René Depestre

René Depestre, compositeur cosmique 

Par Nicolas Michel

21 mars 2016

 

Popa Singerde René Depestre, éd. Zulma, 160 pages, 16,50 euros.


Petit bijou d'amour et d'allégresse, conçu comme un concerto dramatique, le roman « Popa Singer », du doyen des lettres haïtiennes, nous entraîne dans de sinistres marécages politiques.

Dans les collines autour de Lézignan-Corbières (Aude), les amandiers sont en fleur et les vignes annoncent déjà leurs premiers bourgeons. Si l’ampélopsis qui enserre de ses lianes les colonnes de la Villa Hadriana ne semble pas tout à fait décidé à sortir de sa dormance, le poète haïtien qui vit là s’apprête, lui, à fêter son 90e printemps. « Je ne suis pas malade, mais je sens que je décline », confie René Depestre, sourire aux lèvres, en s’asseyant à son bureau, sous la photo d’Aimé Césaire et à côté de sa vieille Olivetti Lettera 32. Deux à trois pages par jour, c’est ce qu’il parvient à écrire en suivant le programme qu’il s’est fixé, pas moins de sept livres, dont la liste est épinglée bien en vue sur le mur, à sa gauche. « Ce n’est pas sûr que je puisse les terminer », dit-il sans affect, alors qu’il n’est pas passé loin du « syndrome de Bartleby », cher à Enrique Vila-Matas.

En 2001, le comité de lecture de Gallimard avait en effet jugé impubliable son roman Popa Singer, qui vient de paraître aux éditions Zulma, quinze ans plus tard. « Ce roman était lié à ma vie affective la plus profonde, et ce refus a provoqué un blocage, raconte-t-il. Je ne pouvais plus écrire de fiction. » Le manuscrit a sombré au fond d’un tiroir, Depestre s’est consacré aux essais et à la poésie. Puis, un jour de rangement, le texte a refait surface, jusqu’à atterrir sur le bureau de l’éditrice Laure Leroy par l’entremise de la journaliste du Point Valérie Marin La Meslée.

Ce récit autobiographique, qui revient sur l’année 1958 en Haïti, est en réalité un petit bijou vaudou tout d’amour et d’allégresse, même s’il s’aventure dans de sinistres marécages politiques peuplés de tontons macoutes. « J’ai pensé ce livre comme une sorte de concerto dramatique, une épopée magique sur l’histoire d’Haïti. C’est aussi une déclaration d’amour à notre mère, qui nous a élevés grâce à son courage aux commandes d’une machine à coudre Singer », explique l’auteur d’Hadriana dans tous mes rêves (prix Renaudot 1988).

Chevauchée par un loa

Toute de vibrations sensuelles, l’écriture de Depestre doit beaucoup à cette mère qui pouvait parfois être chevauchée par un loa – en d’autres termes, habitée par un esprit. « L’audience – lodyans, en créole – est une manière haïtienne de raconter des histoires, une forme picaresque de l’imaginaire haïtien, explique-t-il. Ma mère était une grande audiencière dont j’ai reçu l’héritage. » De son père pharmacien, il a gardé la petite encyclopédie à la couverture rouge, Tout en un, et l’éblouissement des matins caribéens. « Une fois par semaine, il nous réveillait pour nous emmener voir le lever du soleil sur le golfe de Jacmel, se souvient Depestre. C’était le cinéma du petit matin que je transférerais plus tard sur le plan sexuel en présentant l’acte d’amour comme un acte éminemment solaire. »

Vieil homme radieux, Depestre n’a pas oublié le petit garçon d’Haïti qui se tenait debout face à l’Océan. « Sa course éperdue à la mer libre devra charrier le gravier, le sable, le limon, le plancton merveilleux des enfances qui protègent l’état de poésie des icebergs meurtriers de la haine et de la barbarie… », écrit-il au début de Popa Singer, où ladite barbarie s’incarne en Papa Doc. « Notre méthode descend tout droit du fer et du feu des idées politiques, s’exclame ce dernier dans Popa Singer. Elle permet d’édifier un pays ethniquement pur, c’est-à-dire historico-culturellement nettoyé de toute impureté blanche comme de toute flétrissure mulâtre : un Haïti où il fait noir comme dans un four gothique ou dans la gueule d’un léopard des Afriques. » Ancien compagnon de jeu (de cartes) de Depestre, Duvalier essaya en vain de l’entraîner dans son giron, cette année-là.

« Vieil homme radieux, Depestre n’a pas oublié le petit garçon d’Haïti

qui se tenait debout face à l’Océan » 

Lorsqu’il commença à écrire, l’enfant Depestre se convainquit que, pour enfanter des romans, il fallait « vivre intensément » : « Je voulais être un homme d’action, un poète, un homme de savoir. » Il y parvint, propulsé en Europe grâce au succès de son premier recueil, Étincelles (1945), passant d’un pays à l’autre au gré des expulsions (de France, de Tchécoslovaquie…) et des engagements politiques (Haïti, Brésil, Cuba, etc.). « Le XXe siècle, je l’ai vécu sur les deux rives de la guerre froide », résume-t-il. Formé militairement au Brésil sous le pseudonyme de Walter Miranda, dirigeant communiste clandestin en Haïti, auditeur attentif de Radio Rebelde, il attira l’attention de Fidel Castro et de Che Guevara avec un article sur la révolution. Papa Doc le laissa partir, en 1959, accompagné d’un tonton macoute nommé Fuentes. « À l’arrivée, j’ai dit aux officiels cubains : il faut le renvoyer à Duvalier, avec mon éternel adieu. » Pendant plus de vingt ans, Depestre allait accompagner la révolution cubaine.

