Peinture : Hervé Télémaque

L’odyssée picturale d’Hervé Télémaque

Par Philippe Dagen

Le Monde, 22.01.2016


Hervé Télémaque, longtemps ce nom a été inséparable de deux mots  : «  figuration narrative ». Ils désignent un groupe d’artistes et leur point commun, la volonté de représenter et de raconter le monde contemporain en y prenant des sujets et des images caractéristiques. Télémaque y est associé pour de bonnes raisons. En 1964, il est l’un des organisateurs de l’exposition «  Mythologies quotidiennes  », à Paris, au Musée national d’art moderne, qui apparaît rétrospectivement comme la plus précoce manifestation de ce courant proche du pop art. Comme son titre et l’allusion aux Mythologies de Roland Barthes l’indiquent, ceux qui y participent se veulent les analystes de la société. Télémaque y côtoie Niki de Saint Phalle, Martial Raysse, Jean-Pierre Raynaud et ceux qui forment avec lui le noyau central du groupe  : Bernard Rancillac, Jacques Monory ou Eduardo Arroyo. L’année suivante, a lieu dans la galerie Creuze, à Paris, l’exposition «  La Figuration narrative dans l’art contemporain  ». Appellation simple, elle est efficace et s’est inscrite dans l’histoire. En 2008, le Grand Palais lui consacre une rétrospective. Télémaque y participe, naturellement. L’étiquette est encore bien collée.


De la peinture à l’huile au marc de café

Depuis, elle s’est détachée. Peut-être même est-elle tombée, sans que l’on n’y prenne garde. Il a fallu du temps, trop de temps, mais la singularité de l’œuvre a fini par se dégager de la catégorie qui la masquait. La libération a été progressive. Commencée à la fin des années 1990, elle s’est achevée en 2015 par la rétrospective présentée, à Paris, au Centre Pompidou, ­matrice de celle qu’accueille, en Martinique, la Fondation Clément.

Dans les salles du Musée national d’art ­moderne, quelques évidences s’imposaient. Télémaque n’a jamais été un chroniqueur appliqué de l’histoire contemporaine contrairement à ce que «  figuration narrative  » suggère. Il ne s’est jamais arrêté à un style ou à une formule picturale qu’il aurait ensuite habilement répétée. Il n’a pas hésité à rompre, à vagabonder dans plusieurs directions, à pratiquer toutes sortes de techniques et de matériaux, de la peinture à l’huile au marc de café, du collage avec ­calques à l’assemblage de choses inattendues en bas-reliefs. Une de ses expositions, en 2005, s’intitule «  Du coq à l’âne  ». En 1999, il y a « Des modes & travaux  » et, plus tôt encore, «  L’archipel Télémaque  ». Autant de manières de dire combien son œuvre est complexe et mouvante.

Et cohérente cependant, d’une cohérence qu’elle doit aux obsessions qui l’habitent, dont celles de la destruction et de la mort ne sont pas les moins insistantes, et à leurs expressions ­visuelles. Un Télémaque se reconnaît de loin parce qu’il ne se laisse pas pénétrer aisément, parce qu’il résiste à la vue, parce qu’il faut du temps pour le comprendre. Les formes sont pliées, froissées, cassées, abrégées, incomplètes, peu identifiables souvent. Les couleurs sont ­intenses, accolées les unes aux autres sans ménagement, séparées par des lignes qu’elles ne traversent pas ou, à l’inverse, dispersées en touches qui flottent et se superposent comme des nuages. L’espace est menacé soit par la saturation, soit par le vide  : c’est trop ou trop peu. Et donc, inévitablement, la toile suscite des interrogations, du trouble, des énigmes, des inquiétudes. Tout le contraire de ce que cultive une école ou un groupe. 

« J’AI TOUJOURS ÉTÉ DANS UN INCONFORT QUI EST DEVENU PRESQUE CONFORTABLE – MAIS ÇA A MIS DU TEMPS.»

L’artiste le dit aujourd’hui par une litote  : «  J’ai toujours été dans un inconfort qui est devenu presque confortable – mais ça a mis du temps.  » Il rit en le disant. Il rit souvent en parlant, ­manière de tenir à distance ses propos. Pourquoi «  toujours  » ? Parce que cette phrase vient conclure un long récit autobiographique, placé sous le signe de «  l’inconfort  ». Il commence en 1937  : naissance à Port-au-Prince, Haïti. De son père médecin, il parle peu et sans tendresse. Mais il évoque sa mère, Renée. Elle a pour frère le poète Carl Brouard, qui dirige deux revues littéraires, Les Griots et La Revue indigène. Ces titres évoquent l’Afrique. «  Mon oncle était un chantre de la négritude. Dans les années 1920, il employait le mot “négritie”. Il voulait créer des valeurs proprement noires. Il avait épousé ce que l’on appelle une “mambo noire” – une prêtresse vaudou. Il fallait une ­famille très libérale pour accepter un tel ­mariage, d’autant que la grand-mère Brouard était d’origine allemande.  » Petit rire  : l’Alle­magne du Nord et le vaudou africain réunis, étrange ­rencontre. «  Mais mon oncle n’est ­jamais allé en Afrique. Ce retour était un fantasme, son ­Afrique, un mythe.  »

