Les éditos

Dictionnaire monolingue du créole haïtien

publié le 28 nov. 2016 à 12:03 par Robert Berrouët-Oriol   [ mis à jour : 2 déc. 2016 à 13:55 ]

Droit de parole, l'éditorial

 

Dictionnaire monolingue du créole haïtien 

Appel au débat public sur un sujet majeur de société

 

Par Robert Berrouët-Oriol

Montréal, le 28 novembre 2016

 


L’annonce de la prochaine mise en ligne, par des étudiants de quatrième année de la Faculté de linguistique de l’Université d’État d’Haïti, d’« Un dictionnaire numérique du créole haïtien en gestation [1] » a soulevé bien des interrogations tant au pays qu’en outre-mer. Cette annonce a été suivie de textes critiques examinant un projet entrepris par de jeunes universitaires inconnus au bataillon des lexicographes professionnels et sans qualification ni expérience dans le domaine hautement spécialisé de la dictionnairique [2]. Ces textes sont principalement consignés, en Haïti, dans le quotidien Le National, et, ailleurs, sur les sites Madinin’Art, Potomitan et Montray kreyòl habituellement visités par les lectorats des Antilles et de la diaspora.

 

Afin de prolonger et d’enrichir la réflexion sur le rôle d’un dictionnaire monolingue [3] de la langue usuelle et en particulier APPELER AU DEBAT PUBLIC sur la complexe question d’un dictionnaire monolingue du créole haïtien [4], l’édition de décembre 2016 du site www.berrouet-oriol.com consigne les textes suivants :


1.- « Pour un dictionnaire numérique du créole haïtien conforme aux normes de la lexicographie professionnelle », par Robert Berrouët-Oriol ;

2.- « Dictionnaire créole numérique : le poids des mots ! », par Roody Edmé ;

3.- « Culture de l’improvisation et amateurisme : à propos du projet de dictionnaire numérique du créole », par Charles Tardieu.

 

Ces trois textes sont précédés de l’article de Robert Berrouët-Oriol, daté du 4 novembre 2016, « Le dictionnaire numérique du créole haïtien : mirage, amateurisme ou labeur de haute exigence scientifique [5] » et paru sur le site www.berrouet-oriol.com .

 

Hormis ces quatre articles, la voix des enseignants, des écrivains, des chercheurs, etc. oeuvrant en Haïti, celle des institutions d’enseignement ou du ministère de l’Éducation se fait encore attendre sur un sujet aussi sensible et souvent passionnel au pays : la langue créole. Mais est-il fondé, est-il utile aujourd’hui d’APPELER AU DEBAT PUBLIC sur un projet certes académique mais qui est avant tout un sujet majeur de société se rapportant à la langue créole ? Alors même qu’Haïti dispose déjà d’un volumineux catalogue d’urgences nationales, pourquoi est-il impératif de prolonger la réflexion et d’APPELER AU DEBAT PUBLIC sur un projet de dictionnaire monolingue du créole haïtien, numérisé ou au format papier ?

 

LA LANGUE EST AU CŒUR DE TOUT APPRENTISSAGE ET DE TOUTE TRANSMISSION DES CONNAISSANCES. 

Dans tous les contextes d’apprentissage –collèges, coopératives agricoles, écoles techniques, universités, etc.--, l’expérience a montré que la langue est au cœur de l’acquisition des savoirs et de la transmission des connaissances. C’est par la langue qu’on nomme les objets, les idées, les raisonnements ; c’est à l’aide de la langue qu’on réfléchit les savoirs, que l’on transmet et partage des connaissances. Ce simple rappel d’une évidence première ne doit pas masquer la complexité de ces opérations qui relèvent de la neurolinguistique, de la didactique, de la sociolinguistique et de la pédagogie. Toute réflexion sur l’apprentissage et la transmission des connaissances en Haïti renvoie obligatoirement aux droits linguistiques [6], à l’aménagement linguistique [7] à l’échelle nationale, à une politique de la langue en salle de classe et à l’urgence de la refondation de l’École haïtienne. La profonde différenciation sociale de la demande scolaire ces quarante dernières années, la sous-qualification du système éducatif national induite par la dictature duvaliériste, la déperdition et l’échec scolaires ainsi que le statut officiel des deux langues du patrimoine linguistique national conféré par la Constitution de 1987 plaident pour une responsabilisation de l’État et de la société civile organisée dans le domaine linguistique. Le « droit à la langue [8] », le « droit à la langue maternelle créole [9] » figurent en amont de ce processus de responsabilisation.

 

UN DICTIONNAIRE EST UN OBJET SOCIAL, UN ÉTAT DE LANGUE À UNE PÉRIODE DONNÉE, UN OUTIL NORMATIF D’AIDE À L’APPRENTISSAGE DE LA LANGUE ET À LA COMMUNICATION.

Dans son étude « Dictionnaire [10] », Bernard Quemada, distingué linguiste-lexicographe de renommée internationale, nous instruit que « Le caractère social du dictionnaire tient à ce qu'il est perçu comme la somme des connaissances partagées par une communauté. Nul ne saurait en avoir une entière maîtrise, ce qui reste le privilège du dictionnaire. La représentation du monde, donnée par l'intermédiaire du traitement lexicographique (choix de la nomenclature et des citations, élaboration des définitions et des exemples), est bien celle que la communauté concernée se fait d'elle-même, de ses goûts et de ses valeurs. L'autorité de cette référence tient à un accord consensuel profondément établi : ce que dit le dictionnaire est légitime et vrai. De ce fait, il exerce une forte action normative en dehors de toute visée prescriptive propre et, pour l'usager, il représente une institution comparable au Code civil. Mais c'est aussi une institution culturelle, un « lieu de mémoire collective » (P. Nora) à l'instar des bibliothèques et des musées, l'une de ses finalités, directe ou indirecte, étant de conserver et de transmettre les éléments d'une culture à travers les mots définis et les discours cités. ».

Dans la société haïtienne, un futur dictionnaire monolingue du créole haïtien est appelé à jouer un rôle central à plusieurs titres : il contribuera à la standardisation de la langue, à la constitution d’un métalangage cohérent pour dénommer les réalités nouvelles (en particulier dans les domaines scientifiques et technologiques) ; il servira d’outil de référence à l’échelle nationale tout en offrant aux apprenants, notamment dans le système éducatif, des ressources linguistiques utiles à l’apprentissage des savoirs et des connaissances. Mais s’agira-t-il alors d’un dictionnaire monolingue créole de base conçu comme outil pédagogique destiné aux écoliers du primaire et du secondaire (dictionnaire d’apprentissage de la langue maternelle) ? Ou d’un dictionnaire monolingue bidirectionnel destiné aux unilingues créolophones déjà alphabétisés mais également aux élèves et aux étudiants principalement scolarisés en français dans l’actuel système éducatif ? Tout cela renvoie à la question suivante : quel type de dictionnaire faut-il élaborer et pour quel(s) public(s) ? De surcroit, Haïti dispose-t-elle, aujourd’hui, des ressources et expertise spécifiques en dictionnairique [11] pour produire, seule, un dictionnaire monolingue du créole selon les exigences de la lexicologie professionnelle ?

C’est pour cet ensemble de raisons, à la fois théoriques et pratiques, que l’idée et les conditions d’élaboration d’un dictionnaire monolingue du créole haïtien doivent être largement et publiquement débattues, d’autant plus que la production d’un tel dictionnaire ne devrait pas être uniquement l’affaire de lexicologues chevronnés, de spécialistes réputés et hautement qualifiés en dictionnairique [12], la science des dictionnaires. Ainsi, pour répondre aux besoins langagiers des 2 691 759 élèves, majoritairement créolophones répartis dans les 15 682 établissements de l’École haïtienne [13], la dimension didactique et pédagogique de l’entreprise dictionnairique devra s’articuler au cœur d’un tel projet. Et en amont la nécessité du débat public ne devrait pas être perturbée sinon masquée par les archaïsmes habituels de la société haïtienne, le marronnage face à la pensée critique, ni par l’esprit de chapelle ou le dogmatisme.

Le présent APPEL AU DEBAT PUBLIC s’adresse à toutes les catégories d’intervenants potentiels, individus et institutions : les parlementaires, les professionnels de différentes disciplines, les enseignants et chercheurs (Faculté de linguistique, Faculté des sciences de l’éducation de l’UniQ, Ladirep, École normale supérieure, Cresfed, associations de professeurs, etc.) ; les ministères de l’Éducation et de la Culture ; les institutions de la société civile ; les langagiers professionnels de la communication (journalistes, publicitaires, etc.) ainsi que les écrivains produisant tant en créole qu’en français.

 

L’une des actions concrètes pouvant résulter de ce débat public serait que la Faculté de linguistique de l’Université d’État d’Haïti propose et prenne la direction d’une recherche sociolinguistique à mener en six mois avec des partenaires institutionnels et destinée à définir la nature, la mission et le(s) public(s) visé(s) par un projet de dictionnaire monolingue du créole haïtien. Pareil projet pourrait être éventuellement conduit, entre autres, en partenariat avec l’Université des Antilles (Martinique et Guadeloupe) et le Creole Institute (Indiana University). 



[2] GALISSON, Robert (1992). « Dictionnairique et dictionnaires », in Études de linguistique appliquée, no 85-86, Didier Érudition, Paris. Voir aussi : PRUVOST, Jean (2000). « Dictionnaires et nouvelles technologies » P.U.F., Paris. Voir également : LO NOSTRO, Mariadomenica et Christophe REY (2015). La dictionnairique . Études de linguistique appliquée - N°1. Éditions Klincksieck.

[3] REY-DEBOVE, Josette (2005). « Typologie des dictionnaires généraux monolingues de la langue actuelle ». Quaderni del CIRSIL  www.lingue.unibo.it/cirsil. URL : http://amsacta.unibo.it/2301/1/Debove.pdf

[6] BERROUËT-ORIOL, Robert (2014). « Plaidoyer pour une éthique et une culture des droits linguistiques en Haïti ». URL : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/amenagement-creole-et-francais

[7] BERROUËT-ORIOL, Robert, D., Cothière, R., Fournier, H., Saint-Fort (2011). L'aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions. Éditions du Cidihca et Éditions de l'Université d'État d'Haïti.

[8] BERROUËT-ORIOL, Robert (2014). « Plaidoyer pour une éthique et une culture des droits linguistiques en Haïti ». URL : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/amenagement-creole-et-francais

[9] Idem, ibidem.

[10] QUEMADA, Bernard. « Dictionnaire  », Encyclopædia Universalis [en ligne]. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/dictionnaire/

[11] GALISSON, Robert (1992). « Dictionnairique et dictionnaires », in Études de linguistique appliquée, no 85-86, Didier Érudition, Paris. Voir aussi : PRUVOST, Jean (2000). « Dictionnaires et nouvelles technologies » P.U.F., Paris. 

[12] Idem, ibidem.

[13] Selon l’Unicef, « Le système éducatif haïtien  accueille 2 691 759 élèves dans 15 682 écoles. Alors que le secteur public reçoit 20% des élèves (538 963) dans 9% des écoles (1 420 écoles publiques), le secteur non public accueille 80% des élèves (2 152 796) dans 91% des écoles (14 262 écoles non publiques). » Source : Unicef, « L’éducation fondamentale pour tous ». URL : https://www.unicef.org/haiti/french/children_8837.htm [Consulté le 26 novembre 2016]

Impunité et assassinat de Michel Stéphane Bruno et de Whilems Édouard

publié le 14 juil. 2016 à 13:08 par Robert Berrouët-Oriol   [ mis à jour : 14 juil. 2016 à 13:51 ]

Impunité et assassinat de Michel Stéphane Bruno et de Whilems Édouard

 

MISE À MORT DE LA FÉCONDITÉ DES CONNAISSANCES EN HAÏTI

 

Par Robert Berrouët-Oriol 

Paru dans AlterPresse, Port-au-Prince, le 13 juillet 2016

 

 

C’est à titre de poète et d’enseignant que j’ai reçu de plein fouet et avec une immense tristesse, depuis Port-au-Prince, la nouvelle du décès par balles assassines de deux de mes anciens étudiants : Michel Stéphane Bruno tué le 15 juin 2016 à Puits Blain (Pétion-Ville) et Whilems Édouard trucidé le 8 juillet 2016 à Pétion-Ville.

Michel Stéphane Bruno a été mon étudiant en linguistique et communication à l’Université Quisqueya, tandis qu’en 4e année j’ai enseigné la terminologie à Whilems Édouard à la Faculté de linguistique appliquée. Je garde d’eux le souvenir attachant de deux jeunes universitaires curieux, l’esprit alerte, apprenants méthodiques et exigeants, ouverts aux rapports humains enrichissants et respectueux de l’Autre.

