Éducation/Bourses d'études

Les bourses d’excellence de la Primature : 


excellente initiative à rectifier[1]


Par Charles Tardieu, Ph.D.

Port-au-Prince, 9 septembre 2016

 

Ce texte est publié avec l’aimable autorisation de l’auteur.

 

Le gouvernement haïtien, par l’organe du Premier Ministre, vient dannoncer la mise en place de bourses dexcellence visant à promouvoir leffort et la réussite chez les écoliers[2]. Par ce geste, le gouvernement veut stimuler la jeunesse et il doit être félicité pour cette initiative qui reprend des expériences isolées de certains ministres de l’éducation par le passé.

 

Toutefois, la proposition doffrir des bourses pour étudier à l’étranger à ceux qui le désirent vient jeter un nuage épais sur cette initiative.

 

Depuis de nombreuses années, de plus en plus de jeunes haïtiens émigrent aux frais de leurs familles ou avec une bourse pour effectuer des études à l’étranger. La grande majorité ne revient plus en Haïti. Tous les pays du Sud font face à cette même réalité. La question des études à l’étranger retient l’attention des chercheurs et des décideurs depuis les années 1960, lorsque les pays du Sud ont commencé à réaliser qu’à travers ces programmes, ce sont eux, « les pays sous-développés qui, chaque année, fournissent des médecins, des ingénieurs, des professeurs, aux pays industriels. » (Naraghi, 1965)[3].

 

Dans la mesure où la grande majorité de ces jeunes qui quittent le pays ny reviennent pas, les pays du sud contribuent d’une manière importante au financement de la formation des ressources professionnelles de haut niveau utilisées pour le fonctionnement de ces économies avancées. Cette compréhension de l’impact négatif des études à l’étranger sur les pays du sud est confirmée par de nombreuses recherches récentes. C’est ainsi que Meyer et Hernandez (2004) qualifient « les études à l’étranger de « voie royale de l’expatriation » dans la mesure où la majorité des immigrés hautement qualifiés sont entrés dans le pays d’accueil en tant qu’étudiants. »[4]

 

Il faut signaler, ici, l’absence chronique de « projet et vision pour l’Éducation haïtienne ». Pour illustrer cette proposition, examinons ce que nos voisins de la République dominicaine font, en comparaison de nos gestes concrets en Haïti. En effet, nos voisins font de l’enseignement supérieur de qualité un secteur à vocation économique ouvert aux étudiants étrangers. Une façon de contribuer de manière intelligente au financement du secteur. Évidemment une telle stratégie n’est possible qu’à condition que l’offre soit de qualité internationalement reconnue. Ceci dit, la République dominicaine accueille, en 2012, plus de 44,500 étudiants haïtiens sur un total de plus de 67,000 étudiants universitaires étrangers. Selon une enquête réalisée par la Banque centrale dominicaine, les étudiants haïtiens apportent un revenu mensuel de 9.8 millions de dollars américains[5]. Selon les estimations internationales il en coûte aux sociétés en dollars américains entre 7,288 pour l’Espagne et 10,958 pour les États Unis d’Amérique pour chaque année de scolarité du cycle primaire (voir tableau). Pour le secondaire, il en coûte : 9,615 à l’Espagne, 12, 731 aux États Unis et 9,866 au Japon. En moyenne, il en coûte aux pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) : 8,296 par étudiant et par année de scolarisation au primaire, 9,280 au secondaire et 13,958 pour l’enseignement supérieur.

 

Coût par élève et par niveau d'enseignement

équivalent dollars en $ US (2011)

Primaire                              Secondaire               Supérieur

Espagne                                            7,288                         9,615                      13,173

Japon                                                  8,280                         9,866                      16,446

USA                                                  10,958                      12,731                         6,021

Moyenne dans les pays de lOCDE[1]  

                                              8,296                   9,280                    13,958

Source : Bulletin de l’OCDE, Regards sur l’éducation, 2014



[1] N.B. Cette moyenne est calculée sur tous les pays européens participant à l’enquête.

 

À partir de ces données, on peut évaluer les coûts moyens de la valeur des études réalisées en Haïti. On trouve ainsi que les 6 années de l’enseignement primaire en Haïti valent un total que l’on peut estimer à 49,776 dollars américains et pour les 7 années du secondaire, 64,960, tandis que l’enseignement supérieur coûte à un étudiant 13,958 dollars américains. Naturellement, au détriment de l’ensemble des établissements d’enseignement supérieur haïtien. Ainsi, l’économie haïtienne contribue à hauteur de 9.8 millions de dollars américains au seul financement du système éducatif dominicain.

 

En termes financiers cet exode des étudiants haïtiens coûte énormément à l’économie nationale et par l’émigration de ces ressources humaines formés pendant 14 ans dans le système scolaire haïtien la société haïtienne fait un transfert d’une valeur de plus de 114,736 dollars américains à travers chaque étudiant admis dans les universités étrangères après leurs études dans le système éducatif haïtien.

 

La contribution éventuelle de l’État haïtien au transfert de ressources financières aux universités étrangères, même si elle ne serait qu’une infime goutte d’eau à ce financement, symbolise l’extraversion non seulement de l’économie haïtienne, mais surtout l’extraversion culturelle et idéologique de notre société et de ses élites et dirigeants.

