Surréalisme en Haïti

Surréalisme en révolte en Haïti 

Profa. Dra. Normelia Parise 

Le Nouvelliste, 19 juillet 2011

 

Aimé Césaire (deuxième à partir de la gauche) en Haïti en 1944.


La poésie fait partie de ce genre d'équipée du corps et de l'esprit libres (René Depestre).

Aux années 40, l'esprit frondeur du Surréalisme trouvera des échos, des résonances profondes en Haïti. Le séjour d'Aime Césaire en 1944 et, ensuite, la visite d'André Breton en 1946 ont été comme des étincelles allumant la révolte chez les jeunes haïtiens aux prises avec une société traversée par des partages profonds de couleur, de classe et de culture. Si Césaire ouvre une fenêtre sur le surréalisme, Breton y allume le feu de la révolte surréaliste faisant appel, dans son discours au « Savoy », à la liberté, aux droits humains et des peuples à l'auto-détermination, contre toutes les servitudes. Dans son discours il déclare également que « le surréalisme a partie liée avec les peuples de couleur contre toutes formes d´impérialisme et de brigandage blancs ». En 1992, l'Institut Français d'Haïti sort deux numéros de la revue Conjonction consacrés au Surréalisme en Haïti. Les numéros 193 et 194 de Surréalisme et Révolte en Haïti présentent un certain nombre de textes qui cherchent à faire ressortir un pan de l'histoire littéraire haïtienne laissé dans l'ombre. Parmi une dissémination de textes poétiques, nous y trouvons des textes d'André Breton, d'Aimé Césaire, de Jacques Stephen Alexis, d'Alejo Carpentier, de René Depestre, de Georges Castera, de Milan Kundera, de René Bélance, de Magloire Saint-Aude. Il s'agit de conférences, d'interviews, de lettres et d'analyses qui suscitent un certain nombre de réflexions concernant le surréalisme en Haïti, pays du réalisme merveilleux, selon Alejo Carpentier. L'objectif de cette communication est […] de montrer qu'en Haïti le Surréalisme fait son entrée fracassante aux années 40, ayant été un des éléments déclencheurs de ce qu'on appelle la « révolution culturelle de 46 » ou « les cinq glorieuses », par laquelle la jeunesse haïtienne manifeste sa révolte contre une société fort marquée par l'impérialisme et le colonialisme. Après 20 ans d´Occupation américaine (1915-1934), la longue occupation ayant approfondit le racisme, Haïti se trouve sous le gouvernement d´Elie Lescot qui mène, en 1941-42, une campagne antisuperstitieuse contre le vodou. Du point de vue littéraire, « l'esprit et l'esthétique surréalistes » ont été comme une bouffée d'air permettant, par le dépassement du folklorisme, d´un certain indigénisme et d´une certaine négritude trop centrés sur la question raciale et sociale, plus de liberté d'expression et de création. Haïti devient, ainsi, aux années 40, la scène où se jouent d´importants bouleversements politiques, sociaux et culturels. Le carrefour où convergent des mouvements qui viennent de l´extérieur et qui éclatent à l´intérieur, en éclaboussant [...] le domaine de l´art occidental. Outres les visites d´Aimé Césaire en 44 et de Breton en 45, il y a eu celle d´Alejo Carpentier en 1941 qui alimente et déplace le débat esthétique en Amérique latine. Il y a eu également celle de Wilfredo Lam qui témoigne d´un intérêt grandissant des américains et des européens pour la peinture naïve ou primitive haïtienne. [...] D´ailleurs, c´est en 1945 et 1946 que cette peinture envahit la scène artistique en Amérique et en Europe. Époque de la création, par un américain, du Centre d´art haïtiano-américain. C´est intérêt semble se situer dans le prolongement de la découverte de l´art nègre aux années 20 et par le rayonnement du surréalisme et sa critique de la culture occidentale dans l´après-guerre.

 

Les deux numéros de la revue Conjonction cherchent à montrer les « conjonctions », « les hasards objectifs » […] dont parle le texte de Milan Kundera, entre la venue d'André Breton en 1945 en Haïti et la révolte de la jeunesse haïtienne, aimantée par l'hebdomadaire artistique d'avant-garde La Ruche, fondée en 1945 par les jeunes René Depestre, J.S. Alexis, Théodore Baker et Gérald Bloncourt. Parmi les témoignages, les discours, les conférences, le lecteur trouve dans ces publications des poèmes dont Dialogue de mes lampes, de Magloire Saint-Aude, salué par André Breton comme le grand poète de la Caraïbe; les textes d´Aimé Césaire, En guise de manifeste littéraire, sorte de poème-manifeste consacré à A. Breton et publié dans l'édition Présence africaine du Cahier d'un retour au pays natal et Poésie et connaissance où la poésie est conçue comme instrument, une arme de libération de l´homme.