Michel Stéphane Bruno

Ces décès par balles assassines sont choquants et révoltants. Deux morts de plus, deux morts de trop dans un pays dont la criminalisation des structures et des moeurs remonte au terrorisme d’État duvaliériste, aux assassinats ciblés et à grande échelle de la dictature des Duvalier père et fils… Assassiner la vie en assassinant l’esprit est en effet l’une des principales chapes de plomb épandues sur le pays haïtien depuis la mortifère nuit duvaliériste…

Deux jeunes sont fauchés au cœur même de la fécondité des connaissances, dans le cours productif de leurs prestations professionnelles novatrices et reconnues. Michel Stéphane Bruno aura œuvré avec succès à l’inscription des droits citoyens dans le champ des nouvelles technologies et d’Internet, notamment au sein du Groupe Croissance. Whilems Édouard, pour sa part, aura travaillé avec un savoir-faire académique rare à l’effectivité des droits d’auteur dans le vaste domaine des droits fondamentaux, en particulier au Bureau haïtien du droit d’auteur. Ce savoir-faire juridique ainsi que sa formation académique à la Faculté de linguistique appliquée auront également sensibilisé Whilems Édouard à l’épineuse question des « droits linguistiques[1] » en Haïti. Deux jeunes porteurs de connaissances utiles au pays et assassinés à quelques semaines d’intervalle. Voici donc un élan brisé net par des balles mercenaires bien haïtiennes dans un pays garrotté sinon embaumé selon l’évangile caméléon du Core Group, un pays cimeterre le jour et cimetière la nuit, et qui peine à instaurer un État de droit sur un territoire livré aux chimères et appétits prédateurs des clans économiques et politiques.

Au pays de Jacques Stéphen Alexis, de Jacques Roche et de Magloire Saint-Aude, on égorge ainsi les connaissances, les savoirs et la compétence en anéantissant corps et esprits. Cette violence aux multiples mains gantées de sang, qui s’exprime au quotidien de la vie haïtienne à travers la criminalisation des mentalités, des structures de la société et de l’État n’est pas symbolique : elle est bien réelle et tend, sous couvert d’impunité, à néantiser dans le corps social les lumières de l’esprit, la fécondité des connaissances ainsi que la solidarité et la dignité citoyennes. Elle est dans l’absolu la négation absolue des droits citoyens.

Pareille criminalisation des mentalités, des structures de la société et de l’État s’est renforcée ces trente dernières années à l’aune des populismes de droite comme de gauche, avec son cortège de milliers de morts annuelles, sans voix, sans noms connus, sans réalité statistique, sans justice et sans réparation. Le populisme de droite (celui des duvaliéristes, des ex-Forces armées d’Haïti (FAdH), des mercenaires fomenteurs de coups d’État, des militaires zenglendos devenus chefs d’État, etc.) et le populisme de gauche (dans ses différentes composantes mercantiles aristidiennes et kleptocrates lavalasiennes) portent une inégale mais lourde responsabilité dans le renforcement de la criminalisation de la société haïtienne. On en voit les effets, entre autres, dans les gesticulations, les pitreries clownesques et le carnaval tèt kale en cours aujourd’hui au Parlement haïtien où ont trouvé refuge nombre de présumés narcotrafiquants et autres « bandits légaux » connus, liés ou pas à la petite confrérie rentière néo-duvaliériste dénommée Parti haïtien tèt kale (PHTK). Et sous couvert d’une impunité/insécurité tolérée par différents « régimes » politiques depuis 1986, le renforcement de la criminalisation de la société haïtienne encore duvaliérisée va de pair avec le bouclage d’un système judiciaire de tradition servile. Il y a lieu ici de rappeler que le Parlement haïtien n’a voté, depuis 1986, aucune loi légitimant la démacoutisation et la déduvaliérisation d’un pays où le trafic d’armes de toutes sortes fleurit à grande échelle et dans lequel les nantis de la bourgeoisie de rente, les narcotrafiquants et les clans politiques ont lourdement armé leurs « gangs criminalisés[2] » et leurs quasi « milices privées[3] ».

                        Whilems Édouard

Jean Claude Bajeux, éclaireur et veilleur émérite du domaine des droits humains en Haïti, en avait fait le diagnostic dans un texte d’une exemplaire pertinence daté du 30 septembre 2008, « Le blocage de la justice : une question d’impunité[4] » :

« Le bouclage de la justice s’est transformé en un système dont la pièce maitresse est l’existence d’une impunité réciproque garantie aux délinquants, ceux qui violent les droits des personnes, leur vie  et leur  corps, et ceux qui détournent l’argent  de l’État. On retrouve  ce système  à travers les deux cents années  de l’existence  de l’État haïtien. L‘étonnant  c’est le jeu de l’impunité où chacun trouve un autre chacun pour couvrir leurs violations et détournements et empêcher qu’ils soient sanctionnés. Il s’agit d’un maillage  serré par-delà les clivages politico-idéologiques, un système de sécurité réciproque. »

Je partage la peine et l’indignation de tous ceux qui ont connu Michel Stéphane Bruno et Whilems Édouard. Cette peine et cette indignation sont miennes au petit-jour guettant la lumière de la justice. Les exprimer publiquement, je le souhaite, contribuera à conforter la famille de Michel Stéphane Bruno et de Whilems Édouard à qui nous adressons nos condoléances émues et le sentiment de notre solidarité.

Enroués telle une clameur, notre colère et notre chagrin contre le mutisme de la pierre se dressent dans la langue du Droit face au meurtre intolérable de Michel Stéphane Bruno et de Whilems Édouard. Deux morts de plus, deux morts de trop, nos voix et leurs voix emmêlées ne peuvent ni être tuées ni être tues : elle doivent faire corps avec la voix des institutions de la société civile pour vaincre durablement l’impunité et contribuer à l’établissement d’un État de droit garant de justice et de réparation. Il nous appartient de définir les modalités nouvelles d’un commun cheminement pour que ne meure pas en Haïti la fécondité des connaissances, la soif des savoirs et la solidarité citoyenne.

 

Notes

[1] Robert Berrouët-Oriol (2014) : Plaidoyer pour une éthique et une culture des droits linguistiques en Haïti. Éditions du Cidihca, Montréal, et Centre œcuménique des droits humains, Port-au-Prince.

[2] Robert Berrouët-Oriol, 31 octobre 2015 : « Chimè et tontons macoutes dans le viseur de Saint Paul ». 

[3] Idem, ibidem.

[4] Jean Claude Bajeux, 30 septembre 2008 : « Le blocage de la justice : une question d’impunité », consigné sur le site « Haïti lutte contre l’impunité » : http://blog.haitiluttecontre-impunite.org/enlumiere/articles-en-vedette/leblocagedelajusticeunequestiondimpunite

UN TICKET ROSE POUR L’IMPUNITÉ EN HAÏTI

publié le 28 févr. 2016 à 12:13 par Robert Berrouët-Oriol   [ mis à jour : 3 mars 2016 à 17:54 ]

L’alliance Rony Gilot / Jocelerme Privert 


UN TICKET ROSE POUR L’IMPUNITÉ EN HAÏTI

Par Robert Berrouët-Oriol

Montréal, le 28 février 2016


Les milliers de victimes de la dictature duvaliériste –qui attendent encore justice et réparation de l’État haïtien--, ont reçu de plein fouet la nouvelle de l’affligeante nomination en février 2016 de Rony Gilot au poste de secrétaire général adjoint du Palais national. Cette nomination a été décidée par Jocelerme Privert, le Président provisoire d’Haïti. L’affaire est sérieuse, elle mérite notre meilleure attention puisqu’il s’agit de la nomination d’un actif baron du duvaliérisme au cœur même du pouvoir exécutif haïtien dans le contexte d’une incertaine transition politique. Mais qui est donc Rony Gilot ? 

Un tonton macoute encore « en service commandé » 

Actuellement INCULPÉ devant la justice haïtienne, Rony Gilot n’est pas le premier venu sur la scène nationale. Tonton macoute « en service commandé » depuis les années 1960, il traîne derrière lui un passé scabreux, a été mêlé à de violents actes de répression de la dictature duvaliériste durant la grève de 1960 - 1961 de l'UNEH (Union nationale des étudiants haïtiens),  et il a entrepris une « œuvre » révisionniste et apologétique de réhabilitation du duvaliérisme et de la dictature duvaliériste dans ses publications. Ancien responsable du journal de propagande jeanclaudiste « L'Assaut » dans les années 1980, membre fondateur et propagandiste du Conseil national d’action jeanclaudiste, le CONAJEC, au cours des années 1970 - 1980 et de la Fondation François Duvalier en 2006, Rony Gilot est l’auteur notamment de « Au gré de la mémoire. François Duvalier, le mal-aimé » (Le Béréen, 2007) ; « Au gré de la mémoire, Jean-Claude Duvalier ou l'ingénuité captive » (Le Béréen, 2010), ouvrages dans lesquels il s’emploie à travestir la nature essentiellement totalitaire et kleptocrate de la dictature duvaliériste. Une certaine sous-culture complaisante de compromis « à l’haïtienne » a au fil des ans permis à Rony Gilot, avec la publication de ses livres, de se faire passer pour un historien crédible sinon pour un « écrivain » dans quelques médias, auprès du public et auprès de certains opérateurs culturels… 

La « carrière » politique de Rony Gilot, sorte de « révisionniste officiel », s’enracine dans l’histoire même du duvaliérisme. Dans son célèbre livre « Fort-Dimanche, Fort-la-mort », Patrick Lemoine, qui a été emprisonné au Fort Dimanche durant la présidence de Jean-Claude Duvalier, apporte ce troublant témoignage :

« Pour moi, Roger Lafontant était surtout cet étudiant qui avait dénoncé ses camarades, lors de la grève de 1960. Par la suite, il devait organiser une milice de macoutes universitaires, avec les Didier Cédras, Henry Rémy, Ernst Carlin, Kedner Baptiste, Robert Germain, Serge Conille, Ernst Larsen, Serge Rameau, Rony Gilot, Jacques Deverson, etc. Beaucoup d’étudiants furent forcés de s’enrôler, et de subir l’entraînement au camp de Fort-Dimanche. Devenir espion ou milicien ouvrit ainsi, pour beaucoup, les portes de l’université » (éd. Trafford Publishing [1996], 2011, p. 74).

Le témoignage de Patrick Lemoine est confirmé par les recherches de l’économiste et historien Leslie Péan. Dans un article daté du 13 juin 2011, « Leslie Péan scalpe Rony Gilot » (Le Nouvelliste : http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/93720/Leslie-Pean-scalpe-Rony-Gilot), et traitant de son livre « Entre savoir et démocratie. Les luttes de l'Union nationale des étudiants haïtiens sous le gouvernement de François Duvalier » (éd. Mémoire d’encrier, 2010), le journal fait droit aux recherches bien documentées de l’économiste qui lui aussi a levé le voile sur le passé politique de Rony Gilot, ancien député et ancien ministre de l’Information sous le régime de Jean-Claude Duvalier. Ainsi, dans les années 1960,  

« Le gouvernement utilisa la corruption financière et l'idéologie noiriste pour diviser l'UNEH [Union nationale des étudiants haïtiens]. Son fer de lance fut Roger Lafontant, membre de l'Association des étudiants de médecine et de pharmacie (ADEM) qui, assisté de Robert (Bob) Germain, de Rony Gilot et d'autres comparses, organisa une milice tonton macoute estudiantine. Les étudiants duvaliéristes reçurent un chèque de cent dollars par mois du ministère de l'Intérieur (p. 63) », a écrit Leslie Péan » […] « Vingt textes originaux de l'UNEH ayant échappé à la censure ont dénoncé la trahison de Lafontant, de Germain, de Gilot », souligne Leslie Péan. »

Les faits montrent donc que Rony Gilot est depuis les années 1960 un duvaliériste « en service commandé » à l’instar du tonton macoute Arthur V. Calixte, auteur d’un article mystificateur et négationniste paru dans Le Nouvelliste d’Haïti le 8 février 2013, « Jean-Claude Duvalier, la grande victime de l’histoire » (là-dessus voir la «Lettre ouverte d’un poète au quotidien Le Nouvelliste d’Haïti - La tentative de réhabilitation de Jean-Claude Duvalier est un flagrant déni de justice », par Robert Berrouët-Oriol, Journal des alternatives , 16 février 2013 : http://journal.alternatives.ca/spip.php?article7184). 

Des années 1960 à 2016, Rony Gilot a activement œuvré pour la défense et la justification du régime totalitaire des Duvalier. Ainsi, on le retrouve en 2006 à la manœuvre active pour le retour au pouvoir des duvaliéristes et le retour du nazillon Jean-Claude Duvalier en Haïti. Un article du journal Le Floridien daté du 1er novembre 2006, « Les nostalgiques du régime des Duvalier » (http://www.lefloridien.com/actualites_images/cover138.pdf), relate que Rony Gilot a lancé le plaidoyer suivant : « L’ancien ministre de Duvalier et membre fondateur du Conseil national d’action jean-claudiste (CONAJEC) a appelé le Parti de l’unité nationale [PUN, parti ouvertement duvaliériste] à lancer une campagne d’adhésion massive afin de devenir un “véritable instrument de prise de pouvoir”. » Ce plaidoyer est également attesté dans un article de Radio Kiskeya, « Surprenant come-back des duvaliéristes sur la scène politique haïtienne avec le lancement officiel de la « Fondation François Duvalier » (texte daté du 23 octobre 2006 : http://radiokiskeya.com/spip.php?article2698) : « Présentant fièrement l’événement, M. Gilot, médecin de formation, parlementaire inamovible pendant des années et membre fondateur du Conseil national d’action jean-claudiste (CONAJEC), a indiqué que la mission de la Fondation François Duvalier est de valoriser le patrimoine intellectuel et politique de celui qui dirigea Haïti d’une main de fer de 1957 à 1971, avant de céder le pouvoir, à sa mort, à son fils et successeur désigné Jean-Claude. » Mais Rony Gilot n’est pas seulement un tonton macoute « en service commandé », il est également UN INCULPÉ par-devant la justice haïtienne.

