Écrire en français

 

Écrire en français : le choix linguistique

Par Lise Gauvin, écrivaine, professeure à l'Université de Montréal

Texte paru sur le site SGDL

Reproduit en septembre 2017

 

Permettez-moi d'abord d'ajouter mon grain de sel dans le débat qui a cours en ce moment concernant la notion de francophonie et d'écriture francophone. Il semble en effet que plus on tente de la cerner, plus cette notion de francophonie échappe aux catégories qu'on veut lui imposer. En effet, qu'entend-on au juste par là ? Est-ce une étiquette commode servant à regrouper les anciennes colonies françaises ? Une manière de désigner les locuteurs français hors de France tout en les marginalisant ? Une façon pour l'État français d'assurer sa présence au sein d'organismes internationaux ? Quoi qu'il en soit, dès que l'on tente de préciser le sens du mot, il y a toujours un reste, c'est-à-dire des exceptions, des éléments qui ne cadrent pas avec la définition. Les écrivains antillais, comme les réunionnais, pourtant considérés comme faisant partie de cet ensemble flou que l'on nomme la francophonie littéraire, ne figurent pas parmi les invités officiels du Salon à cause de leur nationalité française. On ne s'en sort pas aisément. Quant aux auteurs de Belgique, ils appartiennent à ce qu'on pourrait nommer une francophonie de proximité, souvent difficile à distinguer du corpus littéraire français. Romancier francophone, Weyergans ? 

Le Salon de Paris et le Festival francophone qui l'accompagnent n'échappent pas à ces ambiguïtés. Dans l'esprit des Français, l'image de la francophonie reste d'abord liée au contexte de la colonisation, et plus particulièrement à l'Afrique. Ainsi la collection «Continents noirs», créée depuis peu chez Gallimard, a-t-elle été assortie dans ses premières publications d'une postface annonçant un renouveau de la littérature analogue à celui qu'a accompli, dans les arts plastiques, la sculpture africaine. Mais les auteurs eux-mêmes sont les premiers à signaler les dangers d'exclusion qui les menacent et à revendiquer une appartenance entière à la littérature de langue française, ou plutôt à une littérature francophone dont la littérature française serait l'une des composantes. Telle est la position défendue sur le plateau de Culture et Dépendances par Alain Mabanckou. Telle est aussi la mienne. Comme auteure québécoise, je crois que la francophonie est d'abord et avant tout une réalité, que l'on peut dire une chance, bien que cette chance n'ait pas encore été vraiment actualisée, du moins en ce qui concerne la circulation des livres qui ne passent pas par le système d'édition et de diffusion français, pour ne pas dire parisiens. C'est le cas, de la littérature québécoise, qui jouit d'un public intérieur important et de nombreuses maisons d'édition, mais n'a pas vraiment accès à la librairie française, encore réservée aux seuls éditeurs locaux. Mais c'est là une autre question.

J'utiliserai donc ici le terme francophone dans son sens restreint de littérature française hors de France, bien que je le trouve d'une certaine façon réducteur. Car cette désignation, si elle permet de donner une certaine visibilité aux productions littéraires de la «périphérie», à ces littératures qui, selon l'expression de Kundera, doivent créer les conditions de leur visibilité, ne saurait être une frontière ou un cadre fermé. Les écrivains, sans doute est-il nécessaire de le rappeler, sont écrivains avant d'être francophones, allophones, migrants, postcoloniaux ou quoi que ce soit d'autre.

Pour en venir à la question linguistique donc, rappelons que le statut de la langue française varie selon les pays et selon qu'elle est langue maternelle, langue officielle, langue d'usage ou langue de culture. Les littératures francophones ont toutefois en commun d'être de jeunes littératures et leurs écrivains de se situer «à la croisée des langues» (1). Les questions de représentations langagières y prennent une importance particulière. Importance qu'on aurait tort d'attribuer à un essentialisme quelconque des langues, mais qu'il faut voir plutôt comme un désir d'interroger la nature même du langage et de dépasser le simple discours ethnographique. C'est ce que j'appelle la surconscience linguistique de l'écrivain. Je crois en effet que le commun dénominateur des littératures dites émergentes, et notamment des littératures francophones, est de proposer, au cœur de leur problématique identitaire, une réflexion sur la langue et sur la manière dont s'articulent les rapports langues/littérature dans des contextes différents. La complexité de ces rapports, les relations généralement conflictuelles- ou tout au moins concurrentielles- qu'entretiennent entre elles une ou plusieurs langues, donnent lieu à cette surconscience linguistique dont les écrivains ont rendu compte de diverses façons. Écrire devient alors un véritable «acte de langage». Plus que de simples modes d'intégration de l'oralité dans l'écrit, ou que la représentation plus ou moins mimétique des langages sociaux, on dévoile ainsi le statut d'une littérature, le rapport à la norme auquel elle renvoie et enfin toute une réflexion sur la nature et le fonctionnement du littéraire.

