« Le Prix du Sang » de Bernard Diederich

« Le Prix du Sang » de Bernard Diederich

 

Mémoire et histoire de la résistance

sous François Duvalier

 

Par Gusti Gaillard-Pourchet

AlterPressePort-au-Prince, 2 février 2017

 

Bernard Diederich a signé en 2016 une nouvelle édition de « Le Prix du Sang. La résistance du peuple haïtien à la tyrannie. Tome 1 : François Duvalier (1957-1971) ». Disponible dans nos librairies et destiné à un large public, ce titre majeur et volumineux d’histoire politique (511 pages) est une version révisée, corrigée et augmentée de la première édition parue en 2005. Fruit d’un travail initié il y a près de huit ans, cette mise à jour a été réalisée avec la collaboration de Nathalie Lamaute-Brisson et François Benoit. Elle mérite d’être saluée et avec force d’autant plus qu’elle s’insère opportunément dans la dynamique récente des activités mémorielles autour de la répression exercée par le régime de Papa Doc et initiées par le Comité de commémoration du 26 avril 1963 devenu Devoir de mémoire. Comme le prologue de Jean-Claude Bajeux l’indique, à l’origine, cette publication visait la « rupture du silence ». Aujourd’hui, elle répond à la quête de citoyens, de plus en plus nombreux, d’être informés sur les modalités et l’ampleur de cette répression. Grâce à la refonte opérée, cette nouvelle édition s’inscrit avec éclat dans la récente production d’œuvres diversifiées autour de cette thématique.

Bernard Diederich, journaliste de profession et écrivain prolifique, se passe de présentation pour les générations des plus de cinquante ans. À l’attention des plus jeunes, signalons qu’il y a plus d’un demi-siècle, Haïti est devenue la patrie d’adoption de ce ressortissant étranger, marié à une fille du pays. Fondateur et directeur de l’hebdomadaire Haïti Sun, il a été expulsé par le gouvernement Duvalier au lendemain de la tuerie du 26 avril 1963. Comme tant d’Haïtiens anti-duvaliéristes ou tombés en disgrâce auprès du tyran, Diederich connaît donc l’exil jusqu’à la chute de la dynastie Duvalier en 1986. Dès cette période et fort de son expérience concrète de la vie politique haïtienne, Diederich s’est attaché à produire de nombreux travaux sur les gouvernements haïtiens de la seconde moitié du XXe siècle, en particulier en ce qui a trait à la politique intérieure. Depuis lors, il n’a de cesse de nous faire partager son regard sur les réalités nationales, y compris sur les lieux chargés de symbolisme comme les cachots de l’innommable centre d’incarcération : Fort Dimanche.

 

Du devoir de mémoire à l’histoire

Au fil des ouvrages qui constituent son œuvre, Diederich a franchi des étapes l’amenant à une prise de distance accrue à l’égard du phénomène étudié. Diederich a d’abord répondu à un devoir de mémoire pour s’essayer ensuite à un rigoureux travail de mémoire (liant le témoin à l’enquêteur-historien) qui débouche, in fine, sur une imposante contribution à l’histoire des luttes contre la terreur makout. Avec pour outil premier, le métier de journaliste, l’auteur met à l’index l’étau de la dictature tout en rendant compte, à travers la relation des faits, des efforts entrepris par divers secteurs de la population, toutes tendances politiques confondues, pour réduire cet étau, voire s’en libérer. La nouvelle édition du premier tome de « le Prix du sang » est une puissante illustration de ce parti pris de l’auteur.

Tout au long des 33 chapitres qui font écho aux pics de répression qui ponctuent la présidence de Duvalier et aux modes d’action utilisés en vue de l’éradication des libertés chèrement acquises par la génération de 1946, Diederich mobilise deux angles d’approche méthodologiques. Si ces angles sont distincts, ils s’associent très vite et soulignent la complexité de l’objet étudié selon un plan chronologique. Le premier prisme relève du propre vécu de l’auteur et de ses enquêtes de journaliste durant les années de plomb 1957-1963, au cours desquelles s’instaure un régime totalitaire et la marche vers sa pérennisation. Toutefois, d’emblée, dès l’évocation de ce sextennat traité au fil des 15 premiers chapitres, Diederich ne se limite pas à ses seuls souvenirs. Il a systématiquement recours à un second prisme, celui des voix des rescapés comme des victimes ou celles de leurs proches, les partisans de Duvalier ou les tortionnaires préférant souvent, pour leur part, éviter ses sollicitations d’interview. Ciblant les sources orales, cette démarche est d’abord observée en guise d’appui mais elle devient vite l’axe central des investigations conduites. Ces sources constituent le socle de la seconde moitié de l’ouvrage couvrant les huit années 1964-1971 qui débouchent sur un événement ubuesque : la présidence à vie est désormais héréditaire.

Diederich confronte ces témoignages confiés à lui oralement aux informations livrées par des acteurs à travers des mémoires autobiographiques publiés. Cette mise en tension lui permet, entre autres, d’interroger judicieusement le discours du pouvoir sur les épisodes répressifs dont il se glorifie. Ce croisement de sources participe ainsi à l’élaboration d’une grille de lecture des événements ainsi que de la stratégie et des actions des groupements et partis politiques de l’opposition de droite comme de gauche. Les témoignages privilégiés explorent particulièrement les préparatifs de coups de force comme des incursions militaires ou de la lutte armée et ils renseignent, entre autres, sur les modalités et la durabilité de leur mise en échec. S’ils contribuent à retracer le parcours militant de plusieurs cadres de l’opposition, ces témoignages permettent parfois d’approcher le vécu de la masse des anonymes et des sans-voix. Aussi, du coup, ils éclairent, pour parfois en prendre le contre-pied, les communiqués du pouvoir et les articles parus dans la presse haïtienne de l’époque au sujet des adversaires à la dictature. Forte d’une Chambre législative servile, la tyrannie enserre toujours davantage la société dans ses fers, en particulier par le biais du réseau pyramidal des miliciens makout opérant dans le cadre du Corps des volontaires de la sécurité nationale (VSN).

Ces témoignages indiquent également combien, de 1957 à 1971, les oppositions au pouvoir, à l’exception de deux partis de la mouvance communiste, ne paraissent pas se fédérer en un mouvement rassembleur, encore moins en un front uni que des interconnexions auraient pu impulser. Pourtant des gens de toutes les catégories sociales, tant ceux des villes que ceux des campagnes, y adhéraient, certes peu ou prou en fonction du mouvement politique concerné et du positionnement de celui-ci dans l’échiquier politique. Plus encore, la confession comme le statut des militants ne paraissent pas constituer de barrière au sein de chacun des courants de l’opposition et de leurs sympathisants. Tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de nos frontières, on y retrouve des militaires et des ex-militaires comme des civils, des laïcs comme des religieux, tous relativement vite convaincus de l’obstruction du combat dans le cadre légal qui prévalait encore à l’avènement de Duvalier. Aussi peut-on se demander si les contraintes de la clandestinité et le cloisonnement des activités militantes ne participeraient pas, a posteriori, à conférer à l’opposition ce caractère éclaté. Les témoignages des militants et militantes peuvent du coup être partiels sans mettre en cause l’honnêteté du récit, bien au contraire.


À lire prochainement : Suivre la ligne de crête de la répression.

 

Source : AlterPresse