Un inculpé par-devant la justice haïtienne 

En effet, Rony Gilot est cité comme « consort » dans le procès de l’ex-dictateur Jean-Claude Duvalier pour crimes d’État et crimes contre l’humanité. Si la mort de ce dernier a éteint la procédure judiciaire historique engagée contre sa personne, celle visant les « consorts » du nazillon Jean-Claude Duvalier est actuellement pendante devant la justice haïtienne –parmi ces « consorts » l’on retrouve le dénommé Rony Gilot. Il est expressément visé par l’Arrêt de la Cour d’appel de Port-au-Prince en date du 20 février 2014, signé par les juges Jean Joseph Lebrun, président de la troisième section à la Cour d’appel de Port-au-Prince, Durin Duret et Marie Jocelyne Casimir. Cet Arrêt casse l’ordonnance du juge Carvès Jean, qui avait rejeté les poursuites contre l’ancien dictateur Jean-Claude Duvalier pour crimes contre l’humanité. En voici un extrait : 

« Attendu qu'il a lieu pour la Cour de constater que malgré le fait que par réquisitoires d'informer en date des 20 avril 2008 et 18 janvier 2011, l'instruction est ouverte contre les inculpés Jean Claude Duvalier , Michèle B Duvalier, Simone 0. Duvalier, Jean Sambour, Samuel Jérémie, Auguste Dougé, Jean Robert Estimé, Ronald Bennet, Frantz Merceron, Édouard Berrouet, colonel Franck Romain, Dr Bernadin Rosarion, Gérard Prophète , Milice Midi, Christophe Dardompré St Voyis Pascal, Rony Gilot et consorts pour les présomptions graves d'avoir commis, comme auteurs ou complices, des crimes contre l'humanité, crimes financiers, actes de corruption , forfaitures, concussion de fonctionnaires, détournements de fonds , vols et associations des malfaiteurs, la plupart de ces inculpés n'ont été ni convoqués , ni interrogés par le Juge d'Instruction qui s'est contenté de rendre son ordonnance uniquement contre Jean Claude Duvalier qu'il a renvoyé par devant le Tribunal Correctionnel pour être jugé pour délit de détournement de fonds publics; Attendu qu'il convient de reconnaître que la situation des autres inculpés cités dans les réquisitoires d'informer du Parquet mérite d'être prise en compte, ce qui pourrait remettre en  cause l'ensemble de la décision relative à ce chef, et pour ne l'avoir pas fait, l'ordonnance du vingt-sept janvier deux mille douze sera sanctionnée par la Cour… » (Sources : Défenseurs des opprimés (DOP) – « Prise de position sur la nomination de Rony Gilot » – Port-au-Prince, 21 février 2016 ; voir aussi le texte intégral de l’Arrêt du 20 février 2014 sur le site « Haïti lutte contre l’impunité » : http://www.haitiluttecontre-impunite.org/texts/59)                           

La Cour d’appel de Port-au-Prince a été à dessein tout à fait explicite dans son Arrêt, comme le précise avec justesse l’agence en ligne AlterPresse : 

« Elle exige, en même temps, l’identification de tous ceux entrant dans la rubrique de consorts [dont Rony Gilot], la précision de la situation des inculpés décédés, l’audition à titre de témoins de tous les citoyens cités par les plaignants à l’occasion de leur déposition devant la cour, l’accomplissement de tous actes d’instruction nécessaires, notamment l’identification d’autres témoins éventuels au cours de la nouvelle information. » (AlterPresse : « Haïti-Justice : La cour d’appel reconnaît la nécessité de juger Jean-Claude Duvalier pour crimes contre l’humanité », AlterPresse, 20 février 2014 : http://www.alterpresse.org/spip.php?article16030#.Vs0x3LRd5Qw


Cet Arrêt désignant le juge Durin Duret Junior pour effectuer « un supplément d’instruction » s’intéresse donc désormais aux « consorts » du défunt dictateur Jean-Claude Duvalier :

« Après la mort de Jean-Claude Duvalier, le sort de tous les suspects cités dans les réquisitoires d’informer du Parquet en date des 20 avril 2008 et 18 janvier 2011, et l’identification de ceux entrant dans la rubrique "et consorts" sont au centre de l’attention. Sur les listes initiales dressées par le procureur figurent : Franck Romain, Christophe Dardompré, Michèle Bennett, Simone Ovide Duvalier, Jean Sambour, Samuel Jérémie, Auguste Douyon, Jean- Robert Estimé, Ronald Bennett, Frantz Merceron, Edouard Berrouet, Bernardin Rosarion, Gérard Prophète, Milice Midi, Saint-Voiyis Pascal et Rony Gilot » (Jean Elie Paul : « Haïti-Duvalier : Que sont devenus les barons de la dictature? », AlterPresse, 6 février 2015 : http://www.alterpresse.org/spip.php?article17660#.Vs2wX7Rd5Qx). 

Le « supplément d’instruction », d’une importance capitale pour la suite des procédures dans le volet judiciaire de la lutte contre l’impunité, est en effet cause pendante devant la justice haïtienne car de fait

« La mort de Jean Claude Duvalier ne met pas fin aux poursuites entamées devant la justice, les victimes du régime Duvalier ayant également porté plainte contre les proches collaborateurs de l’ex-dictateur » a déclaré Pierre Espérance, le Directeur exécutif du « Réseau national de défense des droits humains » RNDDH et Secrétaire général de la « Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme » (FIDH).

Une position que partage Me Pascal Paradis, Directeur général d’ « Avocats sans frontières Canada » (ASFC), le principal partenaire du Collectif contre l’impunité, qui regroupe la plupart des plaignants contre l’ex-dictateur et ses principaux collaborateurs : « La mort de l’ancien dictateur Jean-Claude Duvalier ne marque pas la fin de la procédure judiciaire engagée en Haïti pour faire juger les plus hauts responsables des violations graves des droits humains qui ont été commises de 1971 à 1986 […] parmi lesquels Jean Valmé, Rony Gilot et Emmanuel Orcel […] » (« Le décès de Duvalier ne met pas fin à la procédure judiciaire », 7 octobre 2014 : http://ehaitinetwork.com/le-deces-de-duvalier-ne-met-pas-fin-la-procedure-judiciaire/)

Du reste, on l'aura noté, les nouvelles autorités en poste en Haïti fin février 2016 viennent d’être publiquement interpellées dans un 

« communiqué de presse conjoint, daté du 20 février 2016, de Amnesty international, [de] Human Rights Watch, [de] la Fédération internationale des droits humains (Fidh) et [d’] Avocats sans frontières Canada (Lwbc) [qui] appellent les autorités concernées à faire avancer le dossier de poursuites contre Duvalier et consorts. (…) Des mesures importantes doivent être prises « afin de finaliser l’enquête, d’établir la responsabilité pénale individuelle des collaborateurs de Duvalier et de mener un procès équitable et impartial », souhaite Pascal Paradis, directeur général d’Avocats sans frontières Canada. (…) Le nom de Rony Gilot, cité comme consort, ministre de Duvalier et actuellement secrétaire général adjoint du palais national, sous la présidence provisoire de Jocelerme Privert, figure dans un réquisitoire d’informer, daté de 2008. » Les nouvelles autorités d’Haïti appelées à poursuivre des procédures judiciaires contre l’ex dictateur Jean-Claude Duvalier et ses acolytes », AlterPresse, 26 février 2016 : http://www.alterpresse.org/spip.php?article19760#.VtGIerRd5Qx

Il importe donc de bien comprendre que Rony Gilot n’est pas un simple citoyen lambda nostalgique de la « révolution » duvaliériste ou un individu ayant parfaitement le droit –en dehors de ses liens avec les crimes d’État de la dictature duvaliériste--, de professer sa volontaire adhésion catéchétique au duvaliérisme : il est encore un tonton macoute « en service commandé », et il est surtout UN INCULPÉ devant la justice haïtienne. Ce statut judiciaire, en dépit de la présomption d’innocence dont bénéficient les inculpés selon la loi, lui enlève toute légitimité pour occuper une haute fonction dans l’Administration publique du pays et rend illégale sa nomination partisane par Jocelerme Privert. Mais il semble bien que l’actuel Président provisoire d’Haïti, faisant fi du devoir de réserve, n’a aucun état d’âme à se placer au-dessus et en dehors de la justice haïtienne en nommant L’INCULPÉ Rony Gilot au poste de secrétaire général adjoint du Palais national ; frappé d’amnésie volontaire en ce qui a trait aux crimes de la dictature duvaliériste, Jocelerme Privert n’a eu aucune crainte à se lier à tel baron duvaliériste contribuant ainsi, lui aussi, à consolider la machine infernale de l’impunité. 

Consolider la machine infernale de l’impunité 

Car comme avant lui Jean-Claude Duvalier et Michel Martelly, Jocelerme Privert se présente sous le masque bateleur du « rassembleur », d’un faiseur de « l’unité de la famille haïtienne » (slogan cher aux duvaliéristes) dans une conjoncture particulièrement complexe : 

« Le président provisoire haïtien, Jocelerme Privert, confirme son statut de rassembleur pouvant faciliter une entente entre les partis politiques de gauche et de droite. J'ai autour de moi des membres du parti lavalas et du parti duvaliériste, a insisté M. Privert lors de son premier déplacement dans une ville de province. « Je peux m'enorgueillir de pouvoir rassembler autour de moi les représentants de tous les secteurs de la vie nationale, a dit M. Privert assurant qu'il peut discuter franchement avec eux. Il affirme avoir prêché par l'exemple en regroupant dans son cabinet des citoyens représentants tous les courants politiques. » (« Privert se présente en rassembleur », Radio Métropole, 22 février 2016 : http://metropolehaiti.com/metropole/full_une_fr.php?id=28141).


Photo : de gauche à droite Rony Gilot, Jocelerme Privert et Fritz Jean, nouveau Premier ministre, au Palais national, Port-au-Prince, 26 février 2016.


Les données d’analyse disponibles aujourd’hui ne permettent pas encore de dire si l’accession de Rony Gilot au poste de secrétaire général du Sénat haïtien en 2008 s’est effectuée avec le concours actif de Jocelerme Privert ; l’Histoire aura à l’établir. En revanche, l’Histoire contemporaine, les faits identifiables et mesurables de la vie nationale ont montré que « rassembler », faire « l’unité de la famille haïtienne » en dehors de toute entreprise de justice et de réparation pour les victimes de la dictature duvaliériste est un leurre, un bluff et, surtout, une mystification et un déni de justice foulant aux pieds les droits des milliers de victimes du terrorisme d’État duvaliériste. Cette sous-culture du « kase fèy kouvri sa », de l’amnésie décérébrante programmée, terriblement toxique depuis 1986 notamment, revient à absoudre à l’avance les auteurs et complices des crimes contre l’humanité de la dictature duvaliériste. Et à frayer avec eux sans états d’âme, à les présenter comme « fréquentables » sinon dépositaires d’un « savoir faire irremplaçable » dans la gestion des affaires de l’État. Soyons clairs et éclairons davantage l’alliance Rony Gilot/Jocelerme Privert car selon l’esprit du pacte conclu entre eux il s’agit :

1.     de faire des duvaliéristes --y compris les « consorts » du procès Jean-Claude Duvalier, y compris les tontons macoutes responsables de crimes contre l’humanité--, des interlocuteurs crédibles ; 

2.     de faire croire que le camp duvaliériste est « un parti politique comme les autres », sur un même pied d’égalité que les autres, alors même qu’il dispose encore d’une réelle « imprégnation » idéologique dans toute la société haïtienne et qu’il a à sa disposition, en toute impunité, une disparate « force de frappe » terroriste (gangs armés, à l’instar de ceux financés et armés par certains secteurs de la grande bourgeoisie haïtienne, à l’instar des « chimères » criminalisés financés et armés par les différents régimes Lavalas) ;

3.     d’accréditer la fausse idée selon laquelle les crimes d’État de la dictature duvaliériste sont de même nature, sont comparables et surtout égaux à ceux commis après 1986.

