Aménagement du créole

Nouvel éclairage sur l’aménagement

du créole en Haïti

 

Par Robert Berrouët-Oriol

Article paru dans Le National, Port-au-Prince, le 3 septembre 2017

Montréal, le 3 septembre 2017

 


Plusieurs correspondants et internautes m’ont demandé, en ce qui a trait au créole haïtien, d’éclairer davantage la vision offerte en partage par les « linguistes aménagistes » au cœur de la question de l’aménagement linguistique en Haïti. Cette demande fait suite à l’intérêt suscité par la publication récente de plusieurs de mes articles dans Le National, à Port-au-Prince, notamment « Faut-il exclure le français de l’aménagement linguistique en Haïti ? » (première et deuxième parties), « Le « monolinguisme » créole est-il une utopie ? » et « L’État haïtien et la question linguistique : timides mutations, grands défis ». 

Dans un premier temps, il est essentiel de bien situer ce que recouvre l’expression « aménagement linguistique » qui est en amont une question politique, une intervention planifiée de l’État dans la vie des langues au sein d’une communauté de sujets parlants (Jacques Maurais : « Politique et aménagement linguistiques », Québec/Paris, Conseil de la langue française/Le Robert, 1987). L’intervention planifiée de l’État figure dans un énoncé de politique linguistique nationale qui, règle générale, se traduit par une législation d’aménagement linguistique adoptée par le Parlement, politique et législation ensuite mises en œuvre à travers une institution créée par l’État. Issu de la Charte de la langue française (Loi 101) au Québec, c’est l’Office de la langue française --où j’ai œuvré à titre de linguiste--, qui conduit la politique linguistique de la Belle Province depuis une quarantaine d’années. Dans le cas d’Haïti, nous avons institué le 20 avril 2017 un « Plaidoyer pour la création d’une Secrétairerie d’État aux droits linguistiques en Haïti » qui devra à l’avenir centraliser et mettre en oeuvre toutes les interventions de l’État dans le domaine linguistique. Il faut savoir qu’en 2017 l’État haïtien ne dispose ni d’un énoncé de politique linguistique nationale ni d’une législation contraignante d’aménagement linguistique. En décembre 2015, le ministère de l’Éducation a organisé à Port-au-Prince « Un atelier de travail sur l’aménagement linguistique », mais l’on ne sait toujours pas, en 2017, quelles ont été les conclusions de cette rencontre –aucune information publique à ce sujet n’est disponible sur le site de ce ministère… La dernière intervention de type « aménagiste » adoptée par l’État haïtien consiste en la réforme Bernard de 1979 qui, malgré ses lacunes et son torpillage par les détenteurs réels du pouvoir politique d’alors, a pour la première fois introduit le créole dans le système éducatif national à titre de langue d’enseignement et de langue enseignée.

La politique linguistique, qui fonde l’entreprise d’aménagement linguistique d’un pays, est une vision consensuelle du statut et des fonctions dévolues à une ou à plusieurs langues, qui se concrétise de manière générale par un  « ensemble de mesures législatives et exécutives prises à l'égard d'une ou de plusieurs langues » (Grand dictionnaire terminologique du Québec). En ce qui a trait à la situation linguistique haïtienne, l’enjeu est de premier plan car « Une politique linguistique se traduit (…) par un ensemble de décisions qui peuvent se prendre à plusieurs niveaux de l’organisation sociale (…). Elle se réfère à l’« ensemble des orientations, implicites ou explicites, prises par une autorité politique, ou par d’autres acteurs sociaux, ayant pour but ou pour effet de régir l’usage des langues au sein d’un espace social donné » (Christiane Loubier : «L’aménagement linguistique - Fondements de l’aménagement linguistique », Office québécois de la langue française, 2002).


En aménagement linguistique comme en jurilinguistique, et en référence à la Déclaration universelle des droits linguistiques de 1996, l’on distingue plusieurs types d’aménagement linguistique : politique d'assimilation ; politique de non-intervention ; politique de valorisation de la langue officielle (ou des langues officielles) ; politiques sectorielles ; politique de statut juridique différencié ; politique de bilinguisme (ou de multilinguisme) ; politique fondée sur les droits personnels (sans limite territoriale) ; politique
fondée sur les droits personnels territorialisés ; politique fondée sur les droits territoriaux ; politique de multilinguisme stratégique ; politique d'internationalisation linguistique ; politiques linguistiques mixtes. Outre le texte cité de Christiane Loubier, le lecteur désireux d’approfondir la problématique de l’aménagement linguistique consultera avec profit les études publiées sous la direction de Louis Côté dans la revue de l’ÉNAP (École nationale d’administration publique, Québec) : « Les politiques d’aménagement linguistique : un tour d’horizon » (Télescope, volume 16 no 3, automne 2010).

 

Dans le cas d’Haïti, j’ai déjà démontré que l’État accuse un lourd déficit de leadership en matière d’aménagement linguistique –voir, entre autres, mon texte « L’État haïtien et la question linguistique : timides mutations, grands défis ». J’ai également montré qu’en dépit de l’insuffisance de provisions constitutionnelles dans la Loi-mère de 1987, il est impératif que l’État se dote d’un énoncé de politique linguistique nationale et d’une législation contraignante d’aménagement linguistique –voir notamment mon article « Les grands chantiers de l’aménagement linguistique d’Haïti (2017 – 2021) » consigné dans le livre « La question linguistique haïtienne / Textes choisis » par Robert Berrouët-Oriol et Hugues Saint-Fort (coédition Cidihca, Canada, et Zémès, Haïti, 2017).

