Diglossies suisses et caribéennes

Revue transatlantique d’études suisses, 6/7 – 2016/17

« DIGLOSSIES SUISSES ET CARIBÉENNES - RETOUR SUR UN CONCEPT (IN)UTILE »

Sous la direction de Manuel Meune (Université de Montréal)

et Katrin Mutz (Universität Bremen)


Fondée en 2011, la Revue transatlantique d'études suisses propose les contributions de chercheurs nord-américains et européens. Bien qu'étroitement associée à la Section d'études allemandes, elle s'adresse aux représentants de disciplines variées (histoire, science politique, sociologie, études françaises, études italiennes, littérature comparée, linguistique, etc.).

Elle a pour vocation de susciter un débat interdisciplinaire sur la Suisse. Les textes peuvent être rédigés dans les langues officielles suisses (allemand, français, italien, romanche) ainsi qu'en anglais. Dirigée par Manuel Meune, la revue est publiée une fois l'an. Chaque numéro est consacré à un thème particulier.

 

2. Le contexte caraïbéen

Robert BERROUËT-ORIOL : « Das Recht auf die Muttersprache in einem nicht-monolingualen Land : eine Bilanz über die Unterrichtssprachen in Haiti » [« Les défis du « droit à la langue maternelle » dans un pays non-monolingue : retour sur les langues d’enseignement en Haïti »], p. 199-211

Résumé de l’article paru en traduction allemande

La question linguistique en Haïti est abordée ici par le biais des « droits linguistiques », qu’il s’agisse du « droit à la langue maternelle » (lié au caractère central du créole comme langue commune des Haïtiens) ou du ‘droit à la langue’ (lié au patrimoine tant créolophone que francophone). Alors qu’on ne peut guère parler de ‘diglossie’ dans un pays où les nombreux créolophones unilingues ne peuvent avoir des usages linguistiques différenciés, nous plaidons pour un aménagement linguistique qui institue la généralisation de l’usage du créole, en particulier dans le système scolaire, à parité statutaire avec le français. Cette vision de l’aménagement des deux langues officielles du pays nécessite des enquêtes sociolinguistiques précisant leurs modalités de coexistence et devrait être légitimée au plan législatif par une loi d’aménagement linguistique d’Haïti. Toute réforme du système scolaire fait face à de nombreux défis: formation des enseignants et matériel didactique lacunaires, manque de moyens économiques et impuissance d’un État qui ne contrôle que 20 % des écoles du pays. Il nous paraît d’autant plus urgent de mettre en place une législation et une didactique favorisant clairement la convergence et la parité entre créole et français, c’est-à-dire l’accès de tous les Haïtiens à leur patrimoine bilingue.

Lien : http://llm.umontreal.ca/fileadmin/Documents/FAS/litterature_langue_monde/RTES-6-7.pdf

 

Darline COTHIÈRE : « Le créole et le français en Haïti: peut-on encore parler de diglossie ? », p. 157-164

Résumé

L’officialisation du créole haïtien par la constitution de 1987 a marqué une étape décisive dans sa cohabitation avec le français, langue officielle de facto depuis l’indépendance d’Haïti en 1804. Cette évolution a largement contribué à sa valorisation dans la société et à son développement interne. Le bilinguisme créole-français semble loin d’être effectif en Haïti. Il relève avant tout du symbole puisque la maîtrise de ces deux langues n’est partagée que par une très faible partie de la population. Dans cette livraison, nous proposons un éclairage sur la situation sociolinguistique actuelle d’Haïti au regard de ses deux langues officielles. Nous ferons d’abord état de l’évolution du créole et du français en Haïti pour ensuite analyser l’applicabilité du concept de diglossie dans ce pays de la Caraïbe.

Lien : http://llm.umontreal.ca/fileadmin/Documents/FAS/litterature_langue_monde/RTES-6-7.pdf

 

Michel DEGRAFF, « La langue maternelle comme fondement du savoir. L’Initiative MIT-Haïti : vers une éducation en créole efficace et inclusive », p. 177-197

Résumé

L’article illustre la possibilité de démocratiser l’éducation par l’utilisation conjointe de la langue maternelle, de la pédagogie moderne et de la technologie éducative, selon un modèle mis en place par l’‘Initiative MIT-Haïti’. Dans le cas d’Haïti, l’amélioration du système d’éducation, qui fonctionne encore largement en français (langue très peu parlée dans la vie quotidienne et qui perpétue la domination sociale), passe par le recours au créole (langue maternelle de l’immense majorité de la population) du primaire à l’université. En nous appuyant sur des expériences menées dans le cadre de l’Initiative MIT-Haïti, s’agissant en particulier des ‘STEM’ (acronyme anglais pour ‘Sciences, Technologie, Ingénierie et Mathématiques’), nous montrons que dans une situation qui ne correspond guère à la définition classique de la diglossie, la généralisation d’une nouvelle pédagogie interactive associée au créole permettrait d’élargir l’accès à une éducation de qualité et de tourner le dos à la longue histoire d’exclusion sociale et d’éducation déficiente.

Lien : http://llm.umontreal.ca/fileadmin/Documents/FAS/litterature_langue_monde/RTES-6-7.pdf

 

Hugues SAINT-FORT, « Bourdieu plutôt que Ferguson.Le ‘marché linguistique’ haïtien : fonctionnement, idéologie, avenir », p. 165-176

Résumé

Le concept de ‘marché linguistique’ (Bourdieu) décrit plus efficacement le cas haïtien que celui de ‘diglossie’ (Ferguson), lequel implique que chacun connaît les deux codes en présence (formel et informel). Or, en Haïti, peu de citoyens maîtrisent à la fois le français et le kreyòl, et ces deux langues en situation de forte inégalité institutionnelle ont un capital symbolique et un prestige très différents. Malgré la promotion récente du kreyòl comme langue co- officielle, sa présence accrue dans les médias et la vie politique, celui-ci reste peu utilisé à l’écrit. Les rapports de force font des créolophones des dominés marqués par l’insécurité linguistique, alors que les francophones sont au cœur du jeu social. Les premiers resteront désavantagés tant qu’il n’existera pas de promotion réelle du kreyòl à l’école – y compris s’agissant des matières scientifiques – et tant que l’élite qui dispose déjà du capital culturel associé au français sera la seule à profiter pleinement du système scolaire. La restructuration de la société et la fin de la situation (partiellement) diglossique passeront en outre par la standardisation du créole, par son utilisation accrue dans l’administration – c’est-à-dire par une politique linguistique qui puisse rééquilibrer à son profit le marché linguistique haïtien.

Lien : http://llm.umontreal.ca/fileadmin/Documents/FAS/litterature_langue_monde/RTES-6-7.pdf