L’alliance Rony Gilot/Jocelerme Privert est un ticket rose pour l’impunité en Haïti. Elle est un redoutable et très mauvais signal donné à l’actuelle transition politique au pays. Comme Michel Martelly --néoduvaliériste déclaré qui s’est tant affiché avec le nazillon Jean-Claude Duvalier et Prosper Avril flanqués d’Evans Paul/KPlim--, Jocelerme Privert a choisi de s’inscrire dans une sombre et mortifère « tradition » à l’œuvre depuis février 1986 : le pacte impunitaire avec les barons duvaliéristes. Les tontons macoutes et autres têtes pensantes de la dictature duvaliériste se sont toujours arrangés pour codiriger en sous-main chacune des étapes de la transition politique au pays, piégeant et hypothéquant ainsi, constamment, l’établissement d’un État de droit en Haïti. Et comme pour leur faciliter la tâche, le camp démocratique haïtien, toutes tendances politiques confondues, n’a pas su faire barrage à une telle imposture –par aveuglement populiste, ou par manque de vision, ou par rachitisme analytique, ou par souci de ne mener que des luttes politiciennes pour le pouvoir. Il est attesté que le pacte impunitaire trouve ses fondements dans « l’imprégnation » idéologique duvaliériste d’Haïti. Plusieurs travaux de recherche ont illustré le fait que le langage duvaliériste, sa puissance symbolique, ont fortement marqué l’inconscient collectif haïtien. Ces recherches ont démontré que « l’imprégnation » idéologique duvaliériste d’Haïti, avant et après 1986, est une constante dans la vie du pays. Or ces trente dernières années, la déduvaliérisation d’Haïti n’a pas été vraiment faite en profondeur malgré de réelles avancées dans plusieurs domaines (liberté de la presse, droit d’association, élections ouvertes, etc.), et plusieurs générations de jeunes ont grandi au pays dans un réel dénuement analytique en ce qui a trait à la dictature des Duvalier. (Sur les sources historiques et idéologiques du langage duvaliériste, voir notamment : Karl Lévêque, « L’interpellation mystique dans le discours duvaliérien », revue Nouvelle optique, Montréal, 1971 ; Laennec Hurbon,  « Culture et dictature en Haïti. L'imaginaire sous contrôle » (éd. L’Harmattan, Paris, 1979) ; Serge Philippe Pierre, « Pouvoir, manipulation et reproduction du pouvoir. Une analyse sémio-narrative du discours de François Duvalier », éd. C3, Port-au-Prince, 2015 ; voir aussi  la présentation en 2014 de «L’État duvaliérien » sur le site « Haïti lutte contre l’impunité » : http://www.haitiluttecontre-impunite.org/index_by_tag/2?page=1 .) 


Photo : de gauche à droite Rony Gilot et Jocelerme Privert, Palais national, Port-au-Prince, 26 février 2016. 

En lien avec le pacte impunitaire, il faut aussi rappeler que depuis 1986 aucun programme d’éducation à la citoyenneté dans le système éducatif haïtien n’a outillé les jeunes quant à l’analyse critique de la dictature duvaliériste, ce qui leur aurait permis de comprendre les enjeux politiques à l’œuvre dans le pays et de contrer, en une démarche conséquente, toute tentative de réhabilitation du duvaliérisme ainsi que les diverses offensives révisionnistes de falsification de l’Histoire. Ainsi, on a vu le nazillon Jean-Claude Duvalier invité à titre de « parrain » d’une promotion sortante de l’École de droit des Gonaïves et y prononcer, pince sans rire, un discours applaudi par des jeunes nés après la chute de la maison Duvalier (« Le discours de Jean-Claude Duvalier aux Gonaïves », Le Nouvelliste, 20 décembre 2011 : http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/100663/Le-discours-de-Jean-Claude-Duvalier-aux-Gonaives).

En définitive, c’est essentiellement dans la configuration de la machine infernale de l’impunité qu’il faut comprendre l’arrivée de Rony Gilot au Palais national aux côtés du Président provisoire. Avec la nomination par Jocelerme Privert de Rony Gilot au poste de secrétaire général adjoint du Palais national, l’enjeu encore actuel pour les duvaliéristes, en plus d’être l’éminence grise au cœur du pouvoir, est de perpétuer le règne de l’impunité en Haïti, règne vieux de trente ans et au cours duquel ils n’ont pas eu à rendre compte de leurs crimes contre la nation haïtienne. Éloge de l’impunité, de l’amnésie programmée, d’un avenir sans passé… Dont l’effet durablement voulu et entretenu est de nier les droits et de faire taire la voix des milliers de victimes de la dictature duvaliériste qui attendent encore justice et réparation de l’État haïtien.


Première publication, Port-au-Prince le 3 mars 2016 : AlterPresse

LE PRÉSIDENT HAÏTIEN PERSISTE DANS L’INSULTE FAITE AUX FEMMES

publié le 4 févr. 2016 à 03:25 par Robert Berrouët-Oriol   [ mis à jour : 4 févr. 2016 à 04:09 ]

Chant du cygne de Michel Martelly 

LE PRÉSIDENT HAÏTIEN PERSISTE DANS L’INSULTE FAITE AUX FEMMES

Par Robert Berrouët-Oriol

Montréal, le 4 février 2016

 

On le savait en public vulgaire et ordurier… Sa déjà vieille « carrière » de musicien –plus précisément de clown amuseur public--, est dans le champ artistique jonchée de détritus paroliers, d’appels aux pulsions violentes les plus archaïques et discriminantes. Malgré cela, ou sans doute à cause de cela, une partie de la petite bourgeoisie pétionvilleoise traditionnellement privilégiée ainsi qu’une ample frange du lumpen prolétariat des grandes villes flanquée de « lumpen professionnels » et de « lumpen intellectuels » ont plébiscité la musique obtuse de Sweet Micky autoproclamé « président du konpa ». De là à vouloir fantasmatiquement devenir président tout court du pays, il n’y avait qu’un pas à franchir et il l’a fait sous la houlette de certains occultes « amis » d’Haïti et dans le droit fil d’une mesurable faillite de l’État haïtien.

On le savait en public grossier et scatologique, méprisant les intellectuels, les écrivains comme les poètes, et voici que par un obscur golpe électoral concocté en vase clos l’Organisation des États américains (OEA) a su l’imposer en 2011 comme président de la République d’Haïti. Ce golpe électoral foulait lors aux pieds la vérité des urnes dans un contexte où moins de 20% de la population d’Haïti s’était prévalu de son droit de vote…


Michel Martelly (à gauche) et Jean Claude Duvalier (à droite).

L’autoproclamé « président du konpa », devenu président d’Haïti à l’aune d’une périlleuse magouille, s’est appliqué dès son arrivée au pouvoir à instituer le règne des « bandits légaux » dans l’Administration du pays et à afficher ses liens avec les plus connus des narcotrafiquants haïtiens. Admirateur des Léopards de Jean Claude Duvalier –corps militaire anti guérilla de préservation du pouvoir de la dictature mis sur pied par la CIA au début des années 1970--, ami affiché des narcotrafiquants de l’Armée d’Haïti qui ont fomenté le coup d’État de 1991, Sweet Micky alias Michel Martelly est également connu pour sa misogynie, son mépris affiché des femmes, en particulier pour les femmes qui représentent en Haïti un modèle citoyen.


Mépris halluciné des femmes 

On l’a vu à l’œuvre ces derniers mois et les frasques du chanteur-président n’ont pas manqué de soulever un tollé dans les médias sociaux comme dans la presse traditionnelle. Ainsi, le Nouvelliste d’Haïti rapporte les propos de plusieurs interlocuteurs qui assument à visière levée que Michel Martelly est

« […] une honte pour le pays, il n’est pas à sa place, il déshonore la fonction de président de la République, […] il n’est pas lucide… » […] les réactions après les injures du chef de l’État contre cette dame lors d’un meeting à Miragoâne mardi dernier [28 juillet 2015] ne sont pas tendres envers le locataire du palais national. Dans les réseaux sociaux et dans les médias, les gens ont exprimé leur colère contre le président de la République. » [… S’exprimant elle aussi,] « La militante de défense des droits de la femme, la sociologue Danielle Magloire, considère comme une agression sexuelle les propos de Michel Martelly contre cette dame à Miragoâne. »  Michel Martelly a encore frappé fort… », Le Nouvelliste du 30 juillet 2015 : http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/148018/Michel-Martelly-a-encore-frappe-fort)

Plus près de nous, la presse nationale et internationale s’est indignée avec raison face au déferlement de haine et de mépris contenu dans la méringue carnavalesque que diffuse en Haïti Sweet Micky alias Michel Martelly (voir l’article « Le carnaval démagogique du président d'Haïti », journal Libération, édition du 2 février 2016 :  http://www.liberation.fr/planete/2016/02/02/le-carnaval-demagogique-du-president-d-haiti_1430340; voir aussi l’article le plus récent, « Haïti-Médias : concert de condamnations de la chanson sexiste de Martelly contre la journaliste Liliane Pierre Paul », AlterPresse, édition du 4 février 2016 : http://www.alterpresse.org/spip.php?article19637#.VrLNU7Rd5Qw). Calomnieuse, méprisante et ouvertement sexuellement agressante, la version 2016 de la méringue carnavalesque du chanteur-président s’intitule « Ba l bannann nan » (« donne-lui la banane ») et de nombreux médias haïtiens refusent courageusement de la diffuser alors même que dans la nuit du 30 novembre 2015 les locaux de Radio télé Kiskeya ont été l’objet de tirs d’armes à feu (voir l’article « Attaque armée contre les locaux de Radio Télé Kiskeya » : http://www.radiokiskeya.com/spip.php?article10584). La méringue carnavalesque du chanteur-président cible avec violence deux journalistes de renom, Jean Monard Métellus, qui dirige l’émission « Ranmasé » de Radio télévision caraïbes, et Liliane Pierre-Paul, animatrice du journal quotidien en créole de Radio Kiskeya, « Jounal katrè ». Depuis Port-au-Prince l’Agence en ligne AlterPresse, tout en rappelant l’hostilité constante de Michel Martelly à l’égard de la presse, fait un état des lieux en ces termes :

« Un fragment d’une méringue carnavalesque de « Sweet Micky » (Michel Martelly), dans laquelle est fredonné le refrain Ti Lili (en référence à la journaliste Liliane Pierre-Paul, que Martelly voudrait ridiculiser), circule sur les réseaux sociaux, depuis la fin de l’année 2015. Cette meringue attentatoire de Michel Martelly cible la journaliste et directrice de programmation de Radio Télé Kiskeya, Liliane Pierre-Paul, qui a été déjà qualifiée par Martelly de Ti Lili dans le cadre d’une interview à Radio Télévision Caraïbes (Rtvc). Dans une note datée du 16 décembre 2015, l’Association nationale des médias haïtiens (Anmh) a dénoncé cette méringue carnavalesque de « Sweet Micky », qui a repris son costume de musicien-amuseur public à travers cet acte inqualifiable, qui traduit son irresponsabilité et son incurie. » (« Haïti-Culture : le carnaval national 2016, prévu à Port-au-Prince du 7 au 9 février, malgré le marasme économique et une période tumultueuse », AlterPresse, édition du 19 janvier 2016 : http://www.alterpresse.org/spip.php?article19546#.VrKFlLRd5Qw)                                                                             

                                                                                                                     Liliane Pierre Paul

Dans une société haïtienne archaïque et profondément machiste, l’attitude de Sweet Micky alias Michel Martelly participe d’un séculaire mépris des femmes et d’un lourd déficit de citoyenneté légué par la dictature duvaliériste. Alors même que la période du carnaval est celle durant laquelle s’exprime la défiance, la critique satirique, la dérision, les « pwen » et autres piques peu amènes pour les pouvoirs en place, l’actuel locataire du Plais national entend lui aussi « jouir de la liberté d’expression » pour contrer ceux qui ont osé porter un regard critique sur son erratique gestion du pays ces cinq dernières années. Mais pour répondre aux journalistes assimilés à des détracteurs,  Sweet Micky alias Michel Martelly emploie le seul langage qu’il connaît, celui du rapport de forces inégal, de la calomnie sous le manteau de l’impunité, de la menace implicite et de la néantisation des femmes selon l’évangile misogyne. Fidèle à lui-même, il s’exprime de manière vulgaire et scatologique : il fait du Sweet Micky drapé en président de la République. Et puisque la sexualité-de-domination est le lieu par excellence de l’infantilisation, du mépris et de la néantisation des femmes, c’est sur le terrain d’une sexualité violentée qu’il convie celle qui est visée par son mépris, « Ti Lili » (« Petite Lili »), surnom de Madame Liliane Pierre-Paul que seuls les amis intimes et les proches parents ont le droit d’utiliser. En créole haïtien, le « ti » réfère aussi à une catégorisation de « petit », de subalterne, de « moitié de », de second rôle, et le chanteur-président le sait bien lorsqu’il choisit de catégoriser ainsi une journaliste connue pour sa droiture et qui, emprisonnée et torturée dans les années 1980, a été violentée dans sa chair sous la dictature de Jean Claude Duvalier. Madame Liliane Pierre-Paul a été violentée à l’instar de l’actuel « premier Ministre » Evans Paul qui, lui, arrêté et torturé à la même époque, a choisi en dehors de toute justice-réparation la voie peu reluisante de la compromission avec ses bourreaux : il n’a pas hésité à serrer la main et à poser aux côtés du nazillon Jean Claude Duvalier et du zenglendo Prosper Avril, aux Gonaïves, le 1er janvier 2014. 

De gauche à droite : Evans Paul/KPlim, Jean Claude Duvalier, Michel Martelly et Prosper Avril aux Gonaïves le 1er janvier 2014.