En ce qui concerne le créole, les « linguistes aménagistes » proposent en partage une analyse de la situation linguistique d’Haïti en amont d’une vision amplement articulée de l’aménagement linguistique conforme à la Déclaration universelle des droits linguistiques de 1996. Les notions qui sont au fondement de cette vision sont celles de « patrimoine linguistique bilingue », de « droits linguistiques », de « droit à la langue », de « droit à la langue maternelle » créole, « d’équité des droits linguistiques », de future « parité statutaire entre les deux langues officielles », de « didactique convergente créole-français », de « politique linguistique d’État » et de « législation linguistique contraignante ».

À bien prendre toute la mesure que les droits linguistiques de l’ensemble de la population haïtienne font partie du grand ensemble des droits humains fondamentaux dans la construction d’un État de droit post-duvaliériste, il est logique et conséquent de poser que l’aménagement du créole doit être au cœur de toute entreprise d’aménagement linguistique en Haïti. Selon la vision des « linguistes aménagistes », aménager le créole revient à prioriser –dans l’espace des relations entre l’État et ses administrés, dans le système national d’éducation, dans l’Administration publique--, le « droit à la langue maternelle créole » et à mettre en œuvre la future « parité statutaire entre les deux langues officielles ».

 

De manière articulée, dans le droit fil de la réalité historique de notre patrimoine linguistique bilingue et en conformité avec les articles 5 et 40 de la Constitution de 1987, l’énoncé de politique linguistique nationale que l’État aura à adopter, en ce qui a trait au créole, devra notamment :

1) définir explicitement le « droit à la langue » et le « droit à la langue maternelle créole » à parité statutaire avec le français aux côtés duquel le créole sera aménagé ;

2) consigner et expliciter le statut du créole dans l’Administration publique, dans les rapports entre l’État et ses administrés, dans les médias et dans le système éducatif national ;

3) consigner et expliciter les fonctions institutionnelles du créole : fonction de communication dans l’Administration publique, le secteur privé et les médias, signalétique publique, affichage publicitaire, droit d’être servi en créole partout dans l’Administration publique, droit de disposer de tous les documents personnels et administratifs en créole (passeport, carte d’identité nationale, contrats, documents de biens immobiliers et terriens, etc.) --notamment et explicitement, le droit pour tout citoyen de se faire servir en créole, à l’oral et à l’écrit, dans tous les services publics et privés ;

4) édicter les balises de production et de diffusion en créole de tous les documents émanant de l’État et exprimer l’obligation de traduire en créole les textes fondamentaux de la République d’Haïti (lois, chartes ministérielles, ordonnances, règlements, décrets, arrêtés, conventions internationales, code civil, code rural, code du travail, etc.) ;

5) consigner les balises du cadre légal de la généralisation obligatoire de l’utilisation du créole dans la totalité du système éducatif à titre de langue d’enseignement et de langue enseignée, de la maternelle à l’enseignement fondamental, du secondaire à l’université. Ceci impliquera l’obligation pour le ministère de l’Éducation de mettre à la disposition des écoles le curriculum national en langue créole pour l’enseignement du créole à tous les niveaux du cursus de l’École haïtienne ; l’obligation pour ce ministère de garantir la possibilité que tout écolier et étudiant haïtien puisse être évalué dans la langue de son choix, particulièrement au niveau des épreuves officielles de l’École fondamentale et de l’École secondaire ;

6) édicter les balises de formation et de certification obligatoire des enseignants du créole, ainsi que celles relatives à la production de matériel didactique de qualité en créole pour les écoles et l’université ; cela impliquera que le ministère de l’Éducation donnera --par règlement d’application obligatoire--, la priorité à la production et la mise à disposition du matériel d’enseignement et de formation en créole et/ou bilingue à tous les niveaux du système d’enseignement et de formation ;

7) promouvoir le bilinguisme institutionnel, le bilinguisme de l’équité des droits linguistiques et l’ouverture au multilinguisme.

 

Dans la Francocréolophonie haïtienne, aucune institution nationale de référence n’a jusqu’ici fourni de données d’enquête relatives au nombre de bilingues vivant au pays. Pour sa part, l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) estimait en 2010 le nombre de locuteurs de français en Haïti à 4 279 000 personnes sur un total de 10 188 000 habitants. L’Unicef, elle, estime que « Le système éducatif haïtien accueille 2 691 759 élèves dans 15 682 écoles. » (Unicef : « L’éducation fondamentale pour tous »). S’il s’avère qu’il faut prendre ces chiffres avec prudence, ils ont au minimum le mérite d’indiquer que c’est sur le terrain de l’éducation que va se matérialiser une part déterminante de l’aménagement linguistique en Haïti.

Mieux qu’une tâche « militante », l’aménagement du créole en Haïti --aux côtés du français--, est un défi historique prioritaire et de premier plan. En l’absence de leadership linguistique de l’État, au constat de la minorisation de l’aménagement du créole dans le système éducatif national, les institutions haïtiennes des droits humains, les Facultés des sciences de l’éducation et la Faculté de linguistique appliquée devraient impérativement s’impliquer dans l’élaboration de la future politique nationale d’aménagement linguistique et contribuer à la faire valider par le pouvoir législatif. Reste à savoir comment ces institutions, en une demarche partenariale rassembleuse, vont innover par l’intégration de la problématique des droits linguistiques dans le grand ensemble des droits humains au pays.

 

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