginaire et la rencontre des deux îles d’attache du poète que sont Montréal et Haïti. « Ces histoires délicates et frêles du poisson rouge Molly, de l’île de Montréal en ballade sous les tropiques, de la poupée à la chambre de Soleil, par la fantaisie et la fraîcheur de leurs évocations, nous font reconnaître que le fées ne sont pas mortes et qu’elles savent au besoin, pour charmer les enfants, délaisser leur baguette magique et emprunter la plume des poètes[32] ».



NOTES

 

[1] L’expression est de Phelps.

[2] Anthony Phelps, Mon Pays que Voici, Paris, éditions Pierre-Jean Oswald, 1968 .

[3] Entrevue avec Anthony Phelps, 30 octobre 2004.

[4] Leon-Francois Hoffman, cité par E. Ollivier dans Hommage à Anthony Phelps, Soirée à la Bibliothèque Nationale du Quebec, 2 février 2001.

[5] Anthony Phelps,  Mon pays que voici. Op.cit.

[6] Anthony Phelps, Motifs pour le temps saisonnier, Editions Pierre jean Oswald, Paris, 1975

[7] Max Dominique, Filer une métaphore. Micro lecture de Phelps, dans L’arme de la critique littéraire, Montréal, Les éditions du CIDIHCA, 1988, p. 217-219.

[8] Voir Sergio Zoppi, Immobile viaggiatrice di pica, édition bilingue, La Rosa, Torino, 2000 ; et Emile Ollivier, article cité

[9] Anthony Phelps (1973), Moins l’infini, Montréal, nouvelle édition, CIDIHCA, 2001

[10] Gewecke, F. cité par Alessandro Costantini, Fantasmes de la violence et traumatismes de l’identité dans “Mémoire en Colin-Maillard” d’Anthony Phelps, La deriva delle francofonie, Vol. II, Les Antilles, Librairie Universitaire de Bologne, Italie, 1992.

[11] Anthony Phelps ; Gary Klang. Haïti ! Haïti !, Montréal, Libre Expression, 1985

[12] Anthony Phelps, Conjonction, No 170-171, juillet-decembre 1986, Littérature haïtienne de la diaspora II, Entretien avec Pierre-Raymond Dumas, p. 113.

[13] Motifs pour le temps saisonnier, op.cit.,  p.7

[14] Thomas Bernhard, Gel (1967), trad. de l'allemand par Boris Simon et Josée Turk-Meyer , Paris, Collection du monde entier, Gallimard. 

[15] Jean Jonasssaint, Le pouvoir des mots, les maux du pouvoir, Montréal, Arcantère / PUM, 1986

[16] Anthony Phelps,

[17] Anthony Phelps, Ici, ailleurs : quelles frontières. Sous le signe du double,

[18] Anthony Phelps, Immobile Voyageuse de Picas et autres silences. Montréal: CIDIHCA, 2000.

[19] Pierre Nepveu et Laurent Mailhot La poésie québécoise, des origines a  nos jours: anthologie Montréal, Presses de l'Université du Québec et l'Hexagone, 1981, réédition, 1986.

[20] Anthony Phelps, dans Jean Jonassaint, Le pouvoir de mots, les maux du pouvoir, op. cit.

[21] Anthony Phelps, Ici, ailleurs : quelles frontières? Sous le signe du double, Notre librairie, No.143 (janvier-mars 2001), pp. 12-13.

[22] Jean Jonassaint, op.cit., p. 112 et 115.

[23] Max Dominique, op. cit. p. 228.

[24] Emile Ollivier, Hommage à Anthony Phelps, Bibliothèque Nationale du Québec, Montréal 2 février 2001,

[25] Hermann Broch, La Mort de Virgile, Gallimard 1980.

[26] Milan Kundera, L’art du roman, Paris, Gallimard, 1986, p. 62.

[27] Anthony Phelps, in Jean Jonassaint, Le pouvoir de mots, les maux du pouvoir, Montréal, Arcantère / PUM, 1986, p. 113.

[28] Anthony Phelps, Orchidée nègre. Montréal, Triptyque, 1987, p. 54

[29] Emile Ollivier, Hommage à Anthony Phelps, op.cit.

[30] Anthony Phelps, Et moi, je suis une île. Montréal: Leméac (Collection Francophonie vivante), 1973

[31] Alain d’Aix, Les îles ont une âme. Film, 29 minutes  Montréal: Productions InformAction, 1988

[32] Maximilien Laroche, cité par R. Hamel, J. Hare, P. Wyczynski, Dictionnaire pratique des auteurs québécois, Montréal, Fides, 1976