 

Selon le témoignage de Paul Laraque, c'est "par un de ces hasards objectifs dont on n'a pas fini de rechercher les invisibles ficelles" qu'André Breton arrive en Haïti à l'époque où « le journal La Ruche organe de la jeunesse révolutionnaire, menait le combat contre la dictature du gouvernement rétrograde d'Elie Lescot » (Conjonction, 193 : 24). Maurice Lévêque, dans l'éditorial de la même revue, affirme que lorsque Breton arrive en Haïti, il trouve tout un mouvement d'effervescence culturelle mené par le groupe de La Ruche de René Depestre et J.S. Alexis. D'après lui, « Breton arrive porteur d'un pacte surréaliste, qui donne à la création artistique une portée politique. Un pacte triple de libération sociale de l'homme, de desencroûtement intégral des moeurs, et de refonte de l'entendement humain » (Conjonction, 193 : 6). Le poète Georges Castera, quant à lui, déchire le voile qui cachait ce pan de l´histoire de la littérature haïtienne. ... l'influence surréaliste a été déterminante. Anticipatrice. Toutefois, le surréalisme apporte aux poètes haïtiens moins une recette pour écrire qu'un souffle de révolte contre la dictature des rimailleurs, des faussaires, des contrebandiers, des sectaires et des pantouflards de tous bords [...]

 

Grâce au surréalisme, le poète haïtien arrive à évacuer de ses écrits la fausse angoisse du sujet qui le caractérise parfois à cause de la couleur de la peau. Les thèmes récurrents (race, souffrance, retour mythique en Afrique, etc.) disparaissent. [...] Pendant plus de 50 ans, voilà qu'on a occulté, puis essayé d'effacer méthodiquement de la mémoire des poètes et écrivains haïtiens le séjour de Breton en Haïti, cet évèvement majeur durant lequel la poésie et l'art sont à l'honneur (Conjontion 193 : 13,14).

 

Selon le poète Castera, depuis ces années un esprit frondeur traverse l´écriture donnant corps à un ensemble de revendications sociales, politiques et culturelles, déclenché par La Ruche et repris par Haïti littéraire aux années 60. Le Surréalisme représenterait le dépassement du « romantisme », du « parnasse », signant, selon ses mots, « le constat de décès de l'indigénisme ». Il a contribué à libérer la création poétique. Opinion qui rejoint celle de Paul Laraque pour qui les perspectives ouvertes par le Surréalisme en Haiti sont celles du dépassement des principales tendances de la poésie haïtienne : l'indigénisme, la négritude et l'humanisme révolutionnaire. Par ailleurs, citant Paul Sartre pour qui « la poésie noire de langue française était à l'époque la seule grande poésie révolutionnaire », P. Laraque voit le Surréalisme se prolonger et se renouveler dans la Négritude.

 

Pour les jeunes poètes, les apports du surréalisme concernent surtout la conception de la poésie comme puissance émancipatrice et annonciatrice; la pleine liberté de recherche artistique et « la nécessité impérieuse de concilier l'activité de transformation du monde et l'activité d'interprétation du monde ». En Haït des années 40, la trouée ouverte par Jacques Roumain et par Aimé Césaire aux années 20-30, prend de l´ampleur avec la visité d´André Breton. Le bouillonnement culturel et politique remarquable que connaît Haïti est comparé au mai68 français où la jeunesse haïtienne qui, dans l'après-guerre, étouffait sous le gouvernement répressif d'Elie Lescot, héritier de l'Occupation américaine (1915-1934), se révolte et prend le béton. La publication, en décembre 1945, d´un numéro de La Ruche en hommage à André Breton, après son discours au Savoy, est l´évènement marquant le début des manifestations. Cotisé par les habitués du « Vendredi André Breton », le journal est saisi et René Depestre, rédacteur en chef et enfant prodige et terrible de la poésie haïtienne, avec l'étudiant en médicine Jacques Stephen Alexis, est emprisonné. Ce qui déclenche tout un mouvement qui renverse le gouvernement Lescot. La génération de René Depestre et de Gérald Bloncourt, de René Bélance et de Jacques Stephen Alexis trouve ainsi dans le fleuve surréaliste de l'eau fraîche pour assouvir leur désir de liberté d´expression, liberté de création et d´action, leur révolte contre l'oppression impérialiste et colonialiste.