En pratiquant le dénigrement et le mépris pour Liliane Pierre-Paul --considérée comme un symbole de la démocratie en Haiti--, dans la méringue carnavalesque « Ba l bannann nan », Sweet Micky alias Michel Martelly tente de saper les conquêtes féministes des trente dernières années ainsi que les acquis mesurables mais encore fragiles du camp démocratique haïtien dans ses différentes composantes. Sans tomber dans le piège de la provocation « détournante » du locataire du Palais national d’Haïti, il importe de bien comprendre que le chanteur-président poursuit un objectif stratégique que l’on peut également retracer dans la récente cabale menée sur Storm TV par des proches du pouvoir tèt kale :

« Le directeur général de la station [Radio télévision Kiskeya], Marvel Dandin, qui intervenait au cours dudit journal, a cité deux proches de Michel Martelly connu sous les noms de Ronald (Roro) Nelson et Jojo Lorquet, dans le cadre d’une émission réalisée sur Storm TV, qui s’amusaient à « dénigrer la directrice de programmation de Radio/Télé Kiskeya ». « Si Liliane a une famille, qu’elle le présente à la population », a déclaré l’un des deux individus susmentionnés. « Si Liliane avait un fils ou une fille, ce serait celui ou celle qu’elle avait eu d’un officier de l’armée d’Haïti pendant qu’elle était en prison », a renchéri l’autre animateur de l’émission diffusée sur Storm TV. » (« Liliane Pierre-Paul, victime de « dénigrement » de la part de deux proches du président Martelly », Radio télévision caraïbes, 24 janvier 2016 : http://www.radiotelevisioncaraibes.com/nouvelles/haiti/liliane_pierre-paul_victime_de_d_nigrement_de_la_part_de_deux_pr.html )


Détourner l’attention citoyenne de la catastrophe électorale de 2015

En définitive, avec  la méringue carnavalesque « Ba l bannann nan », et à l’aide de la cabale conduite sur Storm TV, il s’agit pour Sweet Micky alias Michel Martelly de détourner l’attention citoyenne de la catastrophe électorale de 2015 et de la fin constitutionnelle du mandat du président le 7 février 2016… afin qu’il puisse parachuter un successeur qui lui soit dédié ou qui lui soit lié, comme après 1986 les tontons macoutes avaient tenté de prolonger la durée de vie du duvaliérisme sans Jean Claude Duvalier. Le pouvoir néo-duvaliériste de Sweet Micky alias Michel Martelly connaît parfaitement son modèle, le jeanclaudisme illusionniste, et il entend poursuivre sa stratégie garantissant la perduration du néoduvaliérisme en Haïti (voir Robert Berrouët-Oriol : « Le retour du duvaliérisme en Haïti sous le manteau rose de la « réconciliation nationale » : http://www.berrouet-oriol.com/droit-de-parole/les-editos/retour-du-duvalierisme-haiti). Il est donc « logique » que ce pouvoir néo-duvaliériste attaque aussi violemment Liliane Pierre-Paul et Jean Monard Métellus : en réalité c’est l’idée même de démocratie et d’État de droit qui est attaquée sous couvert de méringue carnavalesque. 

Tel me semble être le véritable enjeu à l’œuvre dans la conception et la diffusion de la méringue carnavalesque « Ba l bannann nan », dans la manière dont Sweet Micky alias Michel Martelly exprime sa tortueuse misogynie, son profond mépris des femmes haïtiennes qui est, en structure profonde de son propos, un radical mépris pour l’entrée des femmes haïtiennes dans une citoyenneté moderne et responsable. Et pareil mépris se donne également à voir dans d’autres secteurs de la vie nationale. Ainsi, la présidence du chanteur-amuseur public a réactivé et alimenté le préjugé de couleur en Haïti, l’arrogance méprisante des mulâtristes contre le reste de la population ; elle a pour l’essentiel mobilisé (rale yon bak) et conforté ce que la société haïtienne a de plus obscur, de plus réactionnaire et de plus mystificateur dans la gouvernance du pays, au point où certaines âmes pieuses ivres de promesses se sont laissé piéger, ont cru que le tandem Martelly/Lamothe avait une « vision éducative » pour le pays (projet Psugo) sinon une « vision équilibrée de la question linguistique haïtienne » et du créole (projet Académie créole)…

Début février 2016, l’un des termes de l’alternative qui se tisse est bien de contrer efficacement la stratégie de perduration du néoduvaliérisme en Haïti dans l’après Martelly : le très court terme saura le montrer. L’autre terme pourrait être l’exercice du droit citoyen de Jean Monard Métellus et de Liliane Pierre-Paul de porter plainte dès le 8 février 2016 contre le dénommé Michel Martelly redevenu simple citoyen et ne bénéficiant plus de l’immunité attachée à la fonction présidentielle. Pareille plainte devant les juridictions nationale et internationale compétentes sera un temps fort et aura valeur d’enseignement, notamment pour les jeunes, dans le combat des femmes haïtiennes pour le respect et la dignité et vers l’accès à la pleine citoyenneté.

Yon lèt tou louvri pou Kaptenn koukourouj

publié le 26 juil. 2015 à 12:13 par Robert Berrouët-Oriol

En marge de « Les grands chantiers de la traduction en créole haïtien »

Yon lèt tou louvri pou Kaptenn[1] koukourouj

Robert Berrouët-Oriol

Montréal, le 28 janvier 2015

 

Kaptenn koukourouj monchè,

Mwen kontan lè m wè etid mwen an, « Les grands chantiers de la traduction en créole haïtien[2] », rive jwenn ou kòm sa dwa epitou m ap remèsye w pou mesaj[3] (nòt) ou voye ban mwen pou w ban m lide pa w sou analiz mwen an. Se konsa mwen swete pou gen dyalòg ak deba pami tout langajye yo, tout tradiktè pwofesyonèl osnon amatè ki apresye travay mwen an menm jan yo apresye travay lòt lengwis kreyolis yo. Mais la configuration de ton frêle message, cher Kaptenn koukourouj, à la suite de mon étude laisse songeur et il convient de s’en désoler comme il faut se désoler de toute « félicitation » incongrue et de nature clanique que tu as reçue à propos de ton texte. Lors de la diffusion de mon étude, le 18 janvier 2015 et les jours suivants, j’ai souhaité sa mise en débat public par la survenue d’articles de fond. Men Kaptenn ou chwazi pale yon pawòl ti mamit anndan yon lòt ti mamit, yon pawòl ki pa pòy pawòl pa m nan : mesaj ou a monchè se yon repons dilatwa, mwen pral di pou kisa. Se regretan, men se chwa pa w. Mwen swete lòt moun ki vle mete pye nan diskisyon an va vini ak lòt kalte agiman. 


Kaptenn koukourouj devlope yon sèl lide pa li nan mesaj li voye ban mwen an : li di mwen kritike tradiksyon kreyòl ki fèt yo [pou magazin Haïti perspectives], koulyè a mwen ta dwe tounen yon tradiktè, mwen ta dwe bay tradiktè yo solisyon pou yo fè travay yo, epitou mwen ta dwe tradwi an kreyòl « Les grands chantiers de la traduction en créole haïtien ». Mwen di repons Kaptenn nan se dilatwa li ye poutèt li kouri l al kache pou gwo problèm mwen poze yo nan zafè tradiksyon kreyòl la, li pito ap jwe marèl ak koze « solisyon » mwen ta dwe bay lò mwen fin fè analiz mwen an. Pawòl dilatwa Kaptenn koukourouj la merite jwenn bon jan limyè si nou pa vle tonbe nan konfizyon menm lè tout moun ap mache ak bòn volonte yo lan pla men yo.

M ap tanmen reponn ak mo « kritike » a : en créole haïtien, dans le parler de tous les jours, « kritike » est un terme péjoratif qui comporte le sens négatif de « juger les personnes et les choses en relevant surtout leurs défauts ». Poutèt li vle kouvri tradiksyon kreyòl tout moun konnen li fè pou magazin Haïti perspectives la, Kaptenn koukourouj chwazi fè mawonaj devan tout gwo pwoblèm mwen analize nan etid mwen an, kòm kwa li pran pòz l ap bay tèt li baboukèt pou l ka ban mwen baboukèt. Se poutèt sa tou mwen di mesaj ou a  monchè se yon repons dilatwa  li ye. Menm jan an, Kaptenn koukourouj, ou di : mwen fin kritike, mwen fin « denonse travay ki mal fèt yo », koulye a mwen dwe bay solisyon epitou al mete men nan chantye tradiksyon yo. Mwen pa p jwe jwèt marèl sila a, mwen menm mwen pa p mare pye m nan zafè « kritike » sa a : ak atik mwen an, mwen pa rete nan nivo « denonse » osnon « kritike », mwen fè yon « étude critique », se pa menm bagay. Tansèlman kilès ki pè kanpe devan yon « étude critique » ? Pi fò lan moun ki pè kanpe devan yon « étude critique » se moun ki dogmatik, ki sektè, ki renmen fonksyone lan ti gwoup k ap bat bravo k ap di « félicitation » lajounen kou lannuyit. Il importe par ailleurs de savoir que le refus de la critique chez beaucoup d’Haïtiens comporte un enjeu éthique[4] relevant de la quête de la connaissance et de la vérité  –cet aspect de la question devra cependant être développé ailleurs. Pour l’heure, je dirai que l’exercice de la faculté critique, de l’esprit critique est une condition primordiale et première du processus de connaissance lui-même. Pour comprendre et accéder à des niveaux supérieurs de connaissance, l’esprit humain a besoin d’identifier, de situer, de classer, d’analyser, de critiquer en comparant les éléments de connaissance entre eux. Priver l’esprit humain de la faculté de critiquer c’est le rendre inapte au processus de compréhension, donc de connaissance.

En choisissant l’enfermement (yon pawòl ti mamit) qui consiste --par l’injonction que tu m’adresses de me muer en traducteur--, à réduire mon propos à une fourniture d’équivalents créoles tu témoignes, cher Kaptenn koukourouj, d’un souci légitime tout en prêtant le flanc à une certaine démagogie populiste à l’œuvre chez nombre de « militants » créolistes. Il s’agit donc selon ton message (a) que je me décrète traducteur vers le créole afin de fournir illico des « solutions » aux traducteurs; et (b) de produire dans la langue créole mon texte « Les grands chantiers de la traduction en créole haïtien ». Kaptenn koukourouj monchè, gen lè ou pa t byen li entwodiksyon etid mwen an : mwen di aklè ki sa mwen te vle analize nan tèks mwen an, epitou ki sijesyon ak pèspektiv mwen te vle bay nan koze fòmasyon akademik/fòmasyon pwofesyonèl tradiktè to. Etid mwen an pa chita sou resèt mirak, sou solisyon prese prese mwen ta dwe bay tradiktè yo. Il eût été présomptueux de ma part de prétendre pouvoir ou devoir apporter des solutions toutes cuites aux traducteurs au terme de mon étude : je ne suis pas traducteur de formation, je ne m’improvise pas traducteur vers le créole alors même que je plaide pour une professionnalisation de la traduction créole. Ainsi, c’est par souci de rigueur dans la démarche et parce que je sais que la traduction est un métier exigeant que j’ai fait appel en mai 2014 à une traductrice professionnelle afin de traduire en créole mon « Plaidoyer pour une éthique et une culture des droits linguistiques en Haïti[5] » sous le titre de « Pledwaye pou yon etik ak yon kilti ki tabli respè dwa lengwistik ann Ayiti ». Ce livre est disponible en version tête-bêche créole-français, à Montréal, aux Éditions du Cidihca.

Produire des textes de haut niveau en créole haïtien est une perspective légitime et un objectif concret qui ne doivent pas être enfouis sous des spasmes populistes. J’appartiens à une génération qui a reçu toute sa formation intellectuelle en français, je suis parfaitement conscient que lorsque j’écris en créole je procède à une opération traduisante[6] et que pareille opération  draine toutes sortes de difficultés à la fois lexicales, sémantiques et terminologiques. Mais l’option de produire des textes de haut niveau en créole est juste en son principe car cette langue doit chaque jour confirmer sa prise de possession de l’écrit sur différents registres. Produire en créole : par la rédaction de premier niveau ou par la traduction professionnelle, le processus n’est pas le même. Et produire en français une étude critique sur les problèmes de la traduction créole ne m’autorise pas à décréter que je serais devenu, par autoproclamation, un traducteur attitré vers le créole. De même, il est hors de question que je réponde à l’injonction selon laquelle une fois posé un diagnostic critique sur les problèmes de la traduction créole, mon propos pour demeurer crédible devrait emprunter le chemin caillouteux des chantiers de traduction  –ce n’est pas mon métier et il y a lieu de récuser à visière levée pareil détournement de mon étude.

Kaptenn koukourouj monchè, gen lè ou pa t byen li konklizyon etid mwen an : mwen trase yon pèspektiv pratiko pratik an jeneral («rompre avec les équivalents créoles de type périphrase définitoire/explicative»), epitou mwen louvri yon kokenn chenn pèspektiv nan zafè fòmasyon pou mete kanpe pwofesyonalizasyon metye tradiktè a ann Ayiti. Kidonk monchè, fòk ou reli konklizyon m nan, m pa konprann kouman ou ka rete bèbè sou zafè fòmasyon tradiktè yo : « À vouloir faire de la traduction un métier, il s’agira de définir un programme commun de formation en traduction et en rédaction technique et scientifique en phase avec les besoins du pays et qui saura donner la priorité à la traduction vers le créole. Ce programme de formation universitaire devra, à l’horizon 2020 – 2025, fournir au pays des langagiers compétents pouvant entre autres contribuer à la production d’ouvrages unilingues créoles comme de vocabulaires et de lexiques bilingues français-créole (ou encore anglais-créole, espagnol-créole[7]).

