Robert Berrouët-Oriol : Repérages anaphoriques

Retour sur les « Écritures migrantes »

REPÉRAGES ANAPHORIQUES D’UN SUJET MIGRANT

                                                                      Par Robert Berrouët-Oriol


Colloque international Canada-Québec-Caraïbes/

Connexions transaméricaines        

Université de Montréal, 8 – 9 octobre 2015

TABLE RONDE Parcours haïtiens au Québec : rencontres, connivences, coïncidences, conflits et malentendus

 

En guise de mise en contexte de mon propos d’aujourd’hui, « Repérages anaphoriques d’un sujet migrant », je crois utile de rappeler ce qu’a été pour moi l’apparition du magazine transculturel Vice Versa au cours des années 1980 - 1990 dans le paysage littéraire et culturel montréalais. Vice Versa auquel j’ai collaboré un certain temps a fortement donné de la voix durant le fameux colloque de 1985 –« Écrire la différence », organisé par Sherry Simon de l’Université Concordia--, colloque qui fit couler beaucoup d’encre et interpella à bon escient les mirages univoques du multiculturalisme canadien en vogue à l’époque. « Écrire la différence » cristallisa l’ouverture sur l’ailleurs, sur d’autres cultures et d’autres imaginaires. Lors je préparais la sortie, chez Triptyque, de mon premier livre de poésie, Lettres urbaines[1] paru en 1986, et je lisais avec une gourmandise renouvelée Emilio Gadda et St-John Perse, Phelps et Proust, Jacques Poulin et Émile Ollivier ainsi que Julia Kristeva (auteure notamment de La révolution du langage poétique[2] et de Polylogue[3]). Lequel de mes complices intellectuels d’alors m’introduisit dans l’univers bouillonnant de Vice Versa : était-ce Michaëlle Jean ou Jean Jonassaint, je ne le sais plus. J’y ai trouvé d’innovants pisteurs de signes, de langues, de cultures en incessante et inventive copulation; j’y ai fréquenté des guetteurs de mutations urbaines interpellant les repliements identitaires de la pensée unique ainsi que le principe d’assignation de l’identité par la langue… Dans le contexte général de la large et sinueuse quête d’identité du collectif québécois « pure laine », alors même que je vivais à grande cuvée, à l’Office de la langue française où je travaillais, une singulière entreprise d’aménagement linguistique du Québec issue de la loi 101, voici que je trouvais, au carrefour fécond de l’archipel viceversien, un environnement propice à une réflexion plus ample, plus polyphonique, plus ouverte à l’enrichissement transversal et constamment mutant des différences comme des identités d’origine.

« À son époque, la revue ViceVersa ([publiée entre] 1983 et 1996) attira fortement l’attention par le repositionnement qu’elle promouvait au cœur du débat sur le multiculturalisme/biculturalisme. Voulant transcender ces paradigmes, qu’elle considérait comme restreignants, elle militait pour une position transculturelle. Cette revue se référait clairement au mouvement anti-globalisation, laissant entendre qu’un autre monde était possible, et cela avant même que ces idées passent dans la doxa et que les échecs des politiques sociales en lien avec la globalisation soient discutés et remis en cause. ViceVersa a, en son temps, proposé le transculturalisme comme alternative au multiculturalisme canadien, au nationalisme québécois et au neolibéralisme déchaîné des années 1980 et 1990[4]. »


Porteur d’un neuf questionnement et d’une vision autrement plus moderne, plus urbaine, plus polysémique que l’audacieuse et pionnière revue Dérives –-en ce qu’il dirigeait son regard trilingue (français, anglais, italien) aussi bien sur la littérature d’ici et d’ailleurs que sur l’architecture, le théâtre, la musique, les arts plastiques—, le magazine transculturel Vice Versa (qui a publié 54 numéros)  a constitué, pour moi, le plus fertile des terreaux sur lesquels mon cheminement intellectuel et poétique a su trouver sa décisive et durable articulation. Avec le recul du temps, j’assume que ce n’est pas l’île native, Haïti, qui a été dans ce contexte au centre de mon cheminement intellectuel et poétique, alors même qu’elle s’y trouvait, comme on dit en linguistique, « en structure profonde »…