 

Par ailleurs, Laraque affirme que le Surréalisme était peu connu en Haïti avant la trouée lumineuse de Césaire (Conjonction, 193 : 24). Les jeunes haïtiens des années 40, lorsqu'ils reçoivent André Breton, avaient déjà bu dans la source de la « Négritude surréaliste » d'Aimé Césaire. Le séjour de Césaire en Haïti avait ouvert la voie à Breton. Si la venue d'André Breton a été comme une étincelle allumant le feu de la révolte, la jeunesse haïtienne avait déjà été initiée au Surréalisme par Aimé Césaire au fil de ses conférences, lors de son séjour dans le pays où la négritude s´est mise débout pour la première fois. Le Cahier de Césaire avait déjà introduit les jeunes haïtiens aux mystères et aux clairvoyances du surréalisme. Étincelles et Gerbes de sang de René Depestre, publiés respectivement en 1945 et 1946 en sont une sorte de testament et témoignage. Les thématiques de l'amour et de la révolte, de la poésie et de la révolution traversant ces deux petits livres de poésie et la conception de l'art poétique qui s'en dégage nous plonge dans la poétique de Césaire. Selon le poète, Étincelles « est un cahier de vers d'un jeune écolier en révolte du corps et de l'esprit; de petits tableaux poétiques d'un débutant qui portent le sceau des contextes haïtiens l'époque. Un essai lyrique mûri sur les bancs du lycée Pétion. » (Depestre, Étincelles suivi de Gerbes de sang, 2005 : 100) De sa lecture se dégage la conception de la poésie comme arme miraculeuse, instrument de transformation et de libération de l'homme. La bataille menée par la Négritude de Césaire a trouvé dans le Surréalisme des éléments lui permettant bâtir sa poétique qui portait en elle un projet de libération de l´homme noir. La lutte de Césaire est menée sur le plan de la culture. Pour Césaire, l'arène de combat de l'homme noir était la culture. Exclu de la « civilisation » et de la « raison », assimilé à la nature; dépossédé de son corps, de son nom, de sa langue, l´homme noir devait travailler pour en construire une autre. 

La lutte contre les contraintes de la domination socio-économique et politique, devait s´accompagner de la libération de tout un héritage de la pensée, de l'imaginaire, de la sensibilité. Elle permettrait à l'homme noir récemment sorti de l'esclavage, de se libérer de la charge négative pesant sur son esprit et son corps, de se refaire selon son « suc ». Par la culture, comprise comme création, il pourrait prendre possession de son identité et de son humanité aliénées, dépossédées par l'esclavage; il pourrait reconstruire son identité au niveau psychique, politique et culturel. Pour Césaire l'homme noir de la diaspora vivait dans un monde d'impostures et de faux-semblants, pièges tendus pour camoufler le ressort de leur domination. Ses armes miraculeuses servaient pour la libération de l'homme noir, pour refaire, selon l'expression de Breton, son entendement. Ce qui rapproche le poète martiniquais et le poète français c´est le projet poétique doublé d´un projet politique. La liberté de l´homme, son affranchissement de toute oppression matérielle présuppose son affranchissement d´un héritage spirituel, mental et idéologique. Aimé Césaire est celui qui a dit non à l´ombre. Ce à quoi il tenait c´était à la dignité de l'homme noir et de la civilisation africaine; à la contribution de l´homme noir à l´humanité. Sa négritude c´est la revendication de sa part opprimée, de sa part d´ombre qu´il voulait exposer à la lumière. Césaire avait la profonde conviction que l'art pouvait être un instrument de libération de l'homme noir, soumis à des siècles de deshumanisation et d'abrutissement dans le système colonial esclavagiste. 

