Le dernier visage du macoutisme

Le dernier visage du macoutisme :

des cadavres sans tête

 

Par Jean-Claude Bajeux

AlterPresse, Port-au-Prince, 23 octobre 2004

Article reproduit en septembre 2017

 

Une pulsion de mort semble avoir saisi la société haïtienne, pulsion qui n’épargne aucun secteur, méme pas celui des Eglises. Pendant ce temps, les réponses aux besoins s’improvisent au gré des urgences, tandis que s’éparpillent les forces vives du pays à moins qu’elles ne s’épuisent dans l’inaction. Depuis 1957, le terrorisme d’État a fonctionné comme si la loi n’existait plus, même si cette loi était pieusement invoquée, perversement interprétée ou inventée au fur et à mesure pour entériner la délinquance officielle. Or, c’est à ce moment, depuis 1957, que l’État haïtien a basculé dans la délinquance, dans le discours de défi et de violence et dans les pratiques les plus sadiques de torture et d’élimination pure et simple de l’autre. Sans se douter qu’au bout du compte, l’État, cessant d’être normatif, se détruit lui-même, dans cette boulimie de mort. Quand les enfants s’amusent à couper la tête d’un policier qui, son service terminé, rentrait chez lui, c’est la société tout entière qui s’autodétruit, se néantise dans l’horreur et la stérilité de la mort. Quand la cible n’est plus que pur hasard, ce jeu de roulette n’abolit pas seulement une vie, il abolit la raison de vivre ensemble, il animalise les rapports sociaux. Délinquant, prédateur et assassin, ce type de pouvoir, ce type d’État devient le corrupteur par excellence, cette bête apocalyptique, grand-maître de la terreur, devant quoi on fait silence et révérence.

Pour comprendre cette colère et cette violence, faut-il parler d’exaspération de la société civile ou des familles politiques, depuis l’occupation américaine et ensuite après les multiples interventions des forces armées qui mettent fin à la « révolution » de 1946 en occupant le pouvoir, puis en 1950 organisent le coup d’état contre Estimé et restent au pouvoir pendant six ans. Ne pouvant à ce moment inventer une transition raisonnable vers la démocratie, elle ne pourra faire autre chose que roder autour du pouvoir en attendant d’en retrouver le chemin. Ce seront neuf mois tumultueux, pleins de fureur et de bruit. L’armée, une fois encore, joue au maître d’école et, finalement, elle installe au pouvoir, un docteur, qui avait travaillé au MSA, dans le programme d’éradication du pian et de la malaria et qui était supposé ne pouvoir causer aucun problème majeur.

Mais ce docteur, comme l’armée elle-même, n’avait aucune tendresse pour la démocratie. Déjà avant le départ en exil du général Magloire, des groupes spécialisés, au service du Dr Duvalier, avaient fait éclater des bombes et, dès la prise du pouvoir le 22 septembre 1957, une équipe formée de quelques militaires du palais et de civils portant cagoules, (dénommés bientôt « tonton macoutes »), sous la direction de Clément Barbot, qui s’était autoproclamé chef de la police secrète, entreprenait la tâche d’éliminer les autres groupes politiques. Ils allaient ensuite s’attaquer à la presse et aux nouveaux élus récalcitrants, sénateurs ou députés, comme Thomas Désulmé (qui y perdit deux fils), Jean David, Jean Bélizaire, le pasteur et sénateur Yvon Emmanuel Moreau, le député Frank J. Séraphin et après cela réduisant à la soumission étudiants, syndicats, l’Église catholique elle-même,(trois évêques et 52 prêtres expulsés, et deux ordres religieux, les Jésuites et les Spiritains ). À part le silence et la soumission, il ne restait que trois possibilités : aller en prison, mourir ou partir... Il fallut sept ans pour faire le travail et arriver au but inlassablement recherché : le pouvoir absolu, la proclamation de la présidence à vie. Dans ce cauchemar, les ex-citoyens se retrouvaient dans une république anachronique et intemporelle, dirigée par un psychopathe aux discours hachés, mystico-héroiques, qui ne dédaignait pas d’assister aux tortures et de diriger avec gourmandise la mise en scène des exécutions.