Les littératures ont été désignées tour à tour de littératures régionales, minoritaires, ou encore «mineures», au sens où l'entendent Deleuze et Guattari, selon une interprétation très libre de Kafka, c'est-à-dire une «littérature qu'une minorité fait dans une langue majeure» (2) . Ce modèle, certes séduisant, a été contesté par Raphaël Confiant, du moins en ce qui concerne la littérature antillaise, pour son relent de colonialisme (3). Pour la littérature québécoise, il est difficile de parler de «minorité» puisqu'il s'agit de la très grande majorité des francophones d'Amérique. Par contre, on sait que les littératures francophones, à la différence des autres littératures américaines, sont les seules à n'avoir pas renversé en leur faveur la dialectique du centre et de la périphérie.

Si la définition première de littérature mineure ne s'applique pas indifféremment à toutes les littératures francophones, l'extension que Deleuze et Guattari donnent au sens même de littérature mineure leur convient admirablement, soient «les conditions révolutionnaires de toute littérature au sein de celle que l'on appelle grande (ou établie)(...) Écrire comme un chien qui fait son trou, un rat qui fait son terrier, Et, pour cela, trouver son propre point de sous-développement, son propre patois, son tiers-monde à soi, son désert à soi»(4) .

Parmi ces conditions révolutionnaires, l'une des premières est celle qui fait que l'écrivain est, à cause de sa situation, condamné à penser la langue. Amère et douce condamnation que celle-ci, qui a généré un véritable métadiscours sur la langue. Métadiscours dont voici d'abord quelques traces, à titre d'exemples :

« La langue française n'est pas la langue française : elle est plus ou moins toutes les langues internes et externes qui la défont» (5). (Abdelkebir Khatibi)

« L'écrivain français écrit français. Nous, nous écrivons en français». (6) (Henri Lopès)

« Parfois je m'invente, tel un naufragé, dans toute l'étendue de ma langue». (7) (Gaston Miron).

Tout écrivain doit trouver sa langue dans la langue commune, car on sait depuis Proust et Sartre qu'un écrivain est toujours un étranger dans la langue où il s'exprime même si c'est sa langue natale (8). Mais la surconscience linguistique qui affecte l'écrivain francophone --et qu'il partage avec d'autres minoritaires-- l'installe encore davantage dans l'univers du relatif, de l'a-normatif. Ici, rien ne va de soi. La langue, pour lui, est sans cesse à (re)conquérir. Partagé entre la défense et l'illustration, il doit négocier son rapport avec la langue française, que celle-ci soit maternelle ou non. Comment donc se situer entre ces deux extrêmes que sont l'intégration pure et simple au corpus français et la valorisation excessive de l'exotisme, c'est-à-dire comment en arriver à cette véritable «esthétique du divers» revendiquée par Segalen et, à sa suite, par Glissant ainsi que par les signataires du manifeste Éloge de la créolité (9) ? Comment intégrer aux codes de l'œuvre et de l'écrit le référentiel qui renvoie à différents systèmes de représentation culturels ?

Pour toutes ces raisons, j'ai déjà proposé de substituer à l'expression «littératures mineures» celle, plus adéquate me semble-t-il, de littératures de l'intranquillité, empruntant à Pessoa ce mot aux résonances multiples. Bien que la notion même d'intranquillité puisse désigner toute forme d'écriture, de littérature, je crois qu'elle s'applique tout particulièrement à la pratique langagière de l'écrivain francophone, qui est fondamentalement une pratique du soupçon.

Cette pratique a donné lieu à une série de prises de position, de réflexions et de manifestes dont l'objectif était de rendre compte d'une situation vécue le plus souvent de façon douloureuse, ou à tout le moins problématique. D'où un engagement dans la langue, un langagement (10) dont les effets se trouvent aussi bien dans les concepts mis en œuvre que dans les stratégies narratives adoptées.