En 1928, l´haïtien Price-Mars publie Ainsi parla l'Oncle, sorte de défense et illustration de la culture africaine. Face au colonialisme et au racisme de l'Occupant, Price-Mars préconisait le retour aux sources africaines de la culture haïtienne et la valorisation du nègre. Dans la Caraïbe, Césaire et Price-Mars deviennent d´illustres représentants de ce large mouvement politique et culturel mené par « les hommes de couleur » contre l´édifice colonial-esclavagiste encore debout.

 

De la lecture de ces deux revues, nous pouvons en dégager un certain nombre d'idées qui nous semblent pertinentes : 

- ce n´est que vers la fin des années 40 que le Surréalisme récolte ses meilleurs fruits en Haïti, sa meilleure récolte préparée par les jeunes de la Ruche;

- l´intérêt pour « l´art nègre » né aux années 20, période où le « primitivisme » devient une source de création et de réflexion théorique et esthétique, se prolonge aux années 40 en Haïti ;

- le Surréalisme se prolonge et se renouvelle dans la Négritude. Tout comme la Négritude s'est nourrie du Surréalisme; 

- les évènements de 46 en Haïti témoignent, selon Breton, de la seule fois où le Surréalisme a partie liée avec un mouvement de révolte;

- la poésie devient cette arme miraculeuse dont parle Césaire; instrument de révolte et de libération de l´homme.

 

Et quelques réflexions...

Pourquoi Haïti devient aux années 40 ce carrefour de rencontres? Alejo Carpentier, Aimé Césaire, André Breton, le peintre cubain Wilfred Lam. Breton et Lam sont invités par Pierre Mabille, à l´époque attaché culturel de l´ambassade de France. Lam est invité pour une exposition réalisée en 1946, pas à l´Institut Français d´Haïti, mais au Centre d´art haitiano-américain crée en 1944 et consacré à la valorisation de la peinture dite naïve d´Haïti. Breton est invité à l´ouverture de l´exposition de Lam et à une série de conférences. Carpentier, Breton et Lam sont venus à la recherche du merveilleux, de la pensée primitive, de l´art primitif. Breton en particulier cherchait entrer en contact avec des hommes plus près des sources. Sa quête du merveilleux et du primitif répondait au besoin « refaire l´entendement de l´homme et tranformer le monde ». Ainsi, à la première moitié du XXème siècle, l´Europe, meurtrie par les deux guerres mondiales et par la machine de destruction fasciste, trouvait dans le « primitivisme » une sorte de retour à l´enfance de l´humanité et une source de « refonte de l´homme ».

 

Par ailleurs, il est intéressant d´observer qu´en 44 deux évènements se produisent au niveau de la culture en Haïti: la création du Centre d´art par les américains et la venue de Césaire. Et en 45-46, deux autres évènements : le séjour d´André Breton et l´exposition de Wilfred Lam au Centre d´art. Des évènements qui font bouger les idées, les esprits et la société apportant une bouffée de liberté, bafouée par la suite. Quels rapports il y aurait entre ces évènements? Et quelles résonances et quelles répercussions? Il se trouve qu´Haïti s´est enfoncé par la suite dans la nuit duvaliériste. La Négritude de Césaire devient noirisme, une sorte de fascisme noir, et l´art haïtien se fait prisonnier du « naïf » et du « primitif » par le Centre d´art, qui devient une machine de production d´art « naïf » pour les marchés des Etats-Unis et d´Europe, avides d´évasion et d´exotique et, plus tard, par le gouvernement duvaliériste qui s´en approprie pour en faire une machine de production d´argent, pour cloisonner l´art dans des images idylliques et paradisiaques du pays et désamorcer le potentiel critique de la création artistique.

 

Dans le documentaire Art naïf, de 1976, le réalisateur haïtien Arnold Antonin expose les mécanismes de l'appropriation du champ de la culture par le pouvoir en retraçant « l'histoire de la triple exploitation économique, politique et idéologique de l'art naïf en Haïti ». Après les « cinq glorieuses », le beau [rencontrant le] multiple [s’est] terminé avec le départ « forcé » de Pierre Mabille, le mentor de cette rencontre, et d´André Breton dont les interventions ont alimenté l´insatisfaction de la jeunesse haïtienne et contribué au mouvement de révolte. La « révolution de 46 » a été éphémère, le pouvoir politique et économique l´ayant récupérée et/ou détournée, mais elle en dit beaucoup sur le potentiel libérateur de l´art et sa capacité d´ouvrir des trouées, des clairières au milieu du camp retranché de l´histoire.            

 

Source : Le Nouvelliste

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