C’est donc dans le compagnonnage convivial des artisans du magazine Vice Versa (aujourd’hui accessible en ligne : http://viceversaonline.ca) que j’ai questionné mes poreux petits dogmes identitaires. J’y ai confronté la séduction de la mono-identité québécoise, interpellé la morosité du multiculturalisme canadien et dessiné mes premières pratiques formelles en poésie tout en accueillant d’un œil critique, dans les pages du magazine, certaines productions littéraires du Québec et d’ailleurs. Je suis également redevable à l’aventure viceversienne de m’avoir incité à réfléchir au sédimentaire de ma culture d’origine et à découvrir un important penseur haïtien du début du XXe siècle, Jean Price-Mars (auteur de Ainsi parla l’Oncle[5]). Jean Price-Mars a sans doute été le premier à diagnostiquer ce qu’une certaine sous-culture haïtienne recèle d’exclusion de l’Autre et de racisme. En écho contemporain, l’œuvre poétique et romanesque de l’écrivain haïtien Franketienne en témoigne à travers une esthétique éclatée et une scatologie sémiologique aux limites ténues des « bases pulsionnelles de la phonation » dont parle si opportunément la psychanalyste et linguiste Julia Kristeva à la suite de Fònagy. (Permettez-moi l’expression, là-dessus, d’une toute petite parenthèse. Il n’est pas fortuit que l’œuvre de Franketienne, sorte de Refus global[6], dialogue de manière si irrévérencieuse avec celle du Borduas de la Magie des signes[7], là même où la surdétermination des icônes loge à l’étouffoir du sens déjà-là pour en libérer la signifiance. Pourtant l’œuvre de Franketienne demeure peu connue ou mal connue au Québec, malgré l’imposante livraison que lui consacrait, dès 1987, la revue montréalaise Dérives sous la direction de Jean Jonassaint.)

Alors, c’est bien au creuset de ces idées que j’ai trouvé d’utiles éléments de réponse à la question du « lieu d’où je parle», dans la dynamique d’une redéfinition de la transculture[8] portée par Vice Versa.

Vice Versa m’a donc ouvert les voies d’accès d’une sudiste pensée transculturelle sculptée dans le Cuba des années 1940 et œuvrant à la salutaire « contamination » des cultures caribéennes comme des cultures continentales. J’ai alors entrepris de faire mien le legs de l’anthropologue cubain à qui nous devons le concept de transculturation, Fernando Ortiz, auteur de Contrapunteo cubano del tabaco y el azúcar paru en 1940. Ce titre a été édité chez Mémoire d’encrier durant l’année 2013 sous le titre Controverse cubaine entre le tabac et le sucre[9]. Dans ce contexte, j’ai arpenté la transculturation pour en déceler les signes contemporains probants, comme pour mieux revisiter les apports de Frantz Fanon, psychiatre martiniquais de l’âme coloniale, et pour entrevoir l’émergence emblématique de toute cette littérature « beur » et post-indépendances engrangée en France et en Afrique… Vice Versa a alimenté ma curiosité à guetter les signes contemporains de la transculture dans un environnement où les discours culturels dominants, normalisés et médiatisés étaient, à l’évidence, d’une autre cuvée. Dans la Belle Province de la « diversité culturelle », qui se réclame de l’enrichissement de plusieurs dizaines de mémoires dites « ethno-culturelles », dans ce Québec de L’homme rapaillé[10] qui nous est devenu mère-matrice, aux Îles-de-la-Madeleine, à Chibougameau ou en Gaspésie, j’ai vu s’étaler des rituels unijambistes fort exaltants de la mono-identité et du multiculturalisme –-rarement, très rarement, j’ai à cette époque croisé la transculture dans nos manuels scolaires, nos films, nos multiples festivals d’été et autres grand’messes culturelles hyper-médiatisées. Alors ? Faut-il en conclure, avec un tout suspect empressement, que la transculture, au pays de la « diversité culturelle », est et demeure une « pensée minoritaire » ou une « pensée pour minoritaires » ayant fort peu d’emprise sur les mutations culturelles et sociales des vingt-cinq dernières années ? En toute dissidence, je laisse la question ouverte à l’interrogation la plus sereine –-dans le droit fil du nécessaire examen de nos productions culturelles contemporaines.

