Poésie québécoise

Poésie

 

Malgré tout, la poésie

Le poème, contre vents et marées, s’impose et poursuit sa quête de sens

Par Hugues Corriveau

Montréal, le 5 septembre 2015


Texte reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.


Serait-ce l’événement de l’automne ? Les Écrits des Forges annoncent, pour octobre, deux anthologies essentielles, d’une part celle de Denis Vanier, sans titre pour l’instant, et, d’autre part, Les joyaux de la colère de l’essentiel Gilbert Langevin. Mais dès septembre, le poète Jean-Noël Pontbriand nous décrira certaines Naissances, et nous retrouverons Jean-Sébastien Ménard Debout sur la terre, afin de témoigner devant la beauté, « parce qu’il est encore temps de ne pas s’effondrer ». En octobre nous arrivera l’Album triple de Marco Geoffroy.

Aux Herbes rouges, deux livres attendus, soit Personne et le soleil de Louise Bouchard, qui écrit une oeuvre d’une très grande force, où le ton est grave. Marcel Labine nous amènera Vivre à Poets’ Corner, lieu-dit improbable dont il ne subsiste que quelques métamorphoses. On y découvrira aussi la Marie de Claude Paré.


Journaux et lettres

Chez les Poètes de brousse, retenons Philippe More, qui nous décrira Les âges concentriques pendant lesquels un enfant fait le deuil de son grand-père. Dans les Corps simples, Sonia Cotten nous fera voir certains morts, mais parlera aussi d’amour et de résilience. Nous y rencontrerons également Geneviève Blais, qui s’immergera dans La rivière jusqu’aux genoux, dont on dit que le ton rappelle Geneviève Amyot ou Josée Yvon.

Le Quartanier nous ouvrira le Tabloïd de Mathieu K. Blais, premier recueil qui cerne le réel à partir du journal et, en octobre, on nous proposera Les jieux de Mathieu Boily, deuxième volet d’une trilogie introduite par Coeur tomate, paru l’an dernier. Chez David, François Baril Pelletier explore les Déserts bleus, proposés comme voyage spirituel. À La Peuplade, on attend beaucoup de Frayer de Marie-Andrée Gill, qui mélange les imaginaires québécois et ilnu, société dont elle est issue. On ira avec elle près du lac Piekuakami. On y rencontrera peut-être le Renard de Simon Philippe Turcot, récit d’un peintre qui voyage dans le pays et les oeuvres.

Aux toujours belles éditions du Passage, Sara Dignard, dès le 2 septembre, nous indiquera Le cours normal des choses en nous emmenant aux îles de la Madeleine, tandis qu’Antoine Dumas nous ramène, lui, Au monde. Inventaire, en un dénombrement des beautés et tragédies du réel.

 Fin septembre, à l’Hexagone, Catherine Poulin décrira Nos attentats domiciles, « l’écho des chuchotements et des cris de nos névroses domiciliées ». Martin Thibault prendra La mesure du possible du corps exact encombré de sentiments. Le toujours important Fernand Ouellette viendra proposer ses Avancées vers l’invisible composées de trois parties, soit L’absent, Avec l’unique et le titre éponyme. Il y parle entre autres de son épouse disparue. Mi-novembre, on y publiera une édition de luxe grand format de L’homme rapaillé de Gaston Miron ainsi que ses Lettres, annotées et présentées par Marieloue Sainte-Marie.

En novembre, Stéphanie Filion au Lézard amoureux va nous décrire, Nous les vivants, dans nos contradictions, entre amour absent et présent. Quant à Marie-Célie Agnant, c’est à la Pleine Lune qu’elle va nous donner à lire ses Poèmes sans âge. Aux Éditions d’art Le Sabord, dès octobre, Pierre Labrie nous fera connaître Les antagonistes du sommeil, et Monique Juteau nous amène en Voyage avec ou sans connexion.

Aux éditions Triptyque, dès septembre, Joël Des Rosiers nous décrit la Chaux, vive incarnation de la chaleur intérieure, « la vraie mesure de l’homme. » En octobre, Diane-Ischa Ross nous fera entrer dans Les jours tigrés, chroniques d’un double deuil.

Des 19 titres annoncés au Noroît, retenons un nouveau Nicole Brossard, Temps qui installe les miroirs, qui offre une suite de tercets, dans une magnifique conception graphique de Martin Dufour et une participation remarquable de Martha Townsend. En septembre, nous retrouverons Célyne Fortin avec Une autre fois le soleil et Hector Ruiz avec Désert, et renard du désert. Dans la collection « Chemins de traverse », nous lirons D’un genre l’autre, une réflexion du poète Paul Chanel Malenfant. En octobre, Marc André Brouillette nous fera entendre Ta voix là (titre provisoire) et Jonathan Charette nous fera assister à La parade des orages en laisse. Enfin, en novembre, Jean-Marc Fréchette nous offrira Les chants d’Hyacinthe.

Source : Le Devoir




« Pour les âmes des poètes »

Par Louis Cornellier

Montréal, 25 juillet 2015


 Article reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.