Télémaque est cependant un nom d’esclave. Il fut donné à l’ancêtre de l’artiste quand il débarqua, en provenance des côtes du golfe de Guinée, à Saint-Domingue – ancien nom d’Haïti. Son acte d’achat, daté de 1785, a été retrouvé  : c’était un «  nègre bossal  » précise son lointain descendant. Il était en état de fureur, après des journées enfermé dans la cale d’un négrier et «  a été appelé Télémaque en hommage à Fénelon  » – lequel avait publié en 1699, Les Aventures de Télémaque. L’acheteur était Audubon, non pas le célèbre naturaliste et ornithologue Jean-Jacques, mais son père, Jean, planteur et propriétaire d’esclaves. «  Je suis donc à la jonction de beaucoup de choses. Mes voyages en Afrique n’ont rien arrangé.  » À la différence de son oncle, l’artiste s’y est rendu, au Bénin ­particulièrement, pays du vaudou. Ce qu’il y a vu ? «  Un long trottoir de misère et de confusion, du nord au sud  », répond-il sans ménagement. Ce serait peu dire que l’idée d’une identité ­simple et définie – cette identité que notre époque semble aimer si aveuglément – est étrangère à Télématique. 


« Interdit aux chiens, aux Juifs et aux Noirs  »

Qu’il était définitivement – incurablement si l’on peut dire – autre, il en a fait l’expérience à partir de 1957. Il n’est alors qu’un jeune homme de bonne famille, «  la haute bourgeoisie haïtienne, pas riche mais très cultivée  » qui a ­découvert son goût pour le dessin en France, à la chic École des Roches. Il quitte l’île quand ­François Duvalier – «Papa Doc  » – prend le pouvoir. Après avoir visité le Mexique, il s’établit à New York et s’inscrit à l’Art Students League, académie libre. On y reconnaît ses capacités et on lui offre trois ans de bourse. Le peintre Julian Levi, son professeur, l’incite à prendre la nationalité américaine. «  J’ai hésité. Mais non. Ce n’était pas possible  : trop de racisme. Je n’arrivais pas à trouver un atelier. Même si j’arrivais à 7 heures du matin, c’était toujours la même réponse  : il est déjà loué. La seule qui ait accepté était une vieille dame juive, à Hoboken [ville située à proximité de New York, dans le New Jersey]. Et encore, elle n’a accepté de louer que parce que ma compagne Maël, qui était plus blanche que moi, est allée la voir.  » Les récits s’enchaînent  : ce bar à l’angle de Broadway et de la 57e rue, dont la vitrine annonçait «  No dogs, no Jews, no Negroes  » («  interdit aux chiens, aux juifs et aux Noirs  ») ou ce galeriste auquel Télémaque a été recommandé par des amis influents qui marmonne, après avoir regardé ses œuvres  : «  Ce n’est pas possible qu’un Noir puisse être peintre.  »

 Éléments incongrus

Ses œuvres de ces années, fluides, spectrales, les musées se les disputent désormais. Elles sont devenues historiques. Traversant l’expressionnisme abstrait qui domine alors New York, Télémaque s’en détache en introduisant des éléments incongrus, de plus en plus réels. « Cette phase a été déterminante. Ces années 1958-1959 ont été très stimulantes.  »

Il n’empêche  : en 1961, Télémaque décide de quitter New York pour Paris. «  Nous n’en pouvions plus du racisme ambiant.  » De l’anti-castrisme aussi  : «  Jusqu’au New York Times, personne n’était capable de comprendre ce qu’avait été le régime de Batista, la corruption, Cuba devenu un casino et un bordel. Je me sentais solidaire de Castro et, Haïtien, j’étais naturellement suspect. D’autant que je fréquentais un petit groupe d’Haïtiens révolutionnaires – rien de bien méchant, mais quand même…  » C’est ainsi que Télémaque est arrivé à Paris, a rencontré André Breton, frôlé le surréalisme. «  Paris était une ville incroyablement ouverte, alors que New York était fermée… Ne pas pouvoir y trouver un atelier… Bon, en un sens, ç’a été un avantage, ça m’a appris à bouger, et m’a rendu plus curieux que mes camarades.  » Petit rire entendu.

 

À VOIR 
« Hervé Télémaque » Fondation Clément, Domaine de l’Acajou, Le François (Martinique). Jusqu’au 17 avril.

Source : Le Monde