Il serait cependant inexact de croire que la transculture, au Québec, n’a produit que d’incontournables questionnements. Je vous confie l’anecdote suivante, vous en verrez la portée parmi mes repérages.

Un certain jour de 1986, Fulvio Caccia (l’un des fondateurs du magazine Vice Versa) et moi avons effectué une balade dans les Cantons de l’Est, chez un passionné de littérature, véritable bibliothèque italo-franco-anglo-canadienne, Italien de naissance mais portant le patronyme de Ronald Sutherland et enseignant la littérature à l’Université de Sherbrooke. Lors la fête était belle, comme l’amitié, le whisky généreux et bleu, le verbe vert… Je suis revenu de cette escapade avec en mains une inédite nomenclature de Ronald Sutherland sur la production littéraire de ceux qu’on appelait alors les néo-québécois ou les néo-canadiens : « No longer a family affair[11] », étude réalisée pour le compte du gouvernement canadien. Ma passion pour les statistiques étant égale à mon incompétence en paléontologie polaire, je ne savais pas tout de suite ce que j’allais faire de cette nomenclature. Mais je venais de publier, dans Vice Versa, un petit brûlot, « L’effet d’exil[12] », relatif à l’horizon de réception des appareils éditoriaux québécois après la parution du maître-livre de Jean Jonassaint, Le pouvoir des mots, les maux du pouvoir[13]. Dans « L’effet d’exil », je m’interrogeais sur la faible réception ou la non réception des sujets migrants producteurs de fiction en langue française au Québec, et il m’apparut utile et nécessaire, grâce au travail de Ronald Sutherland, d’en dresser un tableau taxonomique accompagné d’une réflexion d’ensemble. Face à l’amplitude du phénomène consigné dans la nomenclature de Ronald Sutherland, et dans le prolongement de « L’effet d’exil », j’ai entrepris de jeter les bases conceptuelles du phénomène des « écritures migrantes et métisses » au Québec, micro-corpus de la littérature québécoise (j’insiste là-dessus) d’environ 175 titres publiés en français sur plus de vingt ans, et au sein duquel les Italiens et les Haïtiens (et aussi Haïti, la mémoire de l’île), occupaient le peloton de tête par le nombre et la qualité de leur production. Issue de cette réflexion, la première étude canonique sur le sujet avait précisément pour titre « L’émergence des écritures migrantes et métisses au Québec[14] ». Cette étude a d’abord été publiée en 1992 à Toronto puis aux États-Unis -–les meilleures revues québécoises, universitaires ou d’avant-garde, n’ayant pas su (ou n’ayant pas voulu) lui offrir l’aimable hospitalité de leurs pages d’appellation contrôlées… C’est donc dans le contexte de mon compagnonnage avec Vice Versa –véritable « laboratoire de la postmodernité et de la transculture »--, qu’a été labourée la réflexion inaugurale sur les « écritures migrantes et métisses » au Québec, ample phénomène littéraire par la suite sur-théorisé sous la plume de plusieurs chercheurs universitaires de renom qui ont élargi le champ réflexif initial à d’autres perspectives. En témoignent entre autres le livre du poète et essayiste québécois Pierre Nepveu, L’écologie du réel[15] publié en 1999, celui de Clément Moisan et Renate Hildebrand paru en 2001, Ces étrangers du dedans – Une histoire de l’écriture migrante au Québec (1937-1997)[16] », celui de l’essayiste et psychanalyste Simon Harel, Les passages obligés de l’écriture migrante[17] publié en 2005, ainsi que l’étude de Gilles Dupuis parue en 2007, « Redessiner la cartographie des écritures migrantes[18] ». Il me semblait évident, à l’époque, que le phénomène des « écritures migrantes » était la meilleure illustration d’une transculturation abécédaire sur le versant littéraire de la culture urbaine du Québec. Le magnifique roman posthume d’Émile Ollivier, La Brûlerie[19] –-symphonie poétisée des multiples mémoires de l’errance urbaine montréalaise--, en est la parlante mise en signes. Auparavant, le météorite déstabilisant, lancé en pied-de-nez par Dany Laferrière avec son Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer[20], annonçait une « autre » sorte de littérature nourrie non plus au petit lait de l’identité frileuse, mais plutôt au fiel salutaire de Bukowski et de Miller. Son écriture scénographique-minimaliste, dépouillée du strass réaliste-merveilleux de l’Aragon des Beaux quartiers[21], assautait dans la jubilation les canons entendus des appareils éditoriaux québécois et haïtien en ce qu’il annonçait un autre mode de traversée de l’espace urbain nord-américain lui-même différemment arpenté par le romancier haïtien Jean-Claude Charles dans Manhattan blues[22] paru en 1985. Pour l’illustrer, j’ai rendu compte de ces deux romans dans un texte publié en 1986 dans Vice Versa, « Négrophilie, schizophrénie ou les avatars de l’errance urbaine[23] ». Le roman L’hiver de Mira Christophe[24], pour sa part, finement ciselé par le romancier Pierre Nepveu  -–sans doute l’un des plus rigoureux décrypteurs de l’œuvre de Gaston Miron--, introduisait la mémoire migrante contemporaine de l’une de ses créatures fictionnelles dans la trame romanesque d’une œuvre « pure laine crépue ».