 

Il faut signaler, dun autre côté, les efforts titanesques consentis par le monde de l’éducation en général et le monde universitaire haïtien, avec le support des familles, en faveur d’une éducation de qualité et de l’autre, la démission structurelle et pérenne de l’État haïtien. Pour avoir la mesure juste du financement des secteurs étrangers de l’enseignement supérieur par l’économie haïtienne, il faudrait calculer le nombre d’étudiants haïtiens inscrits un peu partout à travers le monde.

 

Il y a d’abord et avant tout l’Université d’État d’Haïti et les 9 universités publiques en région qui souffrent toutes d’un sous financement de la part de l’État haïtien. Ensuite viennent des institutions comme l’Université adventiste, l’Université Notre Dame, l’Université Quiskeya, le CUC (Centre Universitaire Caraïbe), l’UNIFA (Université de la Fondation du Dr. Aristide), l'École supérieure d'infotronique d'Haïti (ESIH) et notamment l’ISTEAH (Institut des sciences, des technologies et des études avancées d’Haïti). Cette dernière s’évertue à préparer, avec des ressources diversifiées, à combler les besoins criants de chercheurs et de scientifiques de haut niveau (programmes de DESS, maitrise et doctorat) de la société haïtienne.

 

Toutes ces structures devraient bénéficier d’un encadrement matériel et financier de l’État haïtien à l’instar de ce qui se passe en République dominicaine. LÉtat haïtien ne peut se permettre de financer des systèmes d’enseignement à l’étranger avec les ressources tirées des contribuables haïtiens tandis que les structures nationales sont décapitalisées par son action.

Il faut aussi bien comprendre qu’à travers des politiques agressives invitant  particulièrement les jeunes à migrer chez eux les gouvernements étrangers dynamisent et rajeunissent leurs fonds de ressources humaines. Dans le cas d’Haïti qui nous intéresse, cela prive notre société et notre économie des cadres qui devraient œuvrer à notre développement. Démontrée depuis les années 1950, ces offres de migration sont hautement sélectives et ne retiennent que les meilleurs étudiants et jeunes professionnels.

 

Premier constat: Par ce choix, le gouvernement se propose donc de continuer de financer les économies des pays dits avancés alors qu’il est question, pour nous Haïtiens, de rapatrier notre souveraineté à travers les élections et leur financement ! Mais en même temps, il soustrait à notre économie et à notre pays ces ressources indispensables à son développement.

 

Nous comprenons que par cette offre, le gouvernement prend acte des défis qui affectent toutes les institutions d’enseignement supérieur qui n’ont ni la capacité d’accueil suffisante pour satisfaire la demande de formation ni la qualité que l’on peut trouver, mais pas toujours, à l’étranger.

 

Deuxième constat: Cette proposition des plus hautes autorités de l’État haïtien va certainement discréditer encore plus le système d’enseignement supérieur et universitaire haïtiens qui depuis 1987 tente de sortir des griffes de la pensée unique anti scientifique héritée de la dictature. Ce faisant, le gouvernement envoie un signal négatif fort aux scientifiques, chercheurs, acteurs et personnalités du monde de l’éducation qui se sont donnés pour mission de relever le niveau et la qualité de l’éducation en général et particulièrement de l’enseignement universitaire en faisant la promotion de la pensée et de la culture scientifiques en Haïti.

 

Dans cet ordre d’idée il importerait de rappeler que de nombreux établissements d’enseignement supérieur pourraient bénéficier, même d’une fraction, des 9.8 millions de dollars américains mensuels que la République d’Haïti transfère vers le système éducatif dominicain.

 

Proposition : Ce double signal dévalorisant pour le système éducatif dans sa globalité, incluant l’enseignement supérieur, et en particulier pour tous ceux qui le constituent et à fortiori pour les familles et les étudiants, qui en constituent les premiers bénéficiaires, doit être rectifié.

 

En notre qualité duniversitaire, de chercheur et de scientifique, doublé d’un ancien ministre de l’Éducation, nous exhortons le gouvernement à réorienter son action en faveur des boursiers. Les bourses d’excellence offertes par le gouvernement haïtien pour des études de premier cycle universitaire doivent s’appliquer exclusivement à des études dans des établissements d’enseignement supérieur reconnus œuvrant en Haïti. Ce faisant, le gouvernement apporte son soutien actif au renforcement de notre système éducatif.



NOTES

[1] Une première version de ce texte est parue en Haïti dans Le National le 30 août 2016. L’actuelle version est enrichie.

[2] Wilner Jean Louis, HPN, 25 août 2016, Haïti-éducation : Le Premier ministre, M. Enex Jean-Charles, lance le programme « Bourses dexcellence de la Primature », http://www.hpnhaiti.com/nouvelles/index.php/politique/35-green-tech/1612-haiti-education-le-premier-ministre-m-enex-jean-charles-lance-le-programme-bourses-d-excellence-de-la-primature

[3] Cité par: Ridha Ennafaa and Saeed Paivandi, Le non-retour des étudiants étrangers : au-delà de la « fuite des cerveaux », Formation emploi, No. 103, juillet-septembre 2008 : Fuite ou mobilité des cerveaux ?

[4] Cité par : Ridha Ennafaa and Saeed Paivandi, Idem.

[5] Le Nouvelliste, 13 juillet 2015.

[6] N.B.: Cette moyenne est calculée sur tous les pays européens participant à l’enquête.