Essai

Ouvrir une porte

Sur dix grandes oeuvres de la poésie québécoise du XXe siècle

Claude Paradis

Noroît

Montréal, 2015, 240 pages

 

« Pour aller loin : ne jamais demander son chemin à qui ne sait pas s’égarer », suggérait le poète Roland Giguère dans son recueil Forêt vierge folle (L’Hexagone, 1978). Le poète et professeur de littérature Claude Paradis le prend au mot dans Ouvrir une porte, un essai « sur dix grandes oeuvres de la poésie québécoise du XXe siècle », qui a remporté le prix Jean-Noël-Pontbriand 2015, remis à l’occasion de la Journée mondiale de la poésie, le 21 mars dernier.

« On entre dans un recueil de poèmes toujours comme un aveugle, à tâtons, cherchant dans les marges une lumière où se faufiler, écrit Paradis. C’est à peu près systématique : on avance, mais on ignore dans quelle direction, ou plutôt on emprunte une direction dont on ne peut pas même pressentir l’aboutissement. »

 Cette fascinante expérience, déplore toutefois Paradis, est de plus en plus en déshérence. De tous les genres littéraires, la poésie est devenue le moins fréquenté, le plus négligé. Jean Cocteau, déjà, à son époque, s’en désolait, tout en trouvant une raison à ce phénomène. « La poésie est la plus haute expression permise à l’homme, affirmait l’enfant terrible des lettres françaises. Il est normal qu’elle ne trouve plus aucune créance dans un monde qui ne s’intéresse qu’aux racontars. »

 Convaincu, malgré tout, que la poésie permet « la rencontre avec soi-même », en nous proposant l’expérience de la lenteur, de l’introspection et de l’attention à la dimension esthétique, Paradis, dans cet essai au riche contenu analytique qui pèche parfois un peu par son approche trop scolaire, présente « ses » classiques de la poésie québécoise, afin de conjurer l’oubli qui les guette.

Dimension morale

 Cinq critères ont présidé à ses choix. Paradis ne retient que des recueils, et non des extraits ou poèmes épars, qui offrent un « plaisir de relecture » et qui ont une dimension morale, c’est-à-dire qui « transforme[nt] chaque lecteur en lui révélant ce qu’il y a de meilleur en lui ». À ces trois critères premiers s’ajoutent l’exigence de lisibilité et une certaine reconnaissance de l’institution littéraire.

 Dans la catégorie des « grandes oeuvres de maîtres incontestables », Paradis retient des recueils de ceux qu’il considère comme les trois plus importants poètes québécois. « Plus grand chef-d’oeuvre de l’histoire de la poésie québécoise », Regards et jeux dans l’espace (1937, BQ), de Saint-Denys Garneau, a droit ici à tous les éloges. Paradis y lit une « tentative d’appropriation spirituelle » tourmentée, pleine de doutes, qui transforme un échec — le poète en déséquilibre demeure hors de lui — en une éblouissante leçon de vérité.

 Figurent aussi dans cette courte liste de grands maîtres Jacques Brault, et son recueil Moments fragiles (Noroît, 1984) qui évoque l’usure d’un amour, de même, évidemment, que Gaston Miron, avec L’homme rapaillé (1970, Typo), qui clame : «

C’est mon affaire / la terre et moi / flanc contre flanc // Je prends sur moi / de ne pas mourir ».

 Qualifiées d’oeuvres phares du Québec moderne, L’âge de la parole (1965, Typo), de Roland Giguère ; Le tombeau des rois (1953, dans les Oeuvres complètes, PUM), d’Anne Hébert ; et Les îles de la nuit(1944, Typo), d’Alain Grandbois, dans lequel le poète s’écrie : « que la nuit soit parfaite si nous en sommes dignes », constituent le deuxième bloc de recueils indispensables.

Des classiques personnels

Quatre autres recueils, créations de « solitaires entêtés », complètent le panthéon poétique de Claude Paradis : Les atmosphères (1920) et Poëmes(1922, Nota bene pour les deux titres), réunis depuis en un seul volume, de Jean-Aubert Loranger ; Pour les âmes (1965), du surréaliste jazzy et militant Paul-Marie Lapointe ; Peinture aveugle (1979, Noroît), du moderne classique Robert Melançon ; et Les paroles marchent dans la nuit (Boréal, 1994), dans lequel Pierre Morency cherche à « habiter la terre en poète ». Avec les choix de cette dernière catégorie, Paradis, c’est bien son droit, se fait plaisir et reconnaît qu’il ne fera pas l’unanimité.

 On souhaiterait, cependant, qu’il la fasse dans sa défense de la poésie québécoise, si forte, si belle, si diversifiée, mais malheureusement si délaissée. Que chacun choisisse ses classiques — je relis, par exemple, Jean Narrache, cet été —, que chacune ouvre le recueil qu’elle veut, mais que tous prennent conscience que, comme l’écrivait le grand poète irlandais Yeats, cité par Paradis, « de notre confrontation avec les autres, nous faisons de la rhétorique : [sic] mais de notre confrontation avec nous-mêmes, nous faisons de la poésie ». Il n’y a pas de porte plus pressante à ouvrir.

Source : Le Devoir

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