En ce qui a trait à la fortune du phénomène des « écritures migrantes », on  connaît plus au moins bien la suite et certaines dérives conceptuelles qui ont eu cours : alors même que je parlais au départ d’« écritures migrantes » au titre d’un micro-corpus de la littérature québécoise, d’aucuns se sont emparés du concept pour avancer, funambules ou bateleurs, l’existence d’une pseudo « littérature migrante » ou encore d’un pseudo mouvement des « écritures migrantes »… Or nous savons qu’un ensemble de traits définissent une littérature : un lieu d’inscription et l’inscription dans une langue, un corpus établi, des maisons d’édition, un appareillage critique accompagnant les oeuvres, des revues et magazines, l’attribution de prix, etc. À ce compte, j’estime irréaliste sinon trompeur de parler de « littérature migrante » aux côtés de la littérature québécoise… Dans tous les cas de figure, on retiendra de cette séquence que l’étude princeps sur le phénomène des « écritures migrantes » a fait son chemin et contribué à leur réception et à leur reconnaissance institutionnelle, désormais marquées, dans le champ littéraire québécois. Les producteurs de fiction en langue française, venus d’Ailleurs, sont aujourd’hui reconnus dans le champ littéraire québécois, leurs œuvres sont lues et des prix prestigieux leur sont accordés. C’est ainsi que le Prix Athanase-David, décerné par le gouvernement du Québec, a couronné l’œuvre du poète et essayiste Joël Des Rosiers en 2011. En définitive il y a lieu de préciser que

« Si les discussions autour de ‘l’écriture migrante’ ont pu aboutir à sa reconnaissance institutionnelle, nous pensons que c’est avant tout pour deux raisons, l’une provenant de la nature même du système littéraire québécois, un système relativement jeune au nombre limité d’acteurs, qui manifestait peut-être là pour la première fois son émancipation du système des littératures francophones en se recentrant sur lui-même, en voulant se constituer lui-même en centre avec une ou des marges, l’autre provenant du fait que la période du Grand Récit national québécois touchait à sa fin et ouvrait une nouvelle ère dans la périodisation de la littérature québécoise, celle d’une ouverture à l’étranger, à l’autre et ce dans une perspective mettant en relation l’identitaire et le littéraire[25] ».

