Académie créole : errements conceptuels

Retour sur quelques errements conceptuels

à propos de l’Académie créole

Par Robert Berrouët-Oriol

Montréal, le 16 juillet 2017

  

L’article publié à Port-au-Prince « À propos de la terminologie adoptée pour désigner l’Académie de la langue créole en Haïti[i] » (Mérès M. Wèche, Le National, 29 juin 2017), comporte un certain nombre d’inexactitudes ou d’approximations historiques qu’il convient de relever pour faire la lumière sur la confusion conceptuelle qu’elles induisent.

    1.    L’inutile et si improductif « débat » sur l’appellation de « la langue qui unit tous les Haïtiens » --le créole versus l’« haïtien »--, est clos depuis plusieurs années. Dans son texte « Changer le nom de la rose ?[ii] », le linguiste Yves Dejean a amplement invalidé l’imposture intellectuelle que constitue la démarche des tenants du « ghetto essentialiste » et démontré l’inanité de cette dérive à la fois conceptuelle et historique. Pour sa part, le linguiste Hugues Saint-Fort a lui aussi donné l’heure juste aux croisés de l’appellation « haïtien » en lieu et place de créole dans son article « Un retour sur la question du nom de la langue parlée par tous les Haïtiens[iii] ». À la lumière des données connues de la sociolinguistique comme de la créolistique, il faut prendre acte qu’il n’y a pas, au jour d’aujourd’hui, de discours instituant un débat enrichissant entre « ceux qui planchent sur l’appellation Académie haïtienne au lieu d’Académie créole » et les tenants de l’appellation l’« haïtien ».

     2.    À notre connaissance, le poète Anthony Phelps n’a joué aucun rôle ou « un rôle important dans le concept ‘’Vivre en créole’’ des Seychelles ». Étranger aux commandes éditoriales d’une certaine « créolité », Anthony Phelps entretient des rapports différents avec la langue qui nous habite : « Loin de lui de faire joli, ornement ou breloque, la langue, chez Phelps, est ce qui rend la maison des êtres humains encore habitable. Des textes comme Mon pays que voici, La bélière caraïbe ou des romans comme Moins l'infini ou Mémoire en colin-maillard sont des traces précieuses d'une expérience humaine pleine, riche, où tout lecteur, vivant sous quelque latitude que ce soit, peut se retrouver et se reconnaître. » (Émile Ollivier : « Hommage à Anthony Phelps », « île en île », 2001.)

    3.    L’auteur de l’article s’interroge à haute voix : « Comment statuer sur l’appellation de cette noble institution [sic] dont la mission consiste à veiller aux règles, codes et usages dans toutes les disciplines [sic] entourant la langue créole ? » Confus sur la mission de l’Académie créole, Mérès M. Wèche pose, sans parachute, que « Les académiciens sont donc tenus de publier des ouvrages qui définissent les paramètres indispensables au respect des principes susmentionnés, ainsi que leur application, dans le cadre de la mission essentielle de ladite institution. » Mais au portique des éditeurs de la place, de tels ouvrages ne semblent pas se bousculer… En revanche, la « scientificité » sinon la crédibilité herméneutique des récentes recommandations de l’Académie créole sur la graphie de cette langue sont remis en question dans les publications de deux enseignants de la Faculté de linguistique : Lemète Zéphir dans « Analiz rezolisyon Akademi kreyòl ayisyen an sou òtograf kreyòl la »[iv], et Renauld Govain dans « Konprann ‘’Premye rezolisyon sou òtograf lang kreyòl ayisyen’’ an »[v]