Kaptenn koukourouj monchè, nan reflechi n ap reflechi sou pwoblèm tradiksyon kreyòl yo, fòk nou elve nivo diskisyon an pou n fè travay la vanse tout bon vre…

Le refus ou la banalisation de la théorie, d’un enjeu théorique, est un procédé qu’utilise le populisme linguistique pour asseoir l’idée que le simplisme est l’équivalent de la simplicité, alors même que le simplisme est une porte ouverte sur la confusion comme sur le déficit de vision. Il faut savoir, à ce sujet, que subsiste encore de nos jours l’idée erronée selon laquelle on peut se contenter du service minimum, de la simplification à outrance, du « chemen dekoupe » dès lors qu’il s’agit du créole. Le populisme linguistique s’arc-boute ainsi au mépris de la langue créole et lui porte préjudice. Ainsi voudra-t-on privilégier « en toute simplicité » l’option des solutions recettes aux dépens d’une vision linguistique conséquente qui s’articule à la nécessaire formation universitaire et professionnelle des traducteurs  --l’ornière du parcellaire à contre-courant d’une démarche d’ensemble, formelle et méthodique.

Zafè vizyon an se pa pawòl anlè. Vizyon lengwistik m ap defann nan tout liv ak atik mwen pibliye yo makònen ak yon pèspektiv ki klè kou ròch lagalèt : bay kreyòl la tout dwa li menm jan ak tout lòt lang natirèl kretyen vivan pale, anpeche zòt neye kreyòl la nan yon ti kwi, lan yon ti mamit de pou kenz. Kidonk an menm tan n ap chache bon jan ekivalan kreyòl pou tout tradiksyon nou yo, menm jan an tou nou dwe veyatif pou n mare travay tradiksyon an ak yon vizyon lengwistik konsekan jan mwen te moutre l la nan « Plaidoyer pour une éthique et une culture des droits linguistiques en Haïti ».

Cher Kaptenn koukourouj, nous voici interpellés par la définition et la mise en œuvre d’un modèle standard en traduction générale comme en traduction scientifique et technique créoles. Alors quelle devrait être la configuration d’un tel modèle standard ? Comment l’incontournable formation universitaire en traduction devrait-elle contribuer à l’édification d’un tel modèle pour qu’il soit durablement institutionnalisé ?

Vaste enjeu s’il en est, qui devra à son niveau être abordé plus tard en un texte distinct.

Cordialement,

Robert Berrouët-Oriol

 

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ANNEXE YON MESAJ MICHEL-ANGE HYPPOLITE (KAPTENN KOUKOUROUJ)

Pou Robert Berrouët-Oriol [25 janvier 2015]

Mwen li analiz-kritik Robert Berrouët-Oriol la, ki rele : LES GRANDS CHANTIERS DE LA TRADUCTION EN CRÉOLE HAÏTIEN. Nan analiz li a, mwen remake li al chèche konnen sa ki te deja fèt nan domèn tradiksyon nan lang kreyòl la. Travay Berrouët-Oriol la gen yon nivo istorik, yon nivo analiz ak bon jan kritik solid sou travay tradiksyon ki ap fèt, soti nan franse ale nan kreyòl. Se trè byen! Travay analiz kritik Robert Berrouëtt-Oriol la pral fòse moùn ki ap fè travay tradiksyon ( pwofesyonèl kou amatè) ale an pwofondè nan nannan sans mo yo anvan yo kouche yo sou papye.

Konsta Robert Berrouët-Oriol fè yo montre limit anpil nan tradiktè yo ansanm ak limit ki genyen nan materyèl ki ta dwe ekziste pou ede moùn ki ap fè tradiksyon yo nan akonplisman travay yo. Anfèt, pi gwo defi nan fè travay tradiksyon se jwenn mwayen pou kòlte ak absans divès materyèl ki ta dwe ekziste pou travay tradiksyon an rive byen fèt.

Robert Berrouët-Oriol siyale aklè, apati kèk ekzanp, tradiksyon ki pa byen fèt. Se trè byen, men travay Robert Berrouët-Oriol pa kab kanpe senpman nan nivo denonse travay ki mal fèt yo. Robert Berrouët-Oriol dwe ale pi lwen toujou, paske li genyen anpil konesans nan domèn leksikoloji ak tèminoloji ki kab pèmèt li devlope materyèl nan nivo leksikal nan chan konpetans li oubyen ede lòt kreyolis yo nan konble twou vid ki genyen nan domèn tradiksyon kreyòl la.

Robert Berrouët-Oriol chwazi yon echantiyon tradiksyon ki soti nan Haïti Perspectives pou li demontre erè ki parèt nan anpil tradiksyon ki fèt an kreyòl , men li pa bay okenn pwopozisyon pou korije erè li siyale yo.

Nan travay Robert Berrouët-Oriol la, li rapòte pawòl Marie-Christine Hazaël-Massieux nan « La traduction de la Bible en créole haïtien : problèmes lingusitiques, littéraires et culturels.» Se trè byen. Anfèt, pawòl Hazaël-Massieux yo se konsta li fè pandan li te ap analize tradiksyon labib la. Nan sans sa a, li klè pou tout moùn, se aksyon plis kritik byen chita ki pou mennen chanjman. Si pyèsmoùn pa vle pran chans fè tradiksyon kreyòl epitou si tout moùn deside pran yon atitid founi je gade, lang kreyòl la ap toujou rete menm plas.

Nan faz moùn ki ap fè tradiksyon kreyòl yo rive la, yo bezwen pi plis toujou pase remak jeneral. Yo bezwen zouti pou yo travay. Yo bezwen modèl. Se poutèt sa mwen ta ankouraje Robert Berrouët-Oriol vin mete men nan chantye tradiksyon an ansanm ak tout lòt kreyolis ki ap pran risk nan domèn lan pou pèmèt lang kreyòl la vanse. Kounye a, se tou pa Robert Berrouët-Oriol pou li vin konsolide fondasyon chantye konstriksyon kreyòl la nan nivo konpetans li. Tankou mwen toujou di li :Menm jan ak tout lòt lang, kreyòl pa gen limit. Limit lang kreyòl la, se limit moùn ki ap sèvi ak li yo.

Alaverite, tankou tout moùn konnen li, nou pa kab soti nan zewo pou nou rive sibitman nan san. Fòk gen etap ki franchi. Se nan devlopman etap sa yo menm, mwen kwè Robert Berrouët-Oriol ta dwe vin pote-kole.

Yon premye etap se ta, si Robert Berrouët-Oriol pa deja fè li, tradwi tèks li a : Les Grands chantiers de la traduction en créole haïtien, nan lang kreyòl la, epi pataje li ak lòt kreyolis . Kalite travay sa a ta kab ede nan devlopman yon vokabilè espesyalize nan domèn lengwistik ak nan domèn tradiksyon, paske, mennen koulèv lekòl se yonn, fè li chita se de. Epitou, pa gen pi bèl fason pou yon moùn ede nan fasilite chanjman pase aji apati ekzanp pozitif. Mwen ap pale la a apati eksperyans pa mwen sou teren an. Genyen kèk tan moùn ki anti kreyòl yo te pran plezi di : kreyòl pa kab fè lasyans, se tankou, se lang lan ki pou devlope pwòp tèt li. Pou mwen te pwouve yo se moùn nan ajisman yo, ki fè yon lang vanse, mwen te pibliye Atlas / Leksik Zo mounn : Leksik an 4 lanng, nan ane 1989. Nan liv sa a, mwen te konpare fason lang angle, franse, panyòl te chwazi mo pou divès zo nan kò moùn epi mwen te fè pwopozisyon ki kab sèvi nan lang kreyòl Ayiti a. Ak liv sa a, mwen te devlope yon baz leksikal pou fasilite travay tradiksyon / adaptasyon nan domèn byoloji.

Nan Educa-Vision, Féquière Vilsaint fè parèyman. Li mete men nan travay kreyasyon leksikal la nan tradwi/adapte liv nan domèn byoloji, syans latè, syans fizik, elatriye. Se menm apwòch sa a mwen ta ankouraje Robert Berrouët-Oriol swiv, nan chan konpetans li kòm tèminològ, pou avansman lang kreyòl la, paske pwovèb la di li aklè : se ti pa ti pa pou nou rive kay granpapa!

Michel-Ange Hyppolite (Kaptenn Koukourouj)

Akademisyen Kreyòl Ayisyen an

Manm Sosyete Koukouy

 


NOTES

[1] Kaptenn koukourouj prezante tèt li kòm manm Sosyete Koukouy nan Kanada, ekriven, kritik literè; li se manm sa mwen menm Robert Berrouët-Oriol mwen rele yon lobby, yon ONG, kidonk « Académie créole » la. Voir à ce sujet Robert Berrouët-Oriol (2014). « L’Académie créole : « lobby », « ONG » ou institution d’État sous mandat d’aménagement linguistique ? » : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/academie-du-creole-haitien

[2] Robert Berrouët-Oriol (2015). « Les grands chantiers de la traduction en créole haïtien » : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/traductologie-creole/chantiers-traduction-creole

[3] Ce message figure en annexe à la présente Lettre ouverte.

[4] Sur l’enjeu éthique, voir entre autres Pierre V. Zima, « Idéologie, théorie et altérité : l'enjeu éthique de la critique littéraire ». Études littéraires, vol. 31, n° 3, 1999, p. 17-30

[5] Robert Berrouët-Oriol (2014). « Plaidoyer pour une éthique et une culture des droits linguistiques en Haïti » : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/amenagement-creole-et-francais

[6] Sur l’opération traduisante, voir entre autres Christine Durieux : « L’opération traduisante entre raison et émotion ». Meta : journal des traducteurs / Meta : Translators' Journal, volume 52, numéro 1, mars 2007, p. 48-55

[7] Robert Berrouët-Oriol (2015). « Les grands chantiers de la traduction en créole haïtien » : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/traductologie-creole/chantiers-traduction-creole

Entrevue du 28 février - Radio Méga

publié le 15 mars 2014 à 16:29 par Robert Berrouët-Oriol   [ mis à jour : 18 mars 2014 à 13:40 ]


«  La dictature duvaliériste, l'impunité en Haïti
 
et le procès du nazillon Jean-Claude Duvalier  »


Robert Berrouët-Oriol s'adresse particulièrement aux jeunes haïtiens nés après 1986 qui n'ont pas connu la terreur duvaliériste. Il aborde l'indispensable devoir de mémoire, le procès de Jean-Claude Duvalier et l'actuel processus de réhabilitation du duvaliérisme par l'Exécutif néo-duvaliériste Martelly/Lamothe.

Entrevue animée par le journaliste Alex Saint-Surin le 28 février 2014 à l'émission « Carrefour » de Radio Mega émettant depuis Miami. Radio Mega est relayée par plusieurs stations de radio aux États-Unis et en Haïti.

Entrevue en deux parties. La seconde partie aborde également la question linguistique en Haïti.








HAÏTI LUTTE CONTRE L'IMPUNITÉ

publié le 14 févr. 2014 à 07:42 par Robert Berrouët-Oriol   [ mis à jour : 14 févr. 2014 à 07:45 ]


Le site documentaire  HAÏTI LUTTE CONTRE L’IMPUNITÉ a été mis en ligne le 7 février 2014. Nous vous invitons à le visiter, à le partager et à nous faire part de vos commentaires et suggestions.


Haïti lutte contre l'impunité

Entrevue du 7 février 2014 - Radio Cacique Haïti

publié le 14 févr. 2014 à 07:28 par Robert Berrouët-Oriol   [ mis à jour : 14 févr. 2014 à 09:23 ]


«  La dictature duvaliériste, l'impunité en Haïti 
et le procès du nazillon Jean-Claude Duvalier  »


En ce 7 février 2014, Robert Berrouët-Oriol s'adresse particulièrement aux jeunes haïtiens qui n'ont pas connu la terreur duvaliériste. Il aborde l'indispensable devoir de mémoire, le procès de Jean-Claude Duvalier et l'actuelle réhabilitation du duvaliérisme par l'Exécutif dirigé par le tandem Martelly/Lamothe.


À l'émission « Question/réponses » animée par Jean-Jahkob Jeudy de Radio Cacique Haïti émettant depuis le Texas et relayée par plusieurs stations de radio aux États-Unis et en Haïti (surtout en province). Entrevue en créole.




Le retour du duvaliérisme en Haïti

publié le 3 janv. 2014 à 15:23 par Robert Berrouët-Oriol   [ mis à jour : 10 déc. 2014 à 16:43 ]

LE RETOUR DU DUVALIÉRISME EN HAÏTI

SOUS LE MANTEAU ROSE DE LA « RÉCONCILIATION NATIONALE »



Par Robert Berrouët-Oriol
Montréal, le 3 janvier 2014



À la mémoire des trois jeunes élèves assassinés aux Gonaïves par les sbires duvaliéristes le 28 novembre 1985,
Jean Robert Cius, Mackenson Michel et Daniel Israël



Jeunes embrigadés dans le mouvement de la honte appelé "Mouvement des jeunes duvaliéristes indépendants"


À quelques jours de la commémoration du tremblement de terre du 12 janvier 2010, l’année 2014 s’annonce déjà, en Haïti, sous le signe d’une mortifère et criminelle déflagration : le retour à visage découvert du duvaliérisme au pouvoir d’État avec la participation éhontée, provocatrice, du nazillon Jean Claude Duvalier –invité de Michel Martelly--, aux cérémonies officielles du Jour de l’Indépendance aux Gonaïves le 1er janvier 2014. 


