Filmographie : La déchirure

La déchirure : 21 minutes pour questionner

le rapport de l’Haïtien avec l’histoire 

 

Par Elsa Chery

10 septembre 2016

 

La déchirure

Film documentaire de Féguenson Hermogène

 

En 2011, une plaie s’est rouverte dans la ville libératrice, laissant croire que sa flamme de liberté s’est bel et bien éteinte...

Quand trois écoliers gonaïviens ont été bêtement massacrés par les tontons macoutes en novembre 1985, la Cité de l’indépendance est vite entrée en ébullition, propulsant les soulèvements populaires devant conduire à l’effondrement du régime des Duvalier. 25 ans après, des étudiants en Droit de cette même ville ont choisi pour parrain de leur promotion Jean-Claude Duvalier. Tel un spectre, le prince de cette sombre époque ressurgit en hantant les esprits de ceux qui ont combattu ce régime. 30 000 victimes, une fuite incalculable de compétences, des millions de billets volatilisés, l’étendue des dégâts de ce règne frise la démesure. Aujourd’hui encore, des faits insaisissables de nos quotidiens sont les conséquences incompréhensibles de ce système atroce. Avec son film documentaire La déchirure, Féguenson Hermogène tente de remettre les pendules à l’heure de l’amnésie collective...

Au commencement de ce documentaire, le fils hybride de Gonaïves et de Plaisance s’interroge  sur la déchéance morale de sa ville : « Comment peut-on être totalement différent de ce qu’on a été hier ? » Puis il donne la parole à Jean Tatoune, activiste politique, qui a combattu le régime des Duvalier. L’homme pleure amèrement à cause de sa misère, mais aussi de celle de ces compatriotes dont les conditions de vie n’ont cessé d’empirer. Font suite des images poignantes d’enfants pieds nus, de marres d’eau boueuses, de câbles électriques surplombants des maisons de fortune, visiblement prises dans des bidonvilles. La déchirure, ce nom a été choisi au hasard d’un soir, il devait apporter le lendemain le nom de son projet lors d’un atelier sur la réalisation de documentaires à la Fokal. La déchirure porte bien son nom, elle témoigne de la souffrance du jeune de voir son pays valser avec ses bourreaux. 

À 26 ans, Féguenson a les tripes pour faire taire les suspicions d’une époque douce. En moins de 30 minutes, il dénonce avec une rare habileté l’impunité, la cruauté des tontons macoutes : en revisitant les lieux où la vie des élèves Jean Robert Cius, Daniel Israël et Mackenson Michel a été fauchée, en recueillant des témoignages les uns plus émouvants que les autres. Prêtant lui-même sa voix sur un texte dont les mots peuvent mettre facilement en émoi le spectateur qui aurait l’intention de se détendre. 21 minutes ont suffi pour que Féguenson Hermogène dévoile l’absurdité de ce rapport malsain entre victimes et bourreaux. À la limite, on peine à croire que c’est bien un bébé du 7e art qu’il nous livre, car c’est une école qui se met en place, un travail d’éveil de la conscience se fait à l’insu du spectateur pris dans le jeu du mélange de chants, de témoignages brulants, agencés tout à point. 

La déchirure, c’est pour rappeler que le dictateur Jean-Claude Duvalier est allé rejoindre son tortionnaire de père. Sans bruit. Sans comptes. La Déchirure, c’est pour saluer la mémoire de Gasner Raymond. Pour les Sansaric qui ont péri lors des Vêpres jérémiennes. « Sans les Duvalier, Neptune Anglade ne serait pas parti pour l’étranger. Jacques Stephen Alexis serait encore vivant. Moi, comme jeune, comme humain, j’ai perdu », martèle Féguenson, indigné.

La déchirure pourra-t-elle emboiter le pas au Collectif contre l’impunité dans sa quête de justice ?

Malgré le succès de ce documentaire qui a déjà fait 4 festivals internationaux, sa joie, sa plus grande satisfaction, dit Féguenson Hermogène, c’est de pouvoir susciter cette indignation collective qui manque tant quand se produit l’inacceptable en Haïti. Même s’il avoue que ce travail lui a valu plus d’une année de recherche dans des bibliothèques et de sacrifices, de nature très humble, Féguenson nous confie : « c’est un travail collectif ». La déchirure risque de connaitre un franc succès. Le jeune en prend déjà la température. Le documentaire vient de recevoir la mention spéciale du Festival international de Cortometrajes Libélula Dorada de Santo Domingo. Mais cumuler les belles mentions n’est pas le but visé par ce jeune engagé même s’il avoue vouloir laisser de côté la sociologie pour quelque temps afin de se consacrer à sa nouvelle passion. Plus qu’un travail exceptionnel qui investit les festivals, La déchirure s’illustre intentionnellement comme un devoir de mémoire. 

La sortie officielle du film est prévue pour le 22 septembre prochain à la Faculté des sciences humaines [de l’Université d’État d’Haïti].

 

Source : LoopHaiti

 

NDLR : « D’une durée de 25 minutes, La déchirure a été produite dans le cadre du projet Sparring Partners, avec le support de l’Union européenne et FOKAL, avec les Productions Fanal en Haïti.

Le film documentaire suit l’initiative, en décembre 2011, des étudiants de la Faculté de droit et des sciences économiques des Gonaïves qui avaient choisi l’ancien dictateur Jean-Claude Duvalier comme parrain de leur promotion. Or ce dernier avait été chassé du pouvoir en 1986, suite à une révolte des jeunes des Gonaïves après l’assassinat de 3 écoliers par les forces duvaliéristes… » (Source : fokal.org)