J’ai titré ma communication « Repérages anaphoriques d’un sujet migrant » pour introduire celui que je voulais surtout mettre en lumière, la survenue du phénomène des « écritures migrantes » au Québec. Il s’agit là d’un temps fort de mon parcours personnel. J’aurais pu vous parler de mon engagement antérieur à 1981, au Bureau de la communauté chrétienne (BCCHM), aux côtés des travailleurs haïtiens menacés de déportation par le gouvernement canadien. Dans cette séquence, Haïti, l’île native, a été un référent massif mais je le nomme un référent contradictoire puisqu’il il n’a induit aucune réflexion théorique quant à mon cheminement personnel car il a fallu gérer l’urgence pendant cette période et contrer la déportation des Haïtiens. Mais je retiens de mon engagement au Bureau de la CCHM que la présence au Québec de la première minorité visible francophone (ou potentiellement francophone) en provenance de la Caraibe, la minorité haïtienne, ainsi que les premières luttes de cette minorité ont contribué à une redéfinition de l’altérité et ont conduit à l’interrogation des manifestations de racisme dans un pays, le Canada, qui n’a pas de passé colonial institutionnel. (Par parenthèse je le précise : le Canada n’a pas de passé colonial institutionnel au sens où il n’a pas bâti d’empire colonial extra territorial, il n’a pas mené une entreprise de conquête de territoires extérieurs assortie de la constitution d'un système esclavagiste comme ce fut le cas aux Antilles pour les pays européens.) Dans la redéfinition de l’altérité au mitan de notre société d’accueil, j’estime que le référent contradictoire, Haïti, par son mode d’inscription dans le combat contre la déportation des travailleurs, a contribué à une réactualisation de la réflexion sur les droits de l’homme, sur l’accueil des réfugiés politiques comme d’une conscience citoyenne devant faire pièce au racisme et à la xénophobie, et il n’est pas fortuit que la Ligue des droits de l’homme, à l’époque, ait accompagné les Haïtiens en lutte contre la déportation. C’est d’ailleurs dans ce contexte que le Québec a découvert non plus une Haïti île-paradis de plages ludiques, mais plutôt l’île-prison embastillée par la dictature mortifère des Duvalier.

J’aurais pu débuter cette communication en vous parlant de mon long engagement professionnel à l’Office de la langue française, à Québec et à Montréal, qui a constitué l’une de mes plus fortes inscriptions dans la société québécoise. Durant cette période, le référent contradictoire était quasiment absent, exception faite d’une mission que j’ai dirigée en Haïti. En 1987, en effet, j’étais responsable des accords de coopération terminolinguistiques entre le Québec et les Écoles de traduction du Canada, et j’ai joué ma partition –sur mandat du Gouvernement du Québec et de l'Office de la langue française–, dans la conceptualisation et la mise en oeuvre du premier accord de coopération linguistique entre le Québec et Haïti dans le domaine de la formation à la méthodologie de la recherche en terminologie et à la gestion des chantiers terminologiques. Cette mission a été riche d’enseignements et l’effort théorique qui en est résulté se trouve consigné dans un volumineux rapport de mission. Dans cette troisième séquence de mon parcours personnel, le lien entre Haïti et le Québec s’est étalé un court moment au périmètre du partage d’une langue-patrimoine, le français.

La quatrième séquence que j’identifie, en termes de parcours personnel, s’est installée suite au tremblement de terre de 2010 : je me suis lors fixé l’objectif, avec plusieurs collègues, d’apporter ma contribution de linguiste à la reconstruction du pays par la production en 2011 d’un livre de référence, L'aménagement linguistique en Haïti : enjeux défis et propositions[26] . Ce livre porte les traces de mon enseignement de la linguistique en Haïti vers 1992 –période d’une courte migration au pays natal--, et il consigne une inédite réflexion théorique sur la problématique des langues en Haïti par l’introduction, entre autres, d’un appareillage conceptuel sur le « droit à la langue », le « droit à la langue maternelle », le « bilinguisme de l’équité linguistique », les notions d’« aménagement linguistique », de « législation linguistique », de « convergence linguistique » et de « didactique convergente » créole-français. Le livre est préfacé par le linguiste Jean Claude Corbeil, le père de la Loi 101 adoptée par le parlement du Québec il y a plus de trente ans. Jean Claude Corbeil est l’une des grandes figures pionnières de l’aménagement linguistique du Québec et co-auteur du fameux Dictionnaire visuel thématique[27] traduit en 26 langues. Enfin l’appareillage conceptuel sur le « droit à la langue », le « droit à la langue maternelle » et le « bilinguisme de l’équité linguistique » est repris dans mon livre paru en 2014, le Plaidoyer pour une éthique et une culture des droits linguistiques en Haïti (coédition Cidihca/CEDH).

Cinquième séquence : depuis 2011 je produis régulièrement des études terminologiques et des articles de vulgarisation sur la problématique linguistique haïtienne, études et articles reproduits sur mon site www.berrouet-oriol.com . Il m’apparaît que cette cinquième séquence, depuis 2011, est celle d’un recentrement du référent contradictoire, Haïti, désormais au centre de mon travail de linguiste-terminologue. Pareil recentrement est toutefois en lien direct avec le Québec puisque ma démarche de linguiste-terminologue s’effectue à la lumière de l’expertise québécoise en matière d’aménagement linguistique.

