Amos Coulanges

Arts et spectacles

Amos Coulanges : « Il n’est pas utile de faire une œuvre musicale sans originalité »

Propos recueillis par Pierre Clitandre

Port-au-Prince, avril 2017

 

Il est parti se perfectionner loin du pays depuis des années. Il y revient pour se ressourcer. Ce qu’il n’abandonne jamais c’est la guitare. Itinéraire d’un perfectionniste du son.

 

Pierre Clitandre : Votre nom est lié à un instrument spécifique: la guitare. Vous en avez fait un outil musical classique en dehors de nos perceptions conventionnelles. Comment  aviez-vous pu réussir ce pari de modernité dans les manières de jouer cet instrument populaire?

Amos Coulanges : La technique de la guitare classique est bien schématisée dans plusieurs méthodes. En Amérique, la guitare est très populaire et la composition musicale moderne consiste à prendre du vieux pour faire du neuf. L’art instrumental a toujours imité l’art vocal. Plus ces éléments sont archaïques plus ils sonnent nouveau. Haïti, avec ses souches africaines, est chargé de souvenirs sonores qui nourrissent la création pour guitare. Le vrai travail en guitare, c’est la polyphonie et l’autonomie de cette boite magique qui résonne comme un petit orchestre.

 P.C. : Vos maîtres sont glanés ici et là: dans la vieille Europe comme en Amérique du Sud. Mais, vous les avez adaptés à nos rythmes locaux. Parlez-nous de ce parcours et des libertés prises.

A.C : Il n’y a pas de générations spontanées et il faut aussi reconnaître qu’en Haïti l’héritage européen et sud-américain est pimenté par les savoir-faire venus d’Afrique. C’est un parcours naturel  avec l’ambiance familiale comme facteur déterminant. En effet, mes parents pratiquaient le chant choral à l’église baptiste de Port-au-Prince. Les œuvres de Bach, Haendel, Beethoven, Mozart etc.... ont enrichi mon sens musical. En plus, la musique comble l’air des quartiers de Port-au-Prince, donc, mes oreilles nagent dans un bouillon de sons diversifiés.

P.C : Avec vous, la guitare devient non pas un simple instrument de danse mais un lieu d'abstraction rythmique. Il y a, selon nous, le danger d'en faire un outil hermétique qui ne peut être compris que par des initiés du son.

A.C. : Le but de l’art classique est de plaire et de toucher. Mais cette conception est maintenant altérée par d’autres esthétiques. Toutefois, moi, je ne me retiens pas et je pense qu’il n’est pas utile de faire une œuvre sans originalité. L’abstraction est dans les recherches harmoniques, et très peu dans les combinaisons rythmiques. Au contraire, les rythmes typiques d’inspirations populaires donnent un goût moderne et agissent comme un sous-titrage du propos musical.  

P.C. : Quels sont les arts parallèles qui vous permettent d'élaborer votre style moderne?

A.C. : La musique est toujours liée à la poésie. « Musikè » chez les Grecs signifiait paroles et musiques en même temps. Je suis instrumentiste et mes compositions pour chœur, orchestre ou petite formation racontent toujours une histoire que l’expression soit vocale ou instrumentale. Pour chaque œuvre, je me construis une trame, je me raconte une anecdote ou je commente une interjection. Ensuite, l’architecture sert aussi à ma musique, parce que la résonnance du théâtre de l’Institut français au Bicentenaire complétait le discours musical. L’inspiration peut naître aussi d’une peinture ou du cinéma. Tout de même, je placerais la poésie, par sa force libératrice, comme un art parallèle à l’art musical.

 P.C. : Pensez-vous qu'il est possible de mettre sur pied un Conservatoire de la musique par ces temps où l'industrie du son, chez nous, est réduite au show-biz et à toutes les aventures...

P.C : L’apprentissage de la musique demande du temps. Plus on commence tôt, plus les acquisitions et les réflexes sont sûrs. La Philharmonique Sainte trinité à Port-au-Prince permet de repérer de vrais talents parmi les jeunes musiciens haïtiens. Néanmoins, il appartient à l’Etat, au ministère de la culture et au ministère de l’éducation nationale d’Haïti de mettre la musique dans ses programmes universitaires ou scolaires. Le conservatoire de musique est en générale un lieu pour la danse et l’art dramatique aussi. Pour bien faire, il faut des maitres formés à la musique vocale et à la musique instrumentale. Il faut également des écoles de musique équipées, accessibles dans toutes les villes, communes ou quartiers. Je suis persuadé que le showbiz  en tirerait des bénéfices, les prestations seraient de meilleures qualités. La musique offre plusieurs filières professionnelles à tous musiciens bien formés. C’est une très grande négligence de ne pas intégrer la musique comme discipline à part entière dans l’enseignement supérieur universitaire en Haïti.  C’est  peut-être le poids du sous- développement.