Enseignement-apprentissage du français

L’enseignement-apprentissage du français en Haïti :

un échec retentissant

Propos recueillis par Joe Antoine Jean Baptiste

Le National

Port-au-Prince, 27 avril 2016

« L’enseignement-apprentissage du français en Haïti : constats et propositions  », est le titre de l’ouvrage que vient de publier le professeur Fortenel Thélusma, sous les presses des éditions C3 ? Les données qu’il a pu recueillir pendant son parcours l’ont poussé à s’interroger sur un ensemble d’éléments, les programmes de français officiels, la méthode, les manuels scolaires en usage actuellement. Le Professeur Thélusma pense qu’il « faut aussi une nouvelle école qui tourne le dos à la méthode traditionnelle ». Il nous explique les raisons de sa démarche. Interview.

 

 Le National : Quel est le propos de votre ouvrage sur : « l’enseignement-apprentissage du français en Haïti ?

Fortenel Thélusma : Dans ce livre, se pose clairement la problématique de l’enseignement-apprentissage du français en Haïti. Mes travaux de recherches universitaires précédents (maîtrise, DEA de FLE) m’ont permis d’analyser des copies d’apprenants du 3e cycle de l’école fondamentale et de la classe de 3e secondaire. De plus, ma carrière d’une vingtaine d’années comme professeur de français à l’enseignement supérieur me donne le privilège d’observer le comportement de mes étudiants dans l’usage du français à l’écrit et à l’oral. Les réflexions sur l’ensemble des données recueillies m’ont poussé à m’interroger sur un ensemble d’éléments, entre autres, les programmes de français officiels, la méthode et les manuels scolaires en usage actuellement, la formation des enseignants, etc. D’où le titre de l’ouvrage : “L’enseignement-apprentissage du français en Haïti : constats et propositions”.

L. N :. Est-ce que vous pouvez nous parler un peu de vos constats ?

F.T : Le septième chapitre de l’ouvrage s’intitule « L’enseignement-apprentissage du français en Haïti : quelle finalité ? ». Mes constats sont sans appel : un échec retentissant. L’école, en Haïti, c’est le seul lieu d’enseignement-apprentissage du français. Après quinze ans, peu d’apprenants – créolophones unilingues au départ — disposent de bagage suffisant pour assurer un minimum de communication dans cette langue. Le nombre de bilingues créole-français est peu flatteur : 5 %, selon les estimations d’un grand linguiste haïtien, le Professeur Yves Déjean.

Je voudrais donc faire état de cette situation d’échec, attirer l’attention du public en général, des responsables d’éducation et d’enseignement en particulier sur cette question épineuse. En effet, l’échec de l’enseignement — apprentissage du français influe négativement sur celui des autres disciplines (sciences sociales, mathématiques…). Le livre se termine par des propositions sur le plan didactique, mais aussi sur le choix judicieux à faire quant à la définition d’une politique linguistique.

L.N : Dans ce cas de figure, en vous appuyant particulièrement sur les faits historiques, comment abordez-vous les rapports socio linguistiques qui prévalent dans le pays ?

F.T : Deux langues cohabitent dans la société haïtienne : le créole, langue maternelle de tous les Haïtiens nés et élevés en Haïti ; le français, langue seconde, parlée par un très faible pourcentage de la population haïtienne. Elles ne jouissent pas de la même considération chez les locuteurs haïtiens. Le créole est à peine accepté, certains bilingues, pour l’utiliser, se sentent obligés de le maquiller de français. Alors que le français, un luxe, une denrée rare pour la majorité de la population est très apprécié et valorisé.

J’ai expliqué dans cet ouvrage que cette attitude joue contre les deux langues : l’enseignement du français est obsolète, le nombre de francophones n’augmente pas. Le créole, de son côté, est dénaturé, méprisé. J’ai présenté un corpus relativement riche de cas de mélange des deux langues qui ne permet de les analyser séparément dans les énoncés où elles sont utilisées ; dans beaucoup de cas, ce mélange nuit à la communication, les créolophones unilingues étant laissés de côté.

L.N : Pourquoi faudrait-il revoir la méthodologie utilisée actuellement  dans l’apprentissage du français ? 

F.T : La méthode traditionnelle en cours ne facilite pas l’accès à la communication française. Elle insiste trop sur la compétence linguistique : syntaxe, morphologie, vocabulaire. Elle se caractérise essentiellement par l’absence de projet communicatif. Or, ce qui intéresse l’apprenant, c’est de pouvoir communiquer en français et non de devenir linguiste. S’il y a une réforme en profondeur tendant à changer le comportement des apprenants et des enseignants dans toutes les disciplines, l’enseignement-apprentissage du français en bénéficiera et le nombre de francophones augmentera.

L.N : Quelles alternatives ?

F.T : Il est impératif de changer de mentalité. Il faut aussi une nouvelle école qui tourne le dos à la méthode traditionnelle. Ce changement passe aussi par la reconnaissance et la valeur de chacune des deux principales langues en présence en Haïti : le créole et le français. La (re)valorisation de la langue maternelle est primordiale. Il en est de même de l’utilisation de la méthodologie appropriée à l’enseignement-apprentissage du français, langue seconde.

 

Source : Le National