L’homme fort qui dominera les circonstances ne sera pas le général Antonio Th. Kébreau (le public traduisait le « Th » par « Thomson »), malgré l’appui qu’il avait donné à Duvalier, malgré l’appui que lui donna Trujillo. Kébreau était trop novice et hésitant pour les circonstances politiques de l’heure, alors que l’armée était sourdement fissurée de part en part, à cause des options politiques, avouées ou non de chacun, mais surtout à cause de la propagande insidieuse de Duvalier parmi les enrôlés et les sous-officiers, propagande nourrie de mysticisme ethnique.


Le cerveau et le bras de ce travail s’appelaient Clément Barbot

Cet homme, toujours vêtu de noir, toujours portant des lunettes noires qui maniait sa mitraillette Sten comme un major jonc, semait la terreur sur son passage, ne serait-ce que par le bruit de crécelle de sa jeep DKW. L’organisateur et animateur des « cagoulards », bientôt dénommés par la voix populaire « Tonton macoutes » et, après le 29 juillet 1958, « Volontaires de la sécurité nationale » (VSN), ne ressemble en rien à l’image que l’on s’est fait du macoute. Dès la proclamation, après le 22 septembre 1957, du choix de François Duvalier comme président de la République pour un mandat de six ans, l’homme au lunettes noires sortait sa carte de visite qui le désignait comme « chef de la police secrète » L’équipe qui avec Barbot s’installait ainsi au palais, civils ou militaires, avait bien d’autres soucis que de pratiquer la démocratie. « La sacro-sainte mission » du docteur Duvalier était autre. Elle ne concernait que lui-même. Elle n’avait qu’un seul nom : « pouvwa ».

Nul ne se doutait, derrière la face du docteur qui avait travaillé à la mission sanitaire américaine, qu’il y avait un psychopathe en marche vers le pouvoir absolu qui avait un jour dit à Barbot : « Il faudra que je liquide 200 à 300 personnes par an ». C’était déjà la formulation du grand principe politique d’Aristide, émis lors d’une visite au Quartier général de la police : « Tolérance zéro ». Duvalier savait en son for intérieur qu’il n’atteindrait le pouvoir absolu que par la liquidation physique de tous ses adversaires. Et pour neutraliser l’armée, il lui fallait, outre des purges périodiques sanglantes (plus de 125 officiers disparus, dont 70 le seul jour du 26 avril 1963), avoir le contrôle absolu des armes et munitions, qui étaient minutieusement comptés, en même temps qu’il doublait l’armée d’une force parallèle, les VSN, relevant de lui et de lui seul. En outre, il fallait maintenir un degré de terreur qui devait paralyser toute velléité de révolte. Le mot politique devenait tabou. Le peuple haïtien devait même oublier le mot « élections ». Quant aux lois, elles étaient faites pour justifier les actes du pouvoir. Rien de tel comme une administration hors loi pour se servir de la loi comme d’un boomerang. Tout citoyen, par principe, était jugé coupable. Coupable de quoi ? D’exister. Le soupçon permanent sera alors la règle. Si ce n’est toi, c’est donc ton frère. Cela dura 29 ans. Cela dure jusqu’à maintenant.

Les Duvalier, père et fils, ont disparu. Mais un héritage perdure. C’est l’armée qui hérite du pouvoir en 1986. L’héritage du système macoute est donc parmi nous, et survit dans les esprits malgré l’ampleur de la revendication démocratique. Dans cet héritage, Aristide ne gardera ni l’armée, ni les macoutes. On pouvait croire un instant qu’il allait choisir le chemin de la non-violence, l’utopie d’une société sans armes libérée de la terreur des armes. Mais Aristide, au niveau du discours en est resté à la vision romantique du peuple en armes. Il établit donc un réseau de groupes armés qui, chacun dans l’espace qui lui est propre, maintiendra « la paix » avec tous les moyens que leur donnent les fusils de guerre. Ces groupes, financés généreusement, établissent un système nucléaire de pouvoir et de prébendes. Le terrorisme d’État, avec Aristide, est atomisé, il s’exprimera par les groupes de base du lumpen prolétariat Ainsi sont résolus les problèmes de l’emploi et de la sécurité, le gangstérisme ayant un pouvoir officiel, consacré par la consigne de « Zéro tolérance ». Terrorisme horizontal destiné à assurer la pérennité au pouvoir du leader charismatique transformé en parrain mafieux, mais kénose de l’État, éclaté dans les petits jeux sadiques du macoutisme populiste, dans le carnaval d’une délinquance en folie.