Dans l'espace littéraire francophone, le discours sur la langue s'éloigne assez rapidement d'une opposition centre-périphérie, ou d'une dialectique de l'écart par rapport à une norme centriste pour proposer ses propres modèles théoriques qui rejoignent une interrogation plus large sur la nature même du fait littéraire. Quels sont ces concepts élaborés par les écrivains pour rendre compte de leur situation ? Je m'arrêterai ici à trois d'entre eux, soient les notions de variance, de créolité/créolisation et de bi-langue.

De la variance à la bi-langue

Le sentiment d'étrangeté dans la langue, déjà identifié par un Charles de Coster en Belgique ou par Charles-Ferdinand Ramuz en Suisse romande, dans la langue est également partagé par une bonne partie des écrivains du Québec et, notamment, par un Gaston Miron dont le travail a consisté à proposer une double reterritorialisation : celle de la langue française au Québec, celle aussi de l'usage québécois dans l'ensemble francophone. Et Miron de proposer pour traduire sa situation comme écrivain de langue française la notion de variance. «Je suis un variant français », aimait-il répéter, attestant par là aussi bien l'appartenance que la distance, la nécessité de marquer la différence tout en respectant certaines frontières de lisibilité, ce qui implique un usage libre, voire libertaire de la langue : «Moi, je dis qu'il faut malmener la langue. Je dis qu'il faut trouver le dire de soi à l'autre avec notre manière à nous qui est la manière québécoise» (11) . Mais la tentation est forte pour certains, constate encore Miron, de «pousser la variance jusqu'à la différence, à tel point qu'un seuil étant franchi, ça devienne une langue différente» (12) . D'où l'importance, en conclut-il, de «maintenir la variance », car la distance entre le français de France et celui du Québec tient davantage au référent culturel qu'à la langue elle-même.

Sur le plan strictement linguistique, le concept de «variante» ou de «variance» remet en cause la question de la norme, dans la mesure où la langue est alors perçue dans une perspective évolutive, à la manière des formes de la tradition orale, dont la dernière actualisation est aussi valable et valorisée que la première. La langue serait donc cette chaîne infinie de variantes, analogue au conte dont la transmission devient signifiante grâce à ses particularités mêmes et dont la structure minimale, qu'elle soit identifiée sous le nom de conte-type ou de canevas morphologique, ne saurait faire l'économie des spécificités culturelles et géographiques qui en assurent la durée. 

On aura compris que pour les écrivains québécois la langue est à la fois synonyme d'inconfort et de création, l'un et l'autre inextricablement liés. Situation que résume bien la phrase de Miron citée plus haut : «Parfois je m'invente, tel un naufragé, dans toute l'étendue de ma langue». Si la menace de «naufrage», ou plus exactement d'une disparition de la langue française, habite, à des degrés divers selon les générations, la conscience de l'écrivain et l'oblige à un devoir de vigilance, le sentiment de la langue qui s'exprime à partir des années 80 privilégie la notion de variance, c'est-à-dire d'invention. 

Co-signé par Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Rafaël Confiant, Éloge de la créolité paraît en 1989 en coédition Gallimard/ Presses universitaires créoles. À la pensée de l'Un, de l'universel et de la pureté, la créolité oppose la pensée du Divers et du multiple, déjà exprimée par Victor Segalen dans son Essai sur l'exotisme. Le texte littéraire sera voué à l'expression d'une réalité complexe, plongeant dans l'oralité tout en tenant compte des exigences de l'écrit, travaillant à l'épanouissement d'une «conscience identitaire» sans oublier l' «irruption dans la modernité». C'est ce que les signataires appellent «écrire au difficile ».

Quant à la langue française, elle n'est qualifiée de «langue seconde» que pour être mieux légitimée par la suite. Le texte est on ne peut plus clair sur cette question : «Nous l'avons conquise, cette langue française» (13) . «En nous, elle fut vivante. En elle, nous avons bâti notre langage» (14) . Il serait faux de confondre cette appropriation avec «du créole francisé» ou «du français créolisé», car l'invention se situe d'abord au niveau des poétiques.


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Robert Berrouët-Oriol,
4 sept. 2017 à 10:07