Livre-événement - Éloge de la mangrove Analyse de Stéphane Martelly

L'intraverser de la mangrove de Robert Berrouët-Oriol 

 

Par Stéphane Martelly

Ph.D littérature, Université de Montréal 

Analyse de « Éloge de la mangrove » au « Livre-événement »

Montréal, le 6 août 2016

Stéphane Matelly exposant son analyse  de « Éloge de la mangrove »


Je voudrais commencer cette brève présentation en remerciant Robert Berrouët-Oriol de m’avoir invitée à cet événement et d’accueillir avec vous et en sa compagnie son dernier titre.

 

À une époque où nos voix s’étranglent de morts accumulées, aller à la rencontre d’une oeuvre de maturité, à la fois comme critique, comme poète et consoeur est une chance admirable. Je vais tenter donc sous ces trois termes de dire quelque chose de Éloge de la mangrove. Vous me pardonnerez si ces voix entremêlées se rejoignent parfois dans ce parcours de lecture que j’intitulerai: « l’intraverser de la mangrove ». Intraverser, parce qu’il ne s’agira pas de défaire pour mieux pénétrer, mais de naviguer à vue, de lire avec, de proposer somme toute un parcours.

Prendre la chance de traverser la mangrove de Robert Berrouët-Oriol, c’est en effet trouver dans le langage un espace d’intimité et de rencontres possibles. Une force d’étonnement que ne peut dissimuler la sophistication du langage, car celle-ci contribue avec recherche à désarticuler le langage ; à trouver dans cette recherche et cette désarticulation une véritable puissance de création.

Le recueil se divise en deux parties: La première très brève, s’intitule « Six piccolos pour une mangrove ». Elle est constituée de six poèmes en vers libres qui annoncent l’éloge lui même de la deuxième partie. En ce sens, ces poèmes en vers libres précèdent et s’appuient sur le texte en prose poétique de la deuxième partie. Ils en constituent l’entrée en matière, mais aussi fonctionnent comme un médaillon qui contient déjà toutes les modulations et parcours de la seconde partie.

 

tu dis le chaos amoureux décalque de si de do de ré […]

et d’allègres désastres au petit-lait de la vie […]

ci-gît la mélancolie ses masques en parade

et dérade de soi à l’orgueilleuse métaphore

de nos décombres de vie tu dis […]

palabreuse la mangrove est dans la ville

et voici que

toute la beauté du monde défile sur ses labiales

 

L’enjeu de ce texte apparait d’emblée comme un enjeu de l’adresse. Interpelé d’emblée dès le premier vers, un « tu » mystérieux, porte déjà une parole qui lui est adressée, alors que la mangrove elle-même surgit à la fin du poème « palabreuse ». D’emblée la langue et sa destination sont ainsi posées au coeur de l’appareillage textuel sans que le sujet poétique lui-même ne se dévoile, au moment même où une parole surgit dans l’ordinaire du désastre et dans une indétermination de l’adresse (on irrésolu de l’adresse), qui persistera tout le long du recueil : s’il y a un tu, il ne s’exprime que transitant au travers la parole de la voix lyrique, s’il est question d’une mangrove, celle-ci, en plein coeur de la ville, porte langage; elle est non seulement l’objet de l’éloge, mais la langue démultipliée et bavarde de ses possibles.

Que dire de cette langue poétique creusant et modulant les incertitudes de l’adresse qui puisse se dire en si peu de temps ? Parler, comme on l’a souvent fait dans le cas de Berrouët-Oriol de la précision du vocabulaire, du travail lexical de linguiste-terminologue amoureux de sa langue ? Qu’il s’agisse d’épiphanie, d’anastrophe, d’ampliation, de sémaphore, de palétuvier, la preuve n’est plus à faire. Je préfère à la place me glisser dans la faille de cette perfection lexicale ostentatoire. Non la faille comme défaut, mais celle qui permet l’accumulation de sens; celle de l’interstice, opérée par le rapprochement lexical qui, précisément, force le langage du côté d’associations que celui-ci n’avait pas prévues. Je relève ces discontinuités dans des expressions comme :

larmes [..] ourlées sentier de rétine (3 métaphores successives, liées 2 à 2)

épuisé d’engraver ton nom aux écluses des sens (p. 18) (4 métaphores, id.)

 

je ramone un gisement mélodique (p. 19) (3 métaphores, id.)

 

ampliation sous seing privé au pas des portes veuves (p. 20) (5 métaphores, id.)

 

Au fil de multiples basculements, on voit ici la langue progresser au rythme de sauts métaphoriques qui associant les expressions entre elles comme dans un périlleux jeu de dominos où les points de contacts sont les seuls points de ressemblance et où le début de la chaîne ne ressemblera pas du tout au commencement. Les écarts successifs ainsi créés dans le langage créent une nouvelle syntaxe qui, accentuée par l’absence de ponctuation à mon avis est chez Berrouët-Oriol le lieu même de la création.

Dans ces écarts, où la mangrove progresse tentaculaire sur la ville, étendant sans cesse plus vastement ses palétuviers de parole, le texte poétique se fait voix, rythme, palimpseste. Usant dans le texte en prose de citations et de renvois, enclavant au milieu de la deuxième partie un échange avec l’ « Amande », interlocutrice et vis-à-vis, où se glisse la voix intime du sujet et sa souffrance brusquement mise à nu sous sa poétique des mots, tissée très discrètement dans les cassures de la grammaire, plus encore que dans l’expression de la première personne, apparait cette voix. Il s’agit d’une subjectivité discrète, inscrite dans le rythme même du poème (c’est à dire sa part intime, son souffle, sa respiration) qui laisse entendre une fêlure porteuse de vérité et d’authenticité, une élocution beaucoup plus passionnée, et heurtée que ne le laisserait croire l'impression studieuse et savante qu’on a l’habitude d’accorder à cette poésie (à l’image de ta lecture barbare, Robert Berrouët-Oriol, de tes propres poèmes). Alors la création n’est plus simplement travail de récupération, de réminiscence ou exploration dans les archives des mots. Elle est invention dans les écarts et cassures creusées par le jeu métaphorique, une syntaxe nouvelle qui tire le travail lexical et sémantique vers une rythmique très personnelle, singulière du langage où se produit quelque chose d’essentiel.


j’emprunte les voiles d’hier et de demain la mangrove est dans la ville dans la ville ô elle est cousue de masques d’argile féconde […] et voici que tu découds chaque trait contre la fureur la blanche ferveur (p. 62)

je suis relique de mon propre cri (p. 65)

 

Dans ce silence et ce « quitus de soi » qui sont recherchés à travers une telle traversée poétique, on a l’impression alors que cet éloge des formes éclatées de nos identités, de nos textes et de nos paroles contemporaines ne sont que multiples prétextes d’une traversée beaucoup plus urgente, maintes fois inscrite tant dans cette destination compliquée à l’Autre, que cette évocation de textes comme dans un rituel poétique; dans l’achoppement de cette voix, aux césures de la grammaire inédite qui lui donne son pouvoir de création, soit une traversée beaucoup plus urgente et beaucoup intime, qui a à voir avec la mort et à ce que la poésie réussit, une fois de plus, à lui subtiliser.

 

pied de nez à mon intime odyssée / au silence qui me guette (p. 69)