Le Jean-Claudisme existe-t-il ?

Y A-T-IL VRAIMENT EU UN « JEAN-CLAUDISME ? »


Par Hugues Saint-Fort  

 New York, août 2013


Dans le récent ouvrage collectif  qu’ils ont dirigé, «Le Prix du Jean-Claudisme. Arbitraire, parodie, désocialisation», Pierre Buteau et Lyonel Trouillot ont réuni un peu plus d’une demi-douzaine d’intellectuels et d’universitaires haïtiens  parmi les plus incisifs et les plus lucides pour réfléchir sur ce qu’ils appellent le «jean-claudisme». Y a-t-il ici un abus d’-isme? Pourquoi devrions-nous considérer le «jean-claudisme» comme le «duvaliérisme dans sa deuxième phase», (p.13) ainsi que Trouillot le définit peut-être un peu trop vite dans son introduction? Etant donné la fortune de ces termes en –isme dans le vocabulaire politique en général en tant qu’ils désignent un corpus d’idées, de valeurs, et de comportement politique, parler de «jean-claudisme» renvoie à un imaginaire philosophique rationnel, cohérent et porteur d’une stratégie. C’est dans ce sens qu’on peut parler  de «gaullisme», de «mitterrandisme»,…  Or, ce «duvaliérisme dans sa deuxième phase», pour répéter Lyonel Trouillot, pendant les quinze années où il a sévi en Haïti s’est révélé d’une inanité, d’une incompétence à gouverner, et d’une médiocrité à tout point ridicule. Il n’a  fait que  perfectionner une entreprise de  corruption et de pillage du Trésor public qui a préfiguré ce que nous vivons actuellement en 2013 sous le régime du musicien indécent, obscène et sans vergogne, devenu depuis son accession à la présidence le fier et conscient destructeur  du prestige de la fonction présidentielle.

En questionnant la définition du jean-claudisme proposée par Lyonel Trouillot, je ne préconise nullement une défense ou un retour à l’orthodoxie du duvaliérisme. Loin de là. Mon point de vue est le suivant: le duvaliérisme a représenté un totalitarisme et un fascisme tropical (Pierre-Charles 1973; M-RTrouillot 1990) dont les marqueurs de reconnaissance sont les suivants: un faux et virulent nationalisme, un anticommunisme et un antimarxisme primaires, la haine de la démocratie et du régime parlementaire, le culte du parti unique et du chef suprême possédant des qualités charismatiques et des pouvoirs dictatoriaux, l’établissement de la violence et du mysticisme vodou érigé en force de manipulation des masses paysannes (Cf. mon texte «Qu’est-ce que l’extrême-droite haïtienne?» (3ème et dernière partie, février 2013).


Face à cette perspective sur le duvaliérisme (1957-1971), il est difficile de parler d’un «jean-claudisme». En effet, le régime du fils (1971-1986) n’a pas élaboré ni laissé un corpus d’idées et de valeurs. Pire, le changement de cap que le fils a prétendu inaugurer: «Mon père a fait la révolution politique, moi, je ferai la révolution économique» s’est révélé un échec total dans la perspective d’un réel développement économique.

Si je questionne l’utilisation du terme «jean-claudisme» implicitement présenté en tant que doctrine alors que ce régime devrait être considéré comme un régime nul, un vulgaire ramassis d’individus incompétents réunis autour d’un soi-disant chef, chroniquement dépassé par les enjeux de la présidence, il reste que les contributeurs à l’ouvrage collectif dirigé par Pierre Buteau et Lyonel Trouillot ont produit des textes d’une rare lucidité qui décortiquent  un pouvoir incompétent et aveugle.

Leurs contributions peuvent être divisées en deux grandes catégories: une catégorie d’analyses relevant de l’éducation, du développement économique, de l’idéologie et de l’évolution de la société haïtienne dans son ensemble d’une part; et d’autre  part, une catégorie de narratives ou de portraits qui examinent le fils du dictateur, les séances de torture auxquelles lui et ses comparses ont présidé, ou qui interrogent l’homme lui-même revenu récemment au pays pour narguer ceux et celles qu’il a fait tant souffrir, ou encore qui mettent en perspective le dictateur et son gouvernement.

L’Histoire haïtienne : de la tragédie à la farce

L’introduction de Lyonel Trouillot intitulée Le duvaliérisme de Jean-Claude  (pages 9-20) ne reste pas dans la tradition des exposés introductifs chers aux universitaires quand ils dirigent des ouvrages collectifs. En effet, ce n’est pas une présentation explicative de la problématique développée par les différents contributeurs dans leurs textes respectifs. L’introduction de Trouillot représente sa propre contribution à ce volume. Trouillot part de la célèbre remarque de Karl Marx (dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1852) relisant Hegel et écrivant: «Hegel remarque quelque part que tous les grands faits et les grands personnages de l’histoire universelle adviennent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter: la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce.»

A partir de là, le ton est donné et Trouillot  déroule son argumentation:

«En effet, entre François Duvalier, médecin originaire des classes moyennes défavorisées, bucheur, ascète jusqu’au mysticisme, idéologue culturaliste, politique patient ayant fait carrière dans la fonction publique, posé ses bases dans certains milieux en opérant une perversion efficace de la sensibilité populaire (question de couleur, injustices sociales, contradiction ville campagne…), dompté les forces armées, levé un corps de Volontaires de la Sécurité Nationale à sa solde, bataillé contre le Vatican et les Etats-Unis, réduit à néant toutes les forces politiques et la société civile haïtiennes; et Jean-Claude Duvalier, profession: fils de président; mérite politique: fils de président; origine sociale: fils de président; manière de vivre: dépenses et bamboche, il semble bien y avoir un monde. On pourrait donc partir de la personnalité de Jean-Claude Duvalier, avoir recours à la psychologie ou à une sociologie des héritiers pour analyser comment et pourquoi, ayant reçu une dictature en cadeau, Jean-Claude Duvalier s’est contenté d’en jouir jusqu’à ce qu’un jour l’Histoire vienne lui dire: citoyen, la fête est finie.» (Pages 9-10).

Si j’ai tenu à citer ce long passage de l’introduction de Lyonel Trouillot, c’est parce qu’il peint à grandes touches et avec une justesse sans égale des portraits saisissants des deux dictateurs. Pour Lyonel Trouillot, «le jean-claudisme a épuisé la pauvreté discursive du duvaliérisme en gardant quelques slogans démentis par l’évidence des comportements sociaux des tenants du pouvoir, ou en rompant tout simplement avec ces slogans. Avec Jean-Claude, le duvaliérisme ne veut, ne peut plus rien dire. Il perd jusqu’aux prétextes qui avaient fondé sa rhétorique démagogique. Il est fini le temps des «œuvres essentielles»» Réflexions lumineuses! Lyonel Trouillot touche ici le point fondamental que je tache d’exposer qui est la vacuité du discours jean-claudien, discours qui ne mérite pas qu’on l’érige en une doctrine en-isme.

Le sabotage de la réforme éducative du ministre J. Bernard

Le titre du texte de Guy Alexandre «La politique éducative du jean-claudisme. Chronique de l’échec «organisé» d’un projet de réforme» explique en quoi le régime de Jean-Claude Duvalier a décapité une réforme éducative qui s’avérait nécessaire et portait en elle des éléments de réussite certaine. A mon sens, ce texte s’avère d’une lecture indispensable pour comprendre les enjeux politiques de toute réforme éducative en Haïti et se rappeler  que la question de l’éducation en Haïti passe inévitablement par la résolution de la question de la langue. Guy Alexandre sait de quoi il parle: entre 1979 et 1983, il a été membre  de la Direction des Etudes de l’Institut Pédagogique National (IPN), avec pour responsabilité la «mise en place d’une unité de recherches en Sciences sociales». Entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, l’IPN a joué un rôle de premier plan dans la mise en place de structures nouvelles destinées à assurer le succès de la réforme Bernard (une nouvelle orthographe pour la langue créole, orthographe IPN devenue depuis l’orthographe officielle de la langue créole, l’officialisation de l’usage du créole dans les écoles haïtiennes, l’utilisation du créole comme langue d’enseignement et objet d’enseignement dans les écoles haïtiennes).

Sur la question de la langue et de l’avenir de tout projet de réforme éducative en Haïti, il est immensément utile de méditer sur l’anecdote vraie racontée par Guy Alexandre, au sujet du ministre Chanoine narguant une délégation du ministère de l’Education venue le rencontrer officiellement et composée de Raymond Chassagne, Guy-Serge Pompilus et  lui-même, et leur déclarant effrontément: «Le message du Président que vous évoquez …porte de belles phrases pour de beaux discours…La vérité est que, …dans les avenues du pouvoir, il y a des gens puissants qui sont opposés à ce projet.» (Page 30).

Guy Alexandre ne s’en tient pas à ce seul témoignage. Dans un texte intitulé «Matériaux pour un bilan de la réforme éducative en Haïti» (1989), il écrit ceci: «Ce qu’il faut voir en termes concrets, c’est que voulue, passionnément voulue, par le ministre Bernard, portée avec enthousiasme par les techniciens de l’Institut Pédagogique National (IPN) et du ministère de l’époque; appuyée par les institutions de coopération ou d’assistance internationale, cette réforme n’a pas été désirée par l’Etat et le gouvernement. Qui, au contraire, de diverses manières, passeront leur temps, de 1979 à 1986, à la saboter proprement de façon plus ou moins ouverte ou plus ou moins larvée, selon les moments.»
Aujourd’hui, près de trente ans après l’échec «organisé» de la réforme éducative initiée par le courageux ministre Joseph Bernard, le système éducatif haïtien reste dans un état déplorable et la question de la langue, malgré les initiatives héroïques tentées par des linguistes haïtiens de l’intérieur et de l’extérieur, fait toujours face à une impasse. Il est temps que les Haïtiens comprennent que les retards de toutes sortes accumulés par la société  haïtienne depuis plus de deux siècles persisteront et s’aggraveront tant que l’Etat haïtien n’aura pas donné à la langue maternelle de tous les locuteurs haïtiens la place qu’elle doit occuper dans notre système éducatif.

L’aggravation de la pauvreté sous Jean-Claude Duvalier

Dans sa contribution intitulée Les stratégies de développement du régime des Duvalier, (pages 65-93), Frédéric Gérald Chéry, universitaire et professeur d’économie à l’Université d’Etat d’Haïti, entreprend de faire le point sur les conditions d’une certaine «croissance» en Haïti au cours du régime de Jean-Claude Duvalier, les contraintes politiques qui ont sous-tendu les éléments de cette «croissance» et le contexte international dans lequel tout cela s’est développé. Selon le professeur Chéry, il y a eu des avancées qui ont été réalisées dans la gestion de l’économie nationale, comme la création du Ministère du Plan en 1978 soutenu par le renforcement d’un institut haïtien de statistique, indispensable dans la «collecte et le traitement de l’information économique». Cependant, le professeur Chéry nous met tout de suite en garde: «Il ne s’agit pas d’affirmer que les statistiques haïtiennes étaient de bonne qualité, mais d’admettre qu’une certaine routine s’est instituée autour du traitement des données statistiques afin d’orienter les choix économiques.» (page 71).


Selon le professeur Chéry, le régime de Jean-Claude Duvalier, sur le plan économique, a voulu combiner deux stratégies de développement: «la promotion des exportations à laquelle était adjointe une stratégie de substitution aux importations» (page 72). D’après le professeur Chéry, ces deux stratégies représentaient en fait deux politiques tout à fait opposées. On était alors en plein conflit qui se traduisait par une concentration de la richesse en faveur des capitalistes couplée avec l’aggravation de la pauvreté dans le pays.

Pour le professeur Chéry, les choix économiques du régime de Jean-Claude Duvalier ont généré des obstacles qui perdurent et scellent jusqu’à ce jour l’insuccès des politiques économiques en Haïti. Il identifie ces obstacles comme: le poids de l’héritage du noirisme, le ciblage inadéquat des porteurs du développement, le poids écrasant du président au cœur des décisions économiques, et finalement l’absence de politique de formation de la main d’œuvre de la part de l’Etat. (page 80). Plus d’un quart de siècle après la chute de Jean-Claude Duvalier, ces obstacles jouent encore un puissant rôle dans l’évolution de l’économie nationale.

La contribution de Guy Gérard Ménard intitulée Aksyon patriyotik: Yon mouvman politik e kiltirèl (pages 143-167) tranche de deux façons: d’abord, elle est rédigée en créole; ensuite, elle présente et analyse un aspect de la lutte contre la dictature des Duvalier que des Haïtiens ont menée dans l’émigration. Ménard rappelle le contexte national (les débuts de la répression menée par François Duvalier contre la population haïtienne, l’exil forcé des cadres haïtiens vers l’Afrique et l’Amérique du Nord) et international (l’émergence des mouvements armés de gauche dans le Tiers-Monde en général, la guerre du Vietnam et les répercussions qu’elle a eues sur le monde étudiant de la majeure partie des pays occidentaux…) dans lequel a pris naissance Aksyon patriyotik. Loin d’être déphasé par rapport aux objectifs du livre, le texte de Guy Gérard Ménard se présente comme un excellent rappel du rôle qu’ont joué les opposants haïtiens à la dictature des Duvalier au cours des années 1960-1970.

Qu’est-ce que la petite-bourgeoisie haïtienne?

Il est évident pour tous les lecteurs de l’historien et anthropologue Michel-Rolph Trouillot récemment décédé que son texte intitulé Pour une Anthropologie du Jean-Claudisme (pages 190-227) est un texte de jeunesse, à l’époque où il commençait sa carrière de brillant universitaire qu’il est devenu. Les références des chercheurs contemporains qu’il cite ne vont pas au-delà des années 1980 et le texte lui-même se ressent de certaines avancées  pas toujours très assurées. Malgré cela, on perçoit clairement la profondeur de l’analyse, la solide argumentation, les nuances superbes de l’exploration sociale haïtienne caractéristique de M-R Trouillot, telles que révélées au grand jour dans l’un de ses plus grands textes, State Against Nation: The Origins and Legacy of Duvalierism (1990).

Dans ce texte, Pour une Anthropologie du Jean-Claudisme, M-R Trouillot tache de mettre en lumière les conséquences du  dépérissement des valeurs et des pratiques bourgeoises haïtiennes à la fin du dix-neuvième siècle. Trouillot souligne le nombre alarmant des familles d’affaires haïtiennes à faire faillite au cours des deux dernières décennies du dix-neuvième siècle, et en même temps la pénétration au sein de la hiérarchie commerçante haïtienne des hommes d’affaires allemands ou  «syriens». (Ici,  je signale la note citée au bas de la page 199: «En langage haïtien, le terme «syrien» recouvre bien plus que des originaires de la Syrie. Il embrasse toute une gamme d’immigrants Levantins: Palestiniens, juifs ou catholiques Libanais, Syriens, etc.»).

Central dans la thèse de M-R Trouillot est l’argument selon lequel la référence constante aux pratiques et aux valeurs bourgeoises ne résiste pas au comportement de «l’élite» haïtienne que Trouillot  définit ainsi: C’est «le chevauchement socio-culturel et politique de la bourgeoisie des comptoirs et de ses alliés petit-bourgeois. En tant que tel, l’élite est un ensemble toujours ouvert et changeant. Il inclut ceux qui par leur position dans la structure économique (commerçants, industriels), leur couleur, leurs souches généalogique, leur localisation spatiale et sociale dans la République de Port-au-Prince, leur mode de paraitre (fréquentation, «gros frottement», école, langage, tenue vestimentaire ont droit à la nomination de «bourgeois» au sens Créole-Haïtien du terme».

Vers 1975, explique Trouillot, à partir de l’Affaire des Timbres, un changement s’effectue dans le contenu généalogique de l’élite, «mais aussi dans ses critères de sélection de plus en plus accommodants». Le déclin bourgeois s’accélère et, nous dit Trouillot, «contribue autant à des changements de pratiques économiques, politiques et socio-culturelles qu’à des changements dans la perception et la valorisation idéologique de ces pratiques.» La source du «jean-claudisme» se retrouve «dans la continuité d’un déplacement qui commence avec la grande Dépression 1873-1896 et se vérifie avec les années folles du début de ce siècle.»

Trouillot pose en toile de fond de la structure sociale haïtienne la  faiblesse structurelle de ce qu’il appelle la bourgeoisie des comptoirs. Cette bourgeoisie est incapable, selon Trouillot, de reproduire en son sein ou d’imposer pleinement au reste de la nation les codes idéologiques et culturels qui caractérisent les bourgeoisies du Centre. Pour Trouillot, «la bourgeoisie haïtienne n’a jamais été hégémonique au sens où elle n’a jamais conquis le droit moral et social de diriger ce pays.» Dans ces conditions, c’est la petite bourgeoisie qui va prendre la relève de l’idéologie bourgeoise. Elle va le faire avec conviction et foi dans des valeurs qui ont nom: culture, éducation, intellectualisme. Trouillot explique: «Des individus sortis du gros des classes moyennes –donc à deux naissances près d’un passé paysan –se battront pour devenir des hommes de culture, une appellation qui leur donne droit au statut d’élite.» (page 207). L’histoire de l’éducation formelle en Haïti se confond ainsi avec les mécanismes de reproduction des valeurs et des codes bourgeois dans la société haïtienne.

«L’émergence de la petite bourgeoisie intellectuelle et professionnelle comme un secteur particulier de la population urbaine va créer «l’élite», lieu de rencontre de la bourgeoisie et des «brillants» de la petite bourgeoisie.» (page 212). L’institution scolaire et la culture qu’on y acquiert deviennent ainsi les facteurs les plus sûrs de la mobilité sociale en Haïti. Mais, explique Trouillot, «en renforçant ses propres mécanismes de promotion sociale, la petite bourgeoisie établit aussi un mécanisme puissant de reproduction de l’idéologie bourgeoisie relativement indépendant de la bourgeoisie elle-même.» (C’est moi qui souligne).

Le changement du jean-claudisme tel que le perçoit M-R Trouillot consiste en ceci: «quelque part entre la fin de la Dépression et la mort de François Duvalier, le gros des classes moyennes a cessé de croire aux valeurs bourgeoises et le secteur-guide de ces classes (la petite bourgeoisie) a cessé de les reproduire. Le Jean-Claudisme, c’est aussi la déprime intellectuelle et culturelle au sein de la petite bourgeoisie, déprime qui contraste avec l’élan et la fougue qui marquent ce secteur de 1915 à 1965 environ.» (page 222).

Il est regrettable qu’on n’ait pas accès à la deuxième partie de ce texte de M-R Trouillot qui est pourtant annoncée dans le corps de l’article.

J’ai placé dans la même catégorie les contributions de l’historien Pierre Buteau (M. le Présidentpages 39-61), et de Mme Magali Comeau Denis (Pour lui, pour elles et pour eux, pour tous nos enfants…, pages 117-123). Dans ces deux textes en effet, les contributeurs décrivent, interrogent et apostrophent le dictateur qui est revenu au pays pour se la couler douce après tant d’années de répression politique, d’enrichissement personnel, de silence imposé.


La contribution de Patrice Dumont intitulée Le Jean-claudisme ou idéologie du paraitre, pages 125-139 caractérise  ainsi le régime: «Le jean-claudisme fut une mystification du peuple haïtien par l’affirmation d’un mode d’être et de faire clinquants, superficiels et corrompus de ses tenants au mépris du peuple souffrant.» Pour exacte qu’elle soit, cette description de Dumont est dépassée par le comportement actuel du régime du musicien devenu président. Haïti, c’est le pays où l’histoire bégaie continuellement.

Les deux dernières contributions, celle de Marvel Dandin (28 novembre 1980: le dernier tango du «Prince», pages 97-113) et celle de Michel Soukar (Le Gouvernement de Jean-Claude Duvalier (22 avril 1971-7 février 1986), pages 171-189)  sont consacrées, l’une à un travail de mémoire, l’autre à un travail d’historien. Comme on le sait, histoire et mémoire relatent chacune à leur manière leur impression du passé. La mémoire, territoire du collectif, instance du vécu, est traitée littérairement par le journaliste, tandis que l’histoire telle qu’elle est comprise par les historiens, mobilise un savoir, une connaissance qui s’attache à restituer le passé en se pliant aux exigences des faits, de la vérité, grâce au recul et à une distance par rapport à la mémoire personnelle.

Marvel Dandin remplit merveilleusement bien sa tache de journaliste dans une contribution dominée par le souvenir, les sentiments, les réactions des protagonistes. Les points de vue, souvenirs, et prises de position  qu’il a laissés conservent encore plus de trente ans après les événements, une formidable source de reconstruction de ce qui s’est passé en ce jour de novembre 1980 et durant la période de la dictature du président-dictateur. Le texte de Dandin constitue un modèle de journalisme littéraire que devraient lire tous les aspirants journalistes haïtiens vivant en Haïti.

Quant à la contribution de Michel Soukar, c’est une présentation en raccourci  de ce qu’a été le régime de Jean-Claude Duvalier: l’homme d’abord, son adolescence étouffée «dans un milieu composé surtout des valets et des sbires de son dictateur de père», «dernier en classe», «propulsé au pouvoir contre sa volonté». L’Héritage de son père ensuite. Soukar expose en quoi a consisté la fameuse promesse du jeune président à vie: «Mon père a fait la révolution politique, je ferai la révolution économique.»: d’abord, des micro-projets économiques, des milliers de tonnes d’équipements divers et de surplus agricoles, «une circulation artificielle d’argent, [une] animation et [une] prospérité apparentes, [des] commerçants satisfaits…»; ensuite, toujours selon Soukar, la création d’une zone d’industrie de sous-traitance dans les environs de la capitale. En fait, malgré la soi-disant relance de l’économie accompagnée d’un semblant de libéralisation dictée par les Etats-Unis, le régime de Jean-Claude Duvalier fonctionnait encore comme une dictature. En témoigne ce qui s’est passé le 28 novembre 1980 (cf. la contribution de Marvel Dandin) et les assassinats de journalistes comme Gasner Raymond ou Ezéchiel Abellard.

Soukar considère le mariage de Jean-Claude Duvalier avec Michèle Bennett comme l’ouverture d’une brèche dans l’édifice du pouvoir. Cette union permit «l’instauration des monopoles des Duvalier/Bennett sur le café, le sucre, le transport, les allumettes, le cacao, etc… D’où mécontentement d’un secteur de la bourgeoisie d’affaires qui avait pactisé avec le régime. La base sociale du «jean-claudisme» se réduisit. Le pouvoir se mit à couver un conflit interne, la mouvance démocratique s’étendait, la crise économique s’aggrava. Choc pétrolier : escalade des prix du transport et de la nourriture, chute des prix du café sur le marché mondial, baisse des rentrées en Haïti.»

Dans la mesure où cette contribution de l’historien Soukar ne visait nullement à l’exhaustivité (sans quoi, l’auteur ne l’aurait pas publiée dans le cadre d’un ouvrage collectif mais en aurait fait un plein volume), on peut dire que c’est un bon texte d’exploration historique haïtienne contemporaine. Mais, nous souhaitons tout de même une étude historique fortement documentée de cette période qui puisse rendre intelligible ce passé récent qui continue encore avec le régime du musicien d’extrême droite devenu président.

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Références citées:

Marx, Karl (1852) [2007] Le dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte. Paris : Flammarion. 

Pierre-Charles, Gérard (1973) Radiographie d’une dictature: Haïti et Duvalier. Montréal: Editions Nouvelle Optique. 

Trouillot, Michel-Rolph (1990) Haïti: State Against Nation. The Origins and Legacy of Duvalierism. New York: Monthly Review Press.