Dans les différentes séquences de mon parcours personnel, la nécessité de la production d’une fiction poétique ne m’a jamais quitté : elle demeure centrale dans mon être-au-monde, dans mon enracinement au Québec et dans mon arpentage anaphorique de deux îles, Montréal et Haïti. J’assume que je suis né à la poésie, au Québec, durant mon long engagement professionnel à l’Office de la langue française. C’est la réflexion sur une éventuelle poétisation des vocabulaires scientifiques et techniques sur lesquels je travaillais alors, à la Banque de terminologie du Québec, qui m’a incité à « entrer en poésie » comme autrefois on entrait au monastère : le « Divertimento télématique » consigné dans mes Lettres urbaines de 1986 en témoigne de manière explicite. Avec le recul du temps, il m’apparaît aujourd’hui qu’Haïti n’a pas été au centre de ma production poétique. Mon projet poétique, qui porte en ses larges avenues les voix diverses de l’intime, sorte d’esthétisation de la langue elle-même, n’a pas élu l’île native, de manière explicite, au mitan de ma démarche de poète. Mais sur le mode d’une interpellation à distance, l’île native apparaît par des traces lexicales dans mes Lettres urbaines ; ces traces se font plus nominales dans mon livre Thòraya, d’encre le champ[28] paru en 2005, tandis qu’elles s’énoncent, tel un palimpseste, par la convocation interrogative de la mémoire des ancêtres dans En haute rumeur des siècles[29] publié en 2009 et, de manière plus distanciée dans mon Poème du décours[30] paru en 2010, livre dans lequel je fais fiction de la mémoire de l’Aïeul.

En guise de conclusion : la transculturation du Québec urbain est un lent long phénomène toujours en cours d’élaboration dans les convergences/divergences des dizaines de mémoires ethnoculturelles qui l’habitent. L’infinitude de nos identités est une réalité que nous pouvons appréhender dans différentes sphères du quotidien, tant dans le champ éducatif que dans celui de la musique, etc. L’un des exemples qui me semble le plus parlant est celui de la profonde transformation des habitudes alimentaires des Québécois ces trente dernières années grâce aux apports des sujets migrants. Depuis Roland Barthes et son fameux Empire des signes[31], nous savons ce que la cuisine révèle de l’âme, de la singularité des langues qui la nomment puisque toutes les langues naturelles sont des langues voyageuses et emprunteuses. À travers les cuisines installées à demeure au Québec, nous voyageons vers un proche ailleurs et nous nous livrons tous les jours à une activité de dénomination des cultures qui nous traversent. La latinité revendiquée par de nombreux Québécois dits « de souche » est désormais une trans-latinité qu’irrigue la trans-américanité des cultures. Le Québec en est un singulier laboratoire puisqu’il n’a aucun passé colonial institutionnel au sens de la conquête de territoires extérieurs et de la constitution d’un système esclavagiste externe.

Mon parcours personnel est à l’écoute de la trans-américanité des cultures et celle-ci irrigue désormais ma fiction poétique, d’une île à l’autre, d’Haïti à Montréal. Avec le recul du temps, j‘assume que la transculture irrigue ma poésie au sens de son infinutude, au sens des multiples identités culturelles en mutation qui l’habitent et lui donnent voix. Je l’illustre, pour terminer cette communication, à l’aide d’un extrait d’un livre à paraître bientôt aux Éditions Triptyque, Éloge de la mangrove[32] :

« et voici que pour chaque note de l’éloge j’ouvre voix au syllabaire du jour passant à pieds fertiles tant de frontières délavées j’ourle leurs langues voyageuses elles copulent depuis la nuit des temps aux lisières du Poème j’y ai souvent troqué mes silences statufiés mes mots-chrysalide mes épigrammes de mémorielle migrance légués par l’aïeul du premier patronyme qui longea Poème du décours au Tropique Sud du Génois chevauchant les caravelles gavées d’or de la Reina sabre au clair sur la nuque offerte du Taïno sabre au pair dans le ventre si festif de la Peule mais comment Découdre le désastre éfaufiler les malédictions enchaînées comment ramoner mon chant de chaude lune adossé aux caïeux prodigues des palétuviers lorsque chancelantes mes mains sur la farandole d’un compas cherchent labile quitus de soi ».