Pareille provocation, qui est en réalité une imposture et un amalgame, ne semble pas encore avoir provoqué un raz-de-marée d’indignation en Haïti : la presse locale a même signalé l’événement sur un ton relativement banal sinon bienveillant. Ainsi l’agence en ligne HPN (Haïti Press Network), depuis Port-au-Prince, titre l’événement comme suit : « Indépendance - Célébration – Martelly, Avril et Duvalier, trois présidents pour un message d'unité ». L’article de HPN est repris par le site de la Radio Télévision Caraïbes, le 2 janvier 2014, sous le titre légèrement modifié « Gonaïves 1er janvier 2014 : Martelly, Avril et Duvalier, trois présidents pour un message d'unité ».  


Dans un pays, Haïti, où règne l’impunité sous toutes ses hallucinantes et sanguinolentes formes, ces textes des agences de presse lus par des citoyens que l’on croit à tort décérébrés, ne sont pas anodins, voire neutres… Mais pour la vérité historique, il y a lieu de relever une fois de plus une contrefaçon, un mensonge et un amalgame. Parachuté de facto à la magistrature suprême de l’État, Jean Claude Duvalier n’a jamais été président d’Haïti, un président élu lors d’une élection démocratique. Il a hérité d’un pouvoir absolutiste, obscurantiste ; il a occupé la fonction présidentielle grâce à une tromperie, une violation de la Constitution qui a été amendée de manière illégale par le sanguinaire dictateur François Duvalier afin de lui transmettre, de manière héréditaire, la « présidence à vie ». Alors poser dans un texte public, vouloir faire croire ou assumer que le dictateur Jean Claude Duvalier a été président d’Haïti est une mortifère contrefaçon de l’Histoire, un mensonge qui ne correspond pas à la réalité des faits. De même, poser dans un texte public, vouloir faire croire ou assumer que Prosper Avril -–invité lui aussi par Michel Martelly aux cérémonies officielles du Jour de l’Indépendance aux Gonaïves le 1er janvier 2014--, a été président d’Haïti est une contrefaçon de l’Histoire, un mensonge et un amalgame. Parachuté de facto à la magistrature suprême de l’État, le zélé putschiste Prosper Avril, initiateur et premier chef historique des criminels « zenglendos » dès 1987, n’a jamais été président d’Haïti, un président élu lors d’une élection démocratique. Il a illégalement occupé la fonction présidentielle à la suite d’un sanglant coup d’État contre son collègue des FAd’H (Forces armées d’Haïti), le criminel mercenaire Henry Namphy qui, lui, avait fait main basse sur le mouvement démocratique à la chute du nazillon Jean Claude Duvalier en 1986. La vérité historique et la mémoire populaire ont bien noté que le putschiste Prosper Avril a énormément de sang sur les mains, il a été l’un des cerveaux et l’un des commanditaires de l’horrible massacre du 29 novembre 1987 à la ruelle Vaillant, à Port-au-Prince, massacre au cours duquel l’armée d’Haïti flanquée de ses zélés mercenaires « attachés », débris épars des VSN (volontaires de la sécurité nationale, les tontons macoutes), a brutalement mis fin à l’élection de 1987.  Accordant la plus chaleureuse hospitalité à l’impunité, on se rappelle que ce même Martelly, cynique et condescendant, afin de narguer toutes les victimes, a récemment invité ce même Prosper Avril à commémorer le massacre de la ruelle Vaillant au Palais national le 29 novembre 2013, qui pis est, en compagnie de l’ineffable Gérard Gourgue.


Le fait que Michel Martelly ait osé inviter le nazillon Jean Claude Duvalier –actuellement inculpé devant la justice haïtienne pour crimes contre l’humanité et dilapidation à grande échelle des fonds publics--, ainsi que le criminel putschiste Prosper Avril aux cérémonies officielles du Jour de l’Indépendance aux Gonaïves le 1er janvier 2014, exprime à visière levée la nature profondément néo-duvaliériste de l’actuel Exécutif. Il conforte également les convictions personnelles de Michel Martelly, duvaliériste dès son entrée dans l’âge adulte et admirateur inconditionnel du corps de tortionnaires des Léopards, entité spécialisée des FAd’H (Forces armées d’Haïti) mise sur pied par la CIA durant le « règne » du nazillon Jean Claude Duvalier et dans lequel Michel Martelly a séjourné quelques mois…  La justice devra un jour établir la véracité des faits, allégués par la clameur publique, quant à la participation personnelle de Michel Martelly aux côtés du criminel putschiste Michel François à des massacres de la population civile dans les bidonvilles durant le sanglant coup d’État de 1991… 


L’actuel Exécutif néo-duvaliériste Martelly-Lamothe, en affichant offensivement « trois présidents pour un [même] message d'unité », entend donc faire du 1er janvier 2014, date de la commémoration des 210 ans de l’indépendance du pays, une « importante journée placée sous le signe de l’unité » et de la « réconciliation nationale ». Il y a là manifestement tromperie, outrage, falsification de l’Histoire et manifestation provocatrice et obscène de l’impunité qui est, elle aussi, au coeur de ce pouvoir anti-populaire cousu de scandales, de crimes et de corruption.


Dans la langue du Droit, pour qu’il y ait véritablement réconciliation, il faut qu’il y ait deux personnes : le bourreau qui reconnaît ses crimes et la victime à laquelle le Droit et la morale accordent reconnaissance, justice et réparation. Tel n’est pas le cas aujourd’hui en Haïti. Les bourreaux et les mercenaires criminalisés de la dictature duvaliériste (Jean Claude Duvalier, Prosper Avril, Michel François, Mme Max Adolphe, Claude Raymond, Alix et Fritz Cinéas, etc.) et autres créatures hybrides « tèt kòk bouda pentad » ont pignon sur rue, circulent librement, jouissent en toute impunité de leurs crimes et de leurs richesses volées à la nation haïtienne. Pire : l’association de saltimbanques connue sous le nom de gouvernement Martelly/Lamothe, par le truchement du magouilleux petit avocat Pierre-Richard Casimir, faussaire et délateur compulsif de « kamoken » à Montréal où il a été consul, propulsé au poste de « ministre » des Affaires étrangères pour services rendus dans une sombre affaire de faux papiers et autres bassesses, a même accordé un passeport diplomatique au dictateur déchu. Avec les saltimbanques Martelly/Lamothe, le nazillon Jean Claude Duvalier jouit d'une impunité de facto, dispose ainsi de tous les privilèges, y compris une pension, dont bénéficient les anciens chefs d’État, payés à même le trésor public haïtien, ce trésor public qui a massivement été pillé par la fratrie duvaliériste. Et Jean Claude Duvalier,  narguant avec condescendance les victimes de la dictature duvaliériste, s’est même accordé l’an dernier le « privilège » d’être le « parrain » (au sens sicilien et haïtien du terme) d’une promotion sortante de l’École de droit des Gonaïves…  



Dans un pays, Haïti, où règne l’impunité sous toutes ses hallucinantes et sanguinolentes formes, nous sommes en présence du retour à visage découvert du duvaliérisme au pouvoir d’État avec la participation éhontée, provocatrice, du nazillon Jean Claude Duvalier –invité de Michel Martelly--, aux cérémonies officielles du Jour de l’Indépendance aux Gonaïves le 1er janvier 2014. Pareille mascarade politique, pareille provocation constituent une insulte à la mémoire de nos Aïeux, à la mémoire des Pères fondateurs de la patrie et de tous les sacrifiés qui ont irrigué de leur sang la conquête de la liberté. C’est également une insulte à la mémoire de tous ceux qui ont combattu la terreur liberticide des Duvalier. Par cette présence à la tribune officielle de la célébration du Jour de l’Indépendance d’Haïti, Jean-Claude Duvalier, tous ses collègues tortionnaires ainsi que ses petits soldats en la personne de Michel Martelly et de Laurent Lamothe, se moquent éperdument de tous les sacrifiés du système duvaliériste, des valeurs chères à la fondation de la Patrie : liberté, égalité et fraternité. Faut-il rappeler que durant les 29 années de la dictature duvaliériste, le père et le fils ont cherché à transformer tous les Haïtiens en esclaves duvaliéristes, esclaves de la pensée unique à l’instar des tontons macoutes et d’autres serviteurs zélés de la dictature ?  Faut-il rappeler que durant les 29 années de la dictature duvaliériste, penser la liberté, écrire le mot Droit et imaginer un pays où tous les Haïtiens seraient égaux devant la loi étaient tous des actes passibles de torture, d’exil et d’assassinat pour des milliers de jeunes Haïtiens aspirant à la liberté et  à l’ensemble de nos droits citoyens ?


Dans ce cadre analytique en phase avec la réalité observable, ce n’est pas par hasard que toutes les sphères et appareils d’État, les cabinets ministériels, soient infestés d’autant de mercenaires duvaliéristes recyclés portant le brassard rose du martellysme ; ce n’est pas par hasard qu’autant de fils et de filles de tontons-macoutes connus et autres fiyèt lalo (femmes macoutes) soient installés, avec leur brassard rose martellien, aux postes dirigeants des institutions d’État… Le plus représentatif de ces incompétents mercenaires portant le brassard rose du martellysme n’est nul autre que Nicolas Duvalier, le fils du  nazillon Jean Claude Duvalier, propulsé « conseiller politique spécial » au cabinet de Michel Martelly… Ainsi, Michel Martelly et Laurent Lamothe affichent-t-ils sans réserve leur filiation duvaliériste, assurés du soutien indéfectible des grandes démocraties « amies » qui n’ont jamais hésité à appuyer les dictateurs dans des pays du Tiers Monde au service des intérêts de la haute finance occidentale. 


Au jour d’aujourd’hui, le procès du nazillon Jean Claude Duvalier traîne en longueur, les trois juges de la Cour d’appel  instruisant son procès font durer la danse macabre de l’impunité en ne rendant aucune décision… À contre-courant de la sous-culture de l’amnésie et du silence, plus de trente victimes, des plaignants, ont officiellement et courageusement porté plainte contre le nazillon Jean Claude Duvalier pour arrestation arbitraire, séquestration, violences psychologiques et tortures : ces victimes n’ont pas jusqu’à ce jour obtenu justice et réparation. Alors, quelle sont donc la couleur et l’orientation de la justice aujourd’hui en Haïti ? Sera-t-elle rose « tèt kale » avec pour emblème le drapeau noir et rouge et la pintade de François Duvalier ? Le système judiciaire haïtien, longtemps dompté, vassalisé et corrompu par la dictature duvaliériste et par les pouvoirs de l’après 1986, saura-t-il rendre justice, en toute indépendance, aux victimes de la terreur liberticide et kleptocrate des Duvalier ? L’avenir le dira…


À l’aune et sous le manteau de l’impunité, et avec la complicité active de l’actuel Exécutif néo-duvaliériste Martelly-Lamothe, ce sont les bourreaux d’hier, investissant à visière levée les commandes du pouvoir politique qui veulent, aujourd’hui, imposer une prétendue et hideuse « réconciliation » ou une « amnistie-amnésie » par-delà leurs crimes impunis alors que les victimes de la dictature duvaliériste réclament justice. À l’aune et sous le manteau de l’impunité, il s’agit pour les bourreaux duvaliéristes de se décerner une « auto-amnistie » et de l’imposer à la nation sans aucune considération pour les victimes, leur déniant une nouvelle fois l’ensemble de leurs droits citoyens, et très précisément leur droit à la justice et à la réparation. 


Il faut le dire haut et fort sur toutes les tribunes nationales et internationales : LES DIZAINES DE MILLIERS DE VICTIMES DE LA DICTATURE DUVALIÉRISTE N’ONT PAS JUSQU’ICI OBTENU JUSTICE ET RÉPARATION, ce droit à la justice et à la réparation qui aurait pu de manière légale et morale justifier l’ouverture d’un processus d’unité dans la réconciliation nationale.  Il est donc immoral et illégal de prêcher l’« unité de la famille haïtienne » (slogan des duvaliéristes regroupés au sein du mercenaire et hétéroclite PUN, Parti de l’unité nationale) ; il est inconcevable et illégal de réclamer la réconciliation nationale en dehors d’un processus d’attribution de la justice et des réparations qui doivent s’ensuivre. 