 

Le système aristidien se déploie sur le terrain selon une structure similaire à celle de la mafia, caractérisée par le rattachement des personnes, chefs de gangs ou non, a la personne du parrain, et son noyau dur est un réseau suburbain lié aux bidonvilles, le reste du pays étant en mains d’administrations urbaines et communales. S’y ajoute un acteur important, le trafic de la drogue, car l’argent le deuxième moteur du système. Le discours est bilingue, séduisant et démocratique, dominé par les mots codes qui font plaisir aux « blancs » (dialogue, paix, partenariat) tandis que la langue vernaculaire sert, mais sous forme métaphorique, à distiller le règle du jeu « abattre l’ennemi ».on voit donc que la disparition de l’armée ne signifie nullement ici, comme dans le cas du Costa Rica, une intensification de la culture démocratique. Au contraire, ce qui nous est donné à voir est un déploiement d’un quadrillage meurtrier, basé sur une distribution intensive d’armes et d’argent, ce qui dispense de développer l’offre d’emplois. Ce qui nous est donné à voir, c’est le résultat normal du populisme anarchisant.

Les circonstances voudront que son séjour de trois ans à Washington fut financé par les revenus annuels de la Téléco bloqués aux États-Unis après le coup d’État.

Et depuis lors, aidé par une pléiade d’amis américains et de la diaspora haïtienne, il allait monter un réseau de ponction de l’argent pour les appels téléphoniques et autres services. Un accord avec la compagnie Fusion lui permit même de disposer directement du revenu des appels déposés dans un compte spécial à Panama. Ce n’était que le début d’une toile d’araignée, nouvelle Régie du tabac, où l’alphabétisation, coopératives, cantines scolaires se mêlent au riz, aux livres, ciment, tôles, barres de fer et sucre, en même temps que le budget national qui pendant les dernières années n’était pas voté, se prêtait à toutes les manipulations et que certaines institutions opportunément déclarées d’utilité publique étaient utilisées pour éviter de pays taxes et droits de douane.. L’argent ne fut donc pas un problème et il était « donné » avec prodigalité. Cela s’appelait partenariat. Cela s’appelait nationalisme quand il fallait dépecer les agences de l’état. Avec les armes et l’argent, et l’argent se donnait sans compter, beaucoup de questions pouvaient être réglées, en particulier les questions d’invasions de terrains et d’appropriations des terres de l’Etat, surtout si l’on y ajoute les pouvoirs de séduction que déployait l’homme de Tabarre. 

Mais l’usage des armes ne peut donner que ce pour quoi les armes à feu ont été inventées : la destruction et la mort, comme le feu est là pour consumer. C’est l’expérience amère que plusieurs pays africains ont faite. Voici le diagnostic qu’un analyste politique, qu’on ne saurait soupçonner d’esprit partisan , Claude Moise, porte sur les résultats de cette politique après quatorze ans de fonctionnement : « Un gâchis tragique : la gabegie administrative, la corruption à grande échelle, l’insécurité programmée, la destruction des institutions de l’Etat, l’aggravation de la misère, le banditisme social, la pénétration profonde du narcotrafic dans le corps social, la dégradation morale, la ruine de l’économie nationale et maintenant le terrorisme, tel est l’héritage d’Aristide ».(Claude Moise, éditorial dans Le Matin, 15-18 octobre 2004).

À quoi il faut ajouter le triste palmarès de Transparency International. Haïti, 2003, no1, premier prix de la corruption dans le monde. La reproduction de la dictature, sous l’égide d’Aristide, a été une amère expérience pour tous les Haïtiens. Cette reproduction de la dictature a pris une figure sui generis, mais elle s’est coulée dans le moule du système politique archaïque haïtien, basé sur la recherche du pouvoir absolu, d’un pouvoir personnel qui, par dessus toute loi, impose sa propre loi, dans une logique aveugle de destruction et de mort.