Aujourd’hui encore, le souvenir de ses discussions avec le Che ou Hô Chi Minh allume des étoiles dans ses yeux. Pourtant, l’affaire Heberto Padilla le dessilla, en 1971, sur les dérives « fidélocastristes ». « J’ai pris fait et cause pour Padilla quand il a été contraint à une humiliante autocritique publique, se souvient Depestre. Raúl et Fidel furent scandalisés par mes propos, qu’ils censurèrent. J’ai été isolé, mon téléphone placé sur écoute, ma vie à Cuba est devenue insupportable. C’est difficile, pour un poète, d’être un bon stalinien.» La poésie, voilà ce qui l’a finalement sauvé des compromissions et des aveuglements de la politique. « Le surréalisme m’a permis de garder un œil critique sur les idéologies », soutient-il, reconnaissant l’échec pratique du communisme. « Ils ont sauvé quelques meubles, des acquis sur le plan de la santé, de l’éducation, de l’émancipation des femmes… », ajoute-t-il tout de même sans grande conviction.

Alors que Raúl Castro et Barack Obama se sont récemment serré les paluches, Depestre fanfaronne et exhibe l’invitation reçue de François Hollande à l’occasion de la visite du dirigeant cubain à Paris, au début du mois de février. Pourtant, l’auteur d’Alléluia pour une femme-jardin ne s’est pas éloigné de Lézignan-Corbières pour aller saluer son vieil ami.

Tribulations

Pour quitter Cuba au début des années 1970, le poète a dû son salut au Sénégalais Amadou-Mahtar M’Bow, qui l’a fait entrer à l’Unesco. La France, qui l’avait mis à la porte, fut contrainte de l’accueillir à nouveau. De ces tribulations géographiques, il ne se plaint pas. « Dès le départ, j’ai fait de l’exil un facteur positif, assure-t-il. On ne peut pas être en exil sur la terre-patrie. Même les gens du Front national finiront par le comprendre ! » D’ailleurs, peut-être est-il plus facile d’être « citoyen du monde » quand on est haïtien et que, par nature, l’on possède « une identité rhizomatique comme l’arbre banian ».

« C’est difficile, pour un poète, d’être un bon stalinien »

Aujourd’hui, au pied des Pyrénées, Depestre continue de réfléchir au présent et à l’avenir de sa si grande petite île. Constatant une certaine forme « d’ONGéisation » après le tremblement de terre qui en a secoué jusqu’aux plus profondes fondations, il espère une « refondation » radicale des assises du pays. « Personnellement, je ne peux jouer aucun rôle, on m’a oublié en tant qu’écrivain. Mais, puisqu’il existe une nation culturelle, peut-être pourrait-elle combler le vide de la société civile ? Pour l’heure, les intellectuels sont malheureusement incapables de jouer un rôle civique. »

Cette richesse culturelle qui fait la force d’Haïti, Depestre l’explique en citant Alejo Carpentier : « Haïti a bénéficié d’une sorte d’élargissement de l’échelle des émotions du fait de la traite des Noirs. Nous avons d’une certaine manière bénéficié de nos malheurs en héritant d’un passé créateur. La réussite économique de l’île, dans le domaine du café, du coton, du sucre, a sans nul doute aussi joué un rôle, tout comme la Révolution française. » De la devise née de cette dernière – liberté, égalité, fraternité -, Depestre veut retenir le dernier terme, qui permet la cohabitation des deux premiers. « La lutte essentielle pour l’humanité, c’est de faire en sorte que l’idée de fraternité devienne la préoccupation essentielle de tout le monde », énonce-t-il en indéracinable optimiste. Avant d’ajouter : « L’idée de fraternité est celle de ma mère. » Ayant réuni à sa table un gendre palestinien et une belle-fille juive, elle énonce en effet dans Popa Singer un programme politique bien à elle : « En vérité, les enfants, je ne serais ni papa-docquiste, ni bolchevique, ni jihadiste va-t-en-guerre à la solde de quelque divinité barbare. La politique serait pour moi l’art de mettre chaque sujet de l’espèce en accord fraternel avec les tremblements de la vie. »

Quand la nuit fraîche de février tombera sur les amandiers en fleur, René Depestre sortira dans le jardin de la Villa Hadriana pour humer la nuit et prendre son « bain cosmique ». « Chaque soir, je rejoins les arbres, les étoiles, s’émerveille le poète. Je deviens le vent, je deviens la lune. »

 

Source : Jeune Afrique