 



Références citées 

[1] Robert Berrouët-Oriol (1986). Lettres urbaines – Suivi de Le dire-à-soi. Éditions Triptyque, Montréal.

[2] Julia Kristeva (1974). La révolution du langage poétique. Éditions du Seuil.

[3] Julia Kristeva (1977). Polylogue. Éditions du Seuil.

[4] Sheena Wilson (2012) « Multiculturaliste et transculturalisme : ce que nous apprend la revue Vice Versa (1983 – 1996) ». International Journal of Canadian Studies / Revue internationale d’études canadiennes, n° 45-46, p. 261- 275.

[5] Jean Price-Mars [1928] (2011). Ainsi parla l’Oncle. Éditions Mémoire d’encrier, Montréal.

[6] Paul-Émile Borduas (1948). Refus global. Éditions Mythra-Mythe, Montréal.

[7] Paul-Émile Borduas (1954). La magie des signes. Musée d’art contemporain de Montréal.

[8] La transculture et ViceVersa (2010). Sous la direction de Fulvio Caccia, Éditions Triptyque, Montréal.

[9] Fernando Ortiz [1940] (2013). Controverse cubaine entre le tabac et le sucre. Éditions Mémoire d’encrier, Montréal.

[10] Gaston Miron (1970). L’homme rapaillé. Presses de l’Université de Montréal.

[11] Ronald Sutherland (1987). No Longer a Family Affair - Ethnic Writers of French Canada. S.l.é.

[12] Robert Berrouët-Oriol. « L'effet d'exil », Vice Versa, n° 17, décembre 1986/"janvier 1987.

[13] Jean Jonassaint (1986). Le pouvoir des mots, les maux du pouvoir : des romanciers haïtiens de l’exil. PUM/L’Arcantère, Montréal/Paris.

[14] Robert Berrouët-Oriol et Robert Fournier (1992) « L'émergence des écritures migrantes et métisses au Québec ». Québec Studies (Ohio), n° 14.

[15] Pierre Nepveu (1999). L’écologie du réel. Éditions du Boréal.

[16] Clément Moisan et Renate Hildebrand (2001). Ces étrangers du dedans – Une histoire de l’écriture migrante au Québec (1937-1997). Éditions Nota bene .

[17] Simon Harel (2005). Les passages obligés de l’écriture migrante. XYZ éditeur.

[18] Gilles Dupuis (2007). « Redessiner la cartographie des écritures migrantes », dans : Globe : revue internationale d’études québécoises, vol. 10, n° 1, 137-146.

[19] Émile Olivier (2004). La Brûlerie. Éditions du Boréal.

[20] Dany Laferrière (1985).Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer. VLB éditeur ; Paris : Éd. Belfond, 1989.

[21] Louis Aragon (1936). Les beaux quartiers. Éditions Denoël.

[22] Jean-Claude Charles (1985). Manhattan blues. Éditions Barrault.

[23] Robert Berrouët-Oriol (1986). « Négrophilie, schizophrénie ou les avatars de l’errance urbaine ». Vice Versa, février-avril 1986.

[24] Pierre Nepveu (1986). L’iver de Mira Christophe. Édirions du Boréal.

[25] Danielle Dumontet (2014). « La revue Vice Versa et le procès d’autonomisation des ‘écritures migrantes’ ». Zeitschrift für Kanada-Studien 34 (2014) 87–104.

[26] Robert Berrouët-Oriol  et al (2011). L'aménagement linguistique en Haïti : enjeux défis et propositions. Éditions du CIDIHCA et Éditions de l'Université d'État d'Haïti.

[27] Jean-Claude Corbeil (1986). Dictionnaire thématique visuel. Montréal, Québec/Amérique.

[28] Robert Berrouët-Oriol (2005). Thòraya, d’encre le champ. Éditions du Cidihca.

[29] Robert Berrouët-Oriol (2009). En haute rumeur des siècles. Éditions Triptyque. 

[30] Robert Berrouët-Oriol (2010). Poème du décours. Éditions Triptyque.

[31] Roland Barthes (1970). L’empire des signes. Éditions Skira.

[32] Robert Berrouët-Oriol (2016). Éloge de la mangrove. Éditions Triptyque.