Étude du terme "graduation"

Questions de terminologie

 

Les chemins de croix du terme « graduation » en français 

et en créole haïtien

 

Par Robert Berrouët-Oriol

Montréal, le 13 mars 2015

 

Selon plusieurs observateurs le mot « graduation » aurait quitté nos rares laboratoires de chimie/physique il y a environ trente ans pour s’implanter dans le parler de tous les jours, dans le créole des locuteurs unilingues des grandes villes, dans le français et le créole de la presse écrite comme de la presse parlée. Est-il possible aujourd’hui, si cette hypothèse est crédible, de retracer le processus illustrant l’éventuelle migration du mot « graduation » de la chimie ou de la physique ou de toute autre aire sémantique vers le domaine de l’éducation, très précisément vers la sphère de la « remise des diplômes », de la « collation des grades » ? La migration du terme scientifique « graduation » du domaine de la chimie/physique vers le domaine de l’éducation est-elle attestée ou sommes-nous plus vraisemblablement en présence d’un calque de l’anglais « graduation » par la naturalisation d’un phénomène de « diplomation » qui a cours dans le système éducatif américain ? Dans l’une ou l’autre hypothèse le phénomène ici interrogé --qui est à la fois langagier et socioéconomique--, s’est imposé non seulement dans la langue des journalistes et des enseignants mais également et surtout dans l’univers symbolique des parents qui se saignent le portefeuille pour offrir une « graduation/diplomation » haut de gamme sinon mémorable à leurs enfants, même en… maternelle. Impropriété, anglicisme[1]/forme fautive ou emploi abusif dans le champ éducatif, la  mise en scène de la « graduation », dans sa forte symbolique, fonctionne en définitive comme marqueur de positionnement social ou de signalétique d’appartenance à la catégorie des personnes scolarisées et/ou au groupe des jeunes éduqués sur l’ascenseur promotionnel de la ville, du milieu social ou du quartier.

Les personnes interrogées au sujet du mot « graduation » nous signalent qu’il y a trente ans et plus, en Haïti, les élèves  des cycles primaire et secondaire assistaient en fin d’année scolaire à la « remise des carnets », donc des bulletins scolaires consignant les notes obtenues. Cette « remise des carnets », qui s’effectuait en salle de cours sans protocole particulier, était généralement accompagnée des commentaires de l’enseignant responsable de la classe. Pareille configuration allait durablement évoluer sous l’influence du mode de vie de la diaspora haïtienne des États-Unis. En effet, compte-tenu des relations multiformes d’Haïti avec les États-Unis d’Amérique, compte-tenu également du poids économique de la diaspora haïtienne dans le pays d’origine, la remise des bulletins scolaires et la clôture des cycles scolaires ces trente dernières années ont progressivement emprunté la voie de l’américaine « graduation ». Elles se sont transformées en un rituel où le paraître, donné pour cousu de dollars, se met en scène selon les modalités d’une grande société de consommation et elles sont devenues au fil des ans une véritable « industrie des apparences » dans les systèmes scolaires haïtiens de moins en moins pourvus d’identité.

Malgré l’absence de données d’enquête attestant l’hypothétique migration du mot « graduation » des laboratoires de chimie/physique vers d’autres cieux, nous sommes en mesure d’interroger l’usage tel que consigné dans les dictionnaires de la langue générale et dans les banques de données terminologiques. L’information est ici présentée comme suit : les définitions du dictionnaire Littré figurent en une seule colonne horizontale; les données terminologiques du GDT (Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française) et de TERMIUM PLUS (gouvernement fédéral canadien) figurent sur deux colonnes verticales.


DICTIONNAIRE LITTRÉ – Graduation

Sens 1

Terme de physique. Opération par laquelle on détermine les degrés de l'échelle de quelques instruments de précision, comme les baromètres, les thermomètres, les pyromètres, les aréomètres, les hygromètres, etc. On donne aussi le nom de graduation à l'échelle graduée des instruments.

Sens 2

Terme de chimie. Concentration progressive de certains liquides, pour retirer les substances salines qu'ils renferment. C'est ainsi qu'on gradue les eaux de la mer pour obtenir le sel marin.

Sens 3

Terme de salines. Bâtiments de graduation, ou, simplement, graduation, ou chambre graduée, constructions particulières dans lesquelles on concentre les eaux salées.

 

HISTORIQUE - XVIe s. Il n'estoit point encore [du temps du concile de Nicée] de nouvelles de bacheliers ni docteurs en theologie, qui seuls deussent estre creus aux conciles, en la decision des matieres controverses, comme maintenant ; ces graduations furent inventées longtemps après, assavoir en l'an MCCXV par le concile de Latran, [Le bureau du concile de Trente, p. 5] (Ici graduation signifie grade universitaire.)


GRAND DICTIONNAIRE TERMINOLOGIQUE (GDT)

Fiche 1

 

ENG - graduation

FR - cérémonie de remise des diplômes 

 

DEF - Dans l'enseignement secondaire et l'enseignement collégial, cérémonie au cours de laquelle des diplômes sont remis par l'établissement scolaire ou l'État.

Fiche 2

 

ENG - graduation

FR - collation des grades 

 

DEF - Action de conférer des grades universitaires.

 

Domaine d’emploi : éducation

 

/Graduation : terme déconseillé/ NOTE - Il ne faut pas employer graduation pour désigner la collation des grades. En anglais graduation désigne soit l’action de recevoir (par l’élève) ou de décerner (par l’établissement ou l’État) un diplôme, soit la cérémonie au cours de laquelle des grades sont conférés (à l’université) ou des diplômes sont remis.

TERMIUM PLUS

Fiche 1

 

ENG - convocation  commencement 

graduation 

graduation ceremony

commencement ceremony

commencement exercises 

FR - collation des grades 

collation des diplômes 


DEF – Formal meeting or grouping of faculty, students, and alumni of a university, generally for the purpose of conferring degrees.

DEF – Cérémonie de clôture de l'année universitaire où les étudiants qui ont terminé avec succès leur cours reçoivent un grade universitaire. 

DEF – Collation des grades : action de conférer des grades universitaires. 

OBS – Il ne faut pas employer graduation pour désigner la collation des grades. 

OBS – Dans l'enseignement secondaire et l'enseignement collégial, on dit cérémonie de remise des diplômes, cérémonie de fin d'études ou même, selon le cas, bal ou fête de fin d'études.

En anglais, graduation désigne soit l'action de recevoir (par l'élