Michaëlle Jean, "reine nègre"

Michaëlle Jean, une « reine nègre » dans la nébuleuse souverainiste du Québec

Par Robert Berrouët-Oriol

Montréal, 29 mai 2008

 

À l’instar de milliers d’autres Québécois –toutes origines ethnoculturelles confondues—, je l’ai bien lu, le brûlot du romancier Victor-Lévy Beaulieu dans L’Aut’Journal du 21 mai 2008, intitulé « La reine-nègre ». Et pour bien faire le tour de la controverse provoquée par son propos vitriolique et en mesurer l’impact médiatique, j’ai aussi écouté des reportages télévisés puis médité l’apaisante et consensuelle réponse du romancier Dany Laferrière « Reine nègre : une insulte » parue le 26 mai en cours dans La Presse de Montréal.

Le texte de Victor-Lévy Beaulieu appelle des réponses rigoureuses à plusieurs niveaux et devrait faire l’objet d’un débat public dans une société, le Québec, qui peut se targuer de n’avoir aucun passé colonial semblable à l’empire colonial français ou espagnol, honteusement camouflé dans ses placards... Dans ce texte soumis à la fois à L’Aut’Journal et à La Presse, j’entends aider à éclaircir quelques « perverses petites noirceurs » colportées par notre Victor-Lévy Beaulieu national à titre de libre contribution citoyenne à une autre lecture de ce qui, à mon sens, pose un problème de société. Car il importe de ne pas évacuer le fait qu’un romancier d’une si grande envergure jouit d’une vaste audience tant au Québec qu’au Canada, dans les manuels et programmes scolaires comme dans l’imaginaire des Québécois depuis une quarantaine d’années...

Raciste par amalgame et malgré lui, notre Victor Lévy-Beaulieu national ?

La littérature et l’histoire de la pensée occidentale au XXe siècle fourmillent d’exemples de lettrés, romanciers, poètes et essayistes, proches ou pas du pouvoir, qui ont tiré à boulets rouges sur des cibles ethnoculturelles et/ou socioculturelles bien identifiées (Juifs, Tsiganes, Arabes, Nègres, homosexuels, chrétiens, etc.). Dans de nombreux cas bien documentés, plusieurs lettrés ont cautionné des pogroms, des génocides, des chasses à coure mortifères, des appels à néantiser l’Autre dans la paix douceâtre et éternelle des cimetières... De l’Arménie au Rwanda et à la Serbie, de l’Haïti des Duvalier au Zimbabwe de Mugabe, du Romantisme allemand (version Heidegger qui a tant séduit Céline) aux vicissitudes de la France sous les bottes du IIIe Reich, la peste raciste est, sournoisement ou à visière levée, façonnée à partir du même ADN, celui de la néantisation de l’Autre. Le noyau dur du discours nationaliste, toutes les fois qu’il lui faut nier la pluralité des cultures et légitimer sa volonté hégémonique, défend du bec et des ongles le principe de la « pureté » et de l’unicité de la « race », de la langue, de la monoculture et de ses institutions. Ainsi, le romancier français Céline, fort de son immense talent et de son aura intellectuelle, n’hésite pas à cautionner la peste antisémite et la haine des Juifs dans son livre «Bagatelles pour un massacre » publié en 1937. L’auteur de « Voyage au bout de la nuit » (1932) et de « L’école des cadavres » (1938) sert de caution intellectuelle aux pulsions archaïques du « pays profond », d’une France à la dérive, aux repères laminés, bref, il s’adresse à une importante frange de la population dont la pensée est aux abois depuis la Première guerre mondiale... Un observateur attentif écrivait à propos de « Bagatelles pour un massacre », le 12 janvier 1938 dans Le Canard enchaîné : « Voici de la belle haine bien nette, bien propre, de la bonne violence à manches relevées, à bras raccourcis, du pavé levé à plein biceps ! [...] C’est une barricade individuelle, avec, au sommet, un homme libre qui gueule, magnifiquement... »

Qu’il s’agisse d’humour, de colère ou de manipulation par amalgame, les « Bagatelles pour un massacre » de Louis-Ferdinand Céline et « La reine-nègre » de Victor Levy-Beaulieu vont tricoter sérré des outrances verbales perverses et des non-dits, des rancunes refoulées puis symbolisées au coeur même de l’ADN raciste. L’amalgame le plus parlant à un grand nombre de Québécois de vieille souche est celui qui fait le lien, de manière violente dans le propos même, entre la fonction intitulée Gouverneur général du Canada, celle de chef d’État représentant la Reine d’Angleterre et la personnalité –une négresse, quelle horreur !— qui occupe cette fonction paradoxalement honorifique et politique dans l’espace fédéral canadien. Vêtu pour la circonstance de la soutane anti-fédéraliste d’une partie importante de la population du Québec hostile à la fonction et à l’institution de Gouverneur général du Canada –ce qui est un droit d’opinion légitime et historiquement fondé, au même titre que l’option souverainiste—, Victor Levy-Beaulieu s’attaque à Michaëlle Jean au creux de sa personne en pratiquant l’invective haineuse et l’anathème sur le registre réducteur et stigmatisant de la racialité. Il lui faut dès lors néantiser Michaëlle Jean parce que nègre et reine... La voici donc journaliste médiocre (sic), « parlant une langue française à l’accent si pointu » qu’elle est incomprise, hélas, des « autochtones » locaux, à savoir le large auditoire des téléspectateurs francophones de Radio Canada. Bien visé, Victor, car diaboliser la question linguistique, au Québec, c’est s’assurer la quasi-totalité des suffrages francophones de la Belle Province aux prochaines ventes du prochain Salon du livre et dans nos chaumières cernées de verglas un jour d’élection... Notre Victor national encore une fois vise « juste » par amalgame et invective lorsqu’il oppose le registre linguistique élevé de Michaëlle Jean aux capacités d’écoute des auditeurs de Radio Canada : sous-entendu dédaigneux, ces centaines de milliers d’auditeurs sont trop nonos et linguistiquement handicapés pour entrer en symbiose avec différents registres de langue... De l’amalgame au mépris des auditeurs francophones de Radio Canada, la frontière est vite franchie par notre Victor national, porteur d’une idéologie linguistique rétrograde et barricadée que l’on croyait, à tort, du monopole exclusif de Mario Dumont...

Négresse blanche d’Amérique

Mais avec Victor Levy-Beaulieu, on n’est pas à un amalgame près. Il y a aussi dans la fureur haineuse, nationaliste/nationaleuse de l’écrivain le plus prolifique du Québec moderne —auteur d’environ 70 livres dont «Pour saluer Victor Hugo » (1971), « Jack Kérouac » (1972), « Monsieur Melville » (1978)— une vive passion de l’intolérance propre au noyau dur du nationalisme face à un choix politique, fédéraliste, qui n’est pas le sien, souverainiste. Il est viscéralement « en maudit » qu’une arrière arrière petite fille d’esclaves nègres, Michaëlle Jean, puisse librement choisir de ne pas partager la légitime option indépendantiste québécoise au profit de la non moins légitime option fédéraliste canadienne. La violence et l’intolérance haineuse des propos de Victor Lévy-Beaulieu attestent bien que l’ADN raciste au Québec, même très minoritaire dans notre population, est encore à l’affut de chacune des failles de la vigilance citoyenne et sait bien comment investir le discours et les revendications nationalistes francophones...

Ainsi, Victor Lévy-Beaulieu procède-t-il là encore par amalgame et troncation des faits historiques : une descendante d’esclaves nègres ne peut occuper une telle haute et suprême fonction honorifique, à moins d’être, par « un réflexe de colonisée », coupable du péché de lèse-majesté souverainiste dans l’espace fédéral canadien —(dont, jusqu’au prochain référendum victorieux, le Québec fait encore partie) ; ou, pire, coupable des trahisons les plus intolérables aux yeux de la population québécoise. Alors Michaëlle Jean, « noire, jeune, jolie, ambitieuse et, à cause de son mari, sûrement nationaliste aussi – mais nationaliste, qui ne l’est pas au Québec ? », est confinée, par la grâce de notre Victor national, au rôle discrédité de porte-parole du « colon » canadian en terre québécoise.

Si ici l’amalgame made in VLB vole bas par assimilation au statut matrimonial de l’incriminée, la charge raciste est encore plus frontale, blessante et injurieuse, lorsque notre Victor national assimile Michaëlle Jean, « colonisée », aux vils mercenaires de la piastre : « quand on lui en donne la chance, et les billets verts du Dominion, rien de plus facile pour le colonisé que de devenir colonisateur ». Celle dont le père fut emprisonné durant la sanglante dictature des Duvalier est élevée, par la grâce bienveillante de notre Victor national, au rôle stigmatisé de reine, nègre et de « colonisée », et elle a également mal tenu son rôle de Négresse blanche d’Amérique car elle nous aurait privés de la énième reconnaissance de la mère-patrie : « Le voyage de la Reine-Nègre en France aurait pu pourtant apporter beaucoup d’eau au moulin des souverainistes québécois »... On rirait jaune si l’affaire n’était pas aussi venimeuse : comment donc faire croire aux centaines de milliers de jeunes Québécois, inscrits en classe d’histoire-géographie en 2008, que le Québec est une... colonie canadienne, et qu’une reine nègre de l’instance fédérale aurait dû plaider, en France, la cause sacrée de la souveraineté québécoise à l’inauguration des célébrations des 400 ans de terre-Québec ?

Et puisque nous n’en sommes plus à un amalgame près, cette fois-ci c’est l’Histoire elle-même qui est méconnue, mal connue ou travestie par Victor Levy-Beaulieu lorsqu’il aborde les rives complexes de la Traite des Noirs et de ses « abolitions » par la France. Manifestement, notre romancier aux succès littéraires phénoménaux aurait dû connaître au moins l’abécédaire des luttes menées par les Nègres, aux Antilles comme ailleurs, contre l’empire colonial français... Nenni ! Quelques dates vite glanées dans des encyclopédies jaunies lui font office de connaissance du sujet... Mais on retiendra au passage le silence lourd et éclairant de Victor Levy-Beaulieu à propos de la première révolution anti-esclavagiste victorieuse des Nègres, à savoir l’Indépendance de Saint-Domingue en 1804, qui a enfanté Haïti, terre natale de Michaëlle Jean... Elle constitue, contrairement aux allégations de notre Victor national, la première brèche significative dans l’empire colonial français dès lors irrémédiablement fragilisé et ne pouvant plus maintenir, dans ses colonies, le statut quo esclavagiste. 

L’espace d’une contribution de 3 pages est trop restreint pour aborder d’autres volets du remarquable texte de Victor Levy-Beaulieu –remarquable en ce qu’il nous instruit des dérives auxquelles le noyau dur de la pensée nationaliste « pure » fait encore peser sur l’ensemble de la société québécoise. Mais le texte de notre Victor national a par ailleurs d’autres mérites : il nous donne à mesurer la faiblesse de la pensée critique dans le Québec actuel, de manière générale, et également la faiblesse de la pensée critique chez les Québécois d’origine haïtienne... Peu, sinon pas de contre-discours structuré et rassembleur... Faudra-t-il attendre le prochain « beau risque » de Victor Levy-Beaulieu dans notre espace médiatique déjà tellement pollué de produits culturels de pacotille à la sauce téléréalité ? Il pourrait alors, sans rire, titrer son prochain papier ainsi : « La reine nègre ET JUIVE » du Canada a voté OUI au référendum indépendantiste de 2009...

 

Paru sur le site  Vigile.Québec