Plus près de nous, de l’Amérique latine sœur qui a connu son lot de dictatures sanguinaires semblables à celle des Duvalier, nous pouvons tirer maints enseignements de la société civile. L’avocate Gilberte Deboisvieux [1], ancienne responsable de l'Amérique centrale à la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), explique la raison de cette vague de lois d’amnistie sur le continent sud-américain en ces termes : 

« Pourquoi une loi d'amnistie ?  Il ne faut pas se leurrer, la plupart du temps, les nouveaux gouvernements, même élus, issus des grands conflits sanglants ont des liens puissants d'intérêts ou de parentés avec les dictateurs ou les tortionnaires d'hier. Ils sont de la même catégorie économique, la même origine sociale. Ils ont fréquenté les mêmes écoles. Lorsqu'il est question de réconciliation nationale, c'est d'une réconciliation entre eux et leurs pairs qu'il s'agit. »


En un semblable et rigoureux écho, dans un discours prononcé par Benjamin Cuellar [2], directeur de l'Institut des droits de l'homme de l'université centraméricaine (IDHUCA) devant le XIIIème Congrès de la Fédération latino-américaine d'associations de parents de détenus et disparus (Fedefam), qui s'est tenu à l'automne 1995 à San Salvador, ce spécialiste des droits de l’homme déclarait, au creux de son intervention intitulée «Amnésie ou amnisties ?  », dans le passage « Amnistie ou conspiration du silence », que  :


 « Toutes les lois d'impunité de notre Amérique latine ont été caractérisées, dans une plus ou moins grande mesure, par leurs tentatives pour dissimuler les crimes du terrorisme commandité par l'État. Ces lois ont automatiquement bénéficié aux agents du gouvernement, qui ont été dispensés de reconnaître quelque sorte de culpabilité que ce soit. Ces lois ont couvert un domaine très large, et ont servi à interdire ou à suspendre toute enquête, et de surcroît éliminent la possibilité d'action civile individuelle ou gouvernementale. Ainsi, selon Louis Joinet, "le pouvoir d'amnistie ne se contente pas de s'assurer, par exemple, que les tortionnaires bénéficient de l'impunité criminelle, mais cherche aussi à organiser la conspiration du silence qui empêche toute possibilité pour les victimes d'obtenir les réparations matérielles ¬ ou même morales ¬ auxquelles elles pourraient aspirer selon la loi commune. Le but n'est pas tant d'éviter un châtiment civil, comme le paiement possible d'indemnités compensatrices, mais bien de supprimer la possibilité d'une enquête qui pourrait conduire à un procès civil public, ce qui confirme encore une fois que la publicité est la sanction la plus redoutée par les auteurs d'attaques sérieuses contre la condition humaine." »


Et élaborant davantage sa pensée analytique, Benjamin Cuellar précisait, dans la même intervention et au chapitre « S'engager pour la vérité », que

« Les méthodes « faciles » et « confortables » pour oublier ce que les assassins ont essayé de nous faire accepter, sont inadéquates pour arrêter la juste recherche d'une justice véritable fondée sur la vérité. Les horreurs ne peuvent pas être passées sous silence et leurs auteurs ne doivent pas être protégés par l'anonymat, déchargés de toute culpabilité, leur participation demeurant inconnue : cela seul peut suffire à miner l'essence même d'une coexistence sociale qui respecte véritablement la dignité humaine. En vérité, nous avons là sans aucun doute un problème social qui va au delà de la douleur individuelle, et c'est comme tel qu'il doit être envisagé. »


Qu’en conclure ? La lutte de la société civile haïtienne contre l’impunité et pour la justice, aujourd’hui, est un devoir de mémoire, un combat contre l’amnésie programmée, entretenue et banalisée dans la totalité du corps social haïtien carnavalisé sous la houlette du martellisme néo-duvaliériste, dans un pays en perte de repères citoyens et  déstructuré. Dans l’obligation de confronter l'authentique au faux, la raison au non-sens, la société civile haïtienne doit mener un incontournable combat, la lutte contre l’impunité adossée à une redéfinition historique de la citoyenneté haïtienne qui s’inscrit à contre-courant du populisme d’extrême droite martellien et contre le retour programmé du duvaliérisme en Haïti sous le manteau impunitaire de la « réconciliation nationale ». À l'instar du père Jan Hanssens [3]« Nous prônons la réconciliation dans la vérité, la responsabilité et la justice » . La société civile doit aujourd’hui plus que jamais, comme nous l’enseigne à point nommé le célèbre philosophe Stéphane Hessel [4], s’indigner  et se mobiliser, contrer le funeste et criminel retour au pouvoir du duvaliérisme en Haïti, retour programmé sous le manteau verbeux et démagogique de la « réconciliation nationale », de « l’unité nationale », de « l’amnistie-amnésie », des leurres préfabriqués pour laisser libre la voie aux tortionnaires, aux voleurs et autres nostalgiques de la dictature soucieux de jouir des fruits de leurs crimes et de les reproduire en toute impunité. 


Le 1er janvier 2014, depuis la Place d'Armes des Gonaïves , le journaliste Yvens Rumbold  (repris sur Facebook par Stephen William Phelps à Port-au-Prince) a exprimé courageusement et publiquement son indignation en ces termes : « Rendez-moi fou ou sage… C’est intolérable que Jean Claude Duvalier soit sur cette tribune officielle sans qu’il ait répondu des actes horribles et inhumains commis dans ce pays lors de sa présidence à vie. NON ! NON ! ET NON À L’IMPUNITÉ ! Non à l’altération du devoir de mémoire ! »


Telle est l’une des réponses citoyennes à laquelle est invitée toute la société civile haïtienne.


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NOTE ADDITIONNELLE DE L'AUTEUR :  

1)   Pour mieux comprendre la tentative de réhabilitation du dictateur Jean-Claude Duvalier, il  est important de relire mon texte intitulé :   « AU NOM DU PÈRE ET DU FILS ET DE SAINT-NICOLAS »


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Références :

[1] Gilberte Deboisvieux. « Impunité de fait, impunité de droit » Revue Volcans.
[2] Benjamin Cuellar. « Amnistie ou conspiration du silence ? » Revue Volcans.
[3] Rév. Père Jan HANSSENS, conseiller Justice et Paix (JILAP) et Cellule Réflexion et d’Action Nationale (CRAN). Haïti Liberté, Vol. 5, No 24, page 4 
[4] Stéphane Hessel. Indignez-vous ! Éditions Indigène, 2010; édition revue et augmentée, 2011.




NOTE COMPLÉMENTAIRE - AFFAIRE ANDRÉE FERRETTI

publié le 18 déc. 2013 à 16:36 par Robert Berrouët-Oriol   [ mis à jour : 26 déc. 2013 à 14:15 ]

NOTE COMPLÉMENTAIRE 
AU SUJET DE « L’AFFAIRE » ANDRÉE FERRETTI 

Montréal, le 17 décembre 2013



Les faits, pa gen kase fèy kouvri sa...  Mme Nicole Hébert qui administre et modère le site independantes.org sur lequel Andrée Ferretti a publié le libelle qui lui a valu ma réplique, dans un courriel daté du 14 décembre 2013, m’a concocté un lamentable et désolant chapelet de poncifs qui ne fait honneur ni aux Québécois ni aux Haïtiens. Voilée du « nationalisme » passéiste mono-identitaire d’exclusion de l’Autre, de tous les « autres », dans le but de protéger son « ÊTRE », sa culture « épurée » de l’apport historique des flux migratoires au Québec, incapable de dialoguer avec ces étrangers « envahissants », installée dans le déni d’existence de « l’Autre » et du haut de sa « supériorité » de  souche, Mme Nicole Hébert m’a intimé l’ordre de rester à ma place, celle qu’elle m’a définitivement assignée, celle du silence, celle qui fait perdre toute considération et respect à un citoyen.


Si je prends la peine de lui répondre publiquement aujourd’hui, c’est uniquement pour couper court à toute vaine tentative de ‘’dédouaner’’ Mme Andrée Ferretti et de minimiser l’enjeu central du débat. Car contrairement à ce qu’insinue Mme Nicole Hébert avec tant de légèreté, depuis la publication, le 14 décembre 2013, de ma « Lettre ouverte à Andrée Ferretti – NOTRE QUÉBEC À NOUS TOUS » : il y a bien un débat public citoyen, au Québec, en Haïti et ailleurs, sur les propos xénophobes et outrageants d’Andrée Ferretti à l’égard du « perpétuel immigrant » Dany Laferrière et du peuple haïtien. Les nombreux courriels de support et de solidarité que j’ai reçus, depuis le 14 décembre 2013, d’écrivains québécois, haïtiens, marocains, français, etc., témoignent de l’indignation de citoyens responsables, vigilants, outrés par les propos indignes, outrageants et ouvertement xénophobes de la romancière Québécoise indépendantiste Andrée Ferretti.


En contexte, dans la vie de tous les jours, dans l’apprentissage citoyen du vivre ensemble, Mme Nicole Hébert  devrait savoir qu’il ne faut jamais banaliser ni sous-estimer des propos xénophobes et ma lettre ouverte en porte un éclairage rigoureux.


Je prends note et je fais savoir que Mme Nicole Hébert a censuré ma « Lettre ouverte à Andrée Ferretti – NOTRE QUÉBEC À NOUS TOUS » et a  interdit  sa publication sur le site independantes.org, site sur lequel Andrée Ferretti avait, elle, librement publié son sombre factum. Pire : Mme Nicole Hébert a mis fin abruptement aux commentaires des lecteurs sur le site independantes.org tout en donnant la priorité aux rares lecteurs qui abondaient dans le sens d’Andrée Ferretti. Pareille censure, adossée à une manipulation idéologique de la parole citoyenne, est un flagrant déni du droit à la libre expression ; elle est toxique et donne, hélas, une claire idée de ce Québec frileux et replié sur lui-même dont Andrée Ferretti et Mme Nicole Hébert  –et sans doute quelques autres--, sont porteurs. Dans la langue usuelle de l’extrême droite, dans la bouche de Jean Marie Le Pen, cela s’appelle la négation et l’extinction programmées de la liberté de parole et la persistance d’une complaisance borgne et claudicante proférant le « nous autres » contre le « vous autres »  --« nous autres » Québécois pure laine, contre « vous autres », les immigrants assignés à la non-citoyenneté--, puisqu’il faut sans états d’âme, on l’aura constaté,  exclure « l’Autre » du champ de la citoyenneté comme du champ littéraire québécois. Je le dis haut et fort : dans le Québec multilingue de 2013 où la langue française donnée en partage est enrichie par l’apport de diverses cultures, n’est-il pas indécent et outrageant de soutenir --comme le fait Andrée Ferretti--, un propos ouvertement xénophobe, schizophrène, obscurantiste et frileusement exclusiviste ? 


Faut-il le rappeler, la pensée xénophobe de l’extrême droite dominicaine, depuis le 23 septembre 2013 avec l’arrêt de la Cour constitutionnelle, interdit de nationalité plus de 300 000  personnes nées Dominicaines, d’ascendance étrangère et en particulier d’ascendance haïtienne. Nous voici bel et bien en présence des dégâts causés par une idéologie d’exclusion radicale de l’Autre. Il faut bien lire l’Histoire, la contemporaine notamment, et en tirer les conséquences… En clair : au Québec, nous ne saurions tolérer des propos et des pratiques d’exclusion contraires à la tradition d’ouverture, de tolérance et d’hospitalité des Québécois.

Une lecture rigoureuse et cohérente de l’Histoire nous apprend à décoder les liens ontologiques qui existent entre le particulier et l’universel et entre des contextes géopolitiques présentant des similitudes dans leurs différences. Alors pour mémoire, je rappelle à Mme Nicole Hébert que la dictature kleptocrate des Duvalier père et fils avait transformé Haïti en un sinistre et mortifère « goulag tropical » (René Depestre), forçant des centaines de milliers de personnes à s’exiler dans de nombreux pays, parmi lesquels le Québec. L’une des choses que nous avons apprises, au creux de l’hospitalité de la culture démocratique du Québec, est précisément l’exercice de la liberté de parole et d’association citoyenne qui nous étaient interdites sous la dictature des Duvalier père et fils. Ce sont également la conquête des libertés citoyennes et l’effectivité de ces libertés qui expliquent en grande partie que le nazillon Jean Claude Duvalier soit aujourd’hui inculpé devant la justice haïtienne pour crimes contre l’humanité, vol en bande organisée, pillage des ressources de la nation, assassinats et disparition de milliers de personnes.


Libre à Mme Nicole Hébert d’être sourde et aveugle aux dégâts provoqués par les sirènes de l’extrême droite nationaliste qui, au Québec comme en Europe, couve sous la braise outrageante des propos similaires à ceux d’Andrée Ferretti lorsqu’elle insulte le peuple haïtien qu’elle traite de mendiants qui se complaisent dans l’assistanat de « l’aide » internationale… C’est là le libre choix « nationaliste », peureux et indigne, de Mme Nicole Hébert ; ce n’est pas le nôtre ni celui de la majorité des Québécois soucieux de la vérité historique et du respect des droits de tous les citoyens du Québec incluant les Haïtiano-Québécois.  

Pour mémoire : il importe de bien prendre en compte que le déploiement des 180 000 haïtiano-québécois dans le tissu urbain du Québec ces quarante dernières années a contribué singulièrement, dans la Belle Province, à la réflexion sur la peste raciste et à une redéfinition contemporaine de l'identité québécoise, une identité inclusive et polyglotte au creux de la langue française.

Je dis également haut et fort que la dignité du peuple haïtien et celle des écrivains haïtiano-québécois ne saurait être trafiquée ni salie :  ELLE NE SE MARCHANDE PAS, ELLE NE SE TROQUE NI SE CARNAVALISE SOUS LE VOILE INTÉGRISTE D’UNE PENSÉE D’EXTRÊME DROITE, celle de Jean-Marie Le Pen comme celle du nationalisme sclérosé d’Andrée Ferretti.


Ultime précision : la romancière French Canadian aura-t-elle le courage intellectuel de répondre publiquement à ma « Lettre ouverte à Andrée Ferretti – NOTRE QUÉBEC À NOUS TOUS » ? L’avenir le dira…

 

Robert Berrouët-Oriol

 

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