Mérès M. Wèche introduit une dommageable confusion quant au mandat essentiellement déclaratif de l’Académie créole qui n’est pas, aux termes de la loi et selon la jurilinguistique, une institution d’aménagement linguistique. Comme je l’ai démontré dans plusieurs textes analytiques[vi], il est essentiel de savoir que la « Lwa pou kreyasyon akademi kreyol ayisyen an », consignée dans Le Moniteur du 7 avril 2014, est UNE LOI DECLARATIVE, UNIQUEMENT, QUI N’ACCORDE AUCUN POUVOIR JURIDIQUE CONTRAIGNANT D’AMÉNAGEMENT LINGUISTIQUE À L’ACADÉMIE CRÉOLE. La Constitution de 1987 dispose –de manière très générale et à l’aune d’une extraordinaire utopie conceptuelle--, qu’une Académie haïtienne est instituée « en vue de fixer la langue créole et de permettre son développement scientifique et harmonieux » (article 213). Mais selon la « Lwa pou kreyasyon akademi kreyol ayisyen an », l’institution ne peut qu’émettre des avis. Et je souligne dans la clarté que les avis, les vœux, les recommandations de l’Académie créole n’ont aucune force légale… Les utopiques recommandations de cette institution créée dans le brouillard théorique et conceptuel et à contre-courant des enseignements de la jurilinguistique n’ont aucune valeur contraignante et n’engagent pas la responsabilité régalienne de l’État haïtien. Ainsi, la « Lwa pou kreyasyon akademi kreyol ayisyen an » ne peut en aucun cas obliger le rectorat de l’Université d’État d’Haïti et le ministère de l’Éducation nationale à produire la totalité de leurs documents administratifs et/ou pédagogiques dans les deux langues officielles du pays. De 2014 à 2017, elle n’a pas non plus conduit à l’obligation de la rédaction simultanée, en français et en créole, des lois, décrets, conventions, arrêtés, etc., tant au Parlement haïtien qu’à l’Exécutif et dans la totalité de l’Administration publique… Dans tous les cas de figure, nous sommes en présence d’un dispositif de type déclaratif, de généreuses « recommandations » et de voeux pieux, loin de l’entreprise d’aménagement des deux langues officielles du pays. Éric Sauray, politologue, docteur en droit public et avocat au barreau du Val d’Oise en France, avait lui aussi anticipé les limites et lacunes d’une telle institution para-étatique dans son texte du 12 octobre 2012, « Observations critiques sur la proposition de loi relative à la création d’une Académie du créole haïtien »[vii].

Les limites et lacunes institutionnelles induites par la « Lwa pou kreyasyon akademi kreyol ayisyen an » se sont étalées à plusieurs occasions, notamment dans le « Pwotokòl akò ant Ministè Edikasyon nasyonal ak fòmasyon pwofesyonèl (Menfp) ak Akademi kreyòl ayisyen (Aka) » daté du 8 juillet 2015 et destiné à « faire la promotion du créole dans les écoles » [sic], à  « standardiser et formaliser le créole dans les écoles » [sic] en dehors d’une préalable politique d’État d’aménagement des deux langues officielles du pays (sur ce protocole d’accord, voir notre analyse titrée « Du défaut originel de vision à l’Académie du créole haïtien et au ministère de l’Éducation nationale »[viii]). Ce sont également les errements théoriques, les limites et lacunes institutionnelles consignés dans la « Lwa pou kreyasyon akademi kreyol ayisyen an » qui ont permis à cette institution para-étatique de croire justifié de faire la promotion des pseudo « droits linguistiques » des enfants, comme si chacune des composantes de la population haïtienne avait des droits linguistiques particuliers (« droits linguistiques » des madan sara, des chauffeurs de taxi, des médecins, des arpenteurs, etc. (voir à ce sujet notre texte « Les ‘’droits linguistiques des enfants’’ en Haïti : mal-vision et aberration conceptuelle à l’Akademi kreyòl ayisyen »[ix]).

Mais quel est donc l’enjeu du questionnement de fond porté par notre propos critique ? Il s’agit, entre autres, de bien prendre la mesure que nous ne sommes plus aujourd’hui, en Haïti, à l’étape où l’on peut uniquement se contenter de faire la « promotion » rituelle, ritournelle ou ponctuelle du créole, avec ou sans l’onction d’une « académie » dénuée de tout pouvoir d’aménagement linguistique : nous faisons face à l’heure actuelle à l’exigence de la mise en oeuvre effective et mesurable des droits linguistiques de tous les Haïtiens par une légitime, inventive et forte gouvernance de l’État dans le domaine linguistique –et en particulier dans le champ éducatif.

L’article « Les grands chantiers de l’aménagement linguistique d’Haïti (2017 – 2021) »[x] --repris dans le livre « La question linguistique haïtienne / Textes choisis » (par Hugues Saint-Fort et Robert Berrouët-Oriol, Éditions Zémès, Port-au-Prince, juin 2017)--, consigne ce qui, selon notre vision de linguiste, constitue les priorités de l’État haïtien dans l’aménagement institutionnel des langues au pays.

À contre-courant d’un « débat » qui semblera bien futile à certains « sur l’appellation Académie haïtienne au lieu d’Académie créole », l’expérience nous instruit qu’il importe au plus haut point, aujourd’hui, de rassembler nos énergies et nos initiatives afin de les inscrire dans une dynamique de réflexion et de partage dans l’optique d’interventions linguistiques institutionnelles durables. Cette dynamique doit impérativement contribuer à  l’élaboration et à l’adoption de l’énoncé de politique linguistique de l’État haïtien ciblant l’aménagement simultané des deux langues officielles du pays. C’est cet énoncé de politique linguistique d’État qui devra se traduire dans la première loi d’aménagement concomitant du créole et du français que le Parlement aura à adopter. Cette manière d’appréhender la question linguistique haïtienne est conforme à la « Déclaration universelle des droits linguistiques » de 1996. Elle prend rigoureusement en compte les éléments liés de la vision d’ensemble dont nous avons institué le plaidoyer dès 2011 : les notions centrales de « droits linguistiques » --ils sont constitutifs des droits humains fondamentaux de tous les Haïtiens-- ; de « droit à la langue maternelle créole », d’« aménagement linguistique », d’« équité des droits linguistiques », de future « parité statutaire entre le créole et le français », de « politique linguistique d’État » et de « loi contraignante d’aménagement linguistique » ciblant conjointement le créole et le français. Cette vision et ces notions sont étayés dans notre livre de référence « L'aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions  » (par Berrouët-Oriol, R., D.,  Cothière, R., Fournier, H., Saint-Fort; coédition du Cidihca et Éditions de l'Université d'État d'Haïti, 2011).

 

Notes

[ii] Yves Dejean : « Changer le nom de la rose ? ». Dans Haïti Nation, 6 juillet 2012.

[iii] Hugues Saint-Fort : « Un retour sur la question du nom de la langue parlée par tous les Haïtiens », Haïti-référence, 31 mai 2010.

[v] Renauld Govain : « Konprann ‘’Premye rezolisyon sou òtograf lang kreyòl ayisyen’’ an », dans AlterPresse, 28 juin 2017 ; URL : http://www.alterpresse.org/spip.php?article21797#.WVZ1O7Rd73N

[vi] Robert Berrouët-Oriol : « L’Académie créole : « lobby », « ONG » ou institution d’État sous mandat d’aménagement linguistique ? », et « Pour une Académie créole 

régie par une loi fondatrice d’aménagement linguistique » ; URL : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/academie-du-creole-haitien

[vii] Éric Saurey : « Observations critiques sur la proposition de loi relative à la création d’une Académie du créole haïtien », 12 octobre 2012 ; URL : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/academie-du-creole-haitien/observations-critiques-eric-sauray

[ix] Robert Berrouët-Oriol : « Les ‘’droits linguistiques des enfants’’ en Haïti : mal-vision et aberration conceptuelle à l’Akademi kreyòl ayisyen » ; URL : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/academie-du-creole-haitien/-droits-linguistiques-des-enfants

[x] Robert Berrouët-Oriol : « Les grands chantiers de l’aménagement linguistique d’Haïti (2017 – 2021) » ; URL : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/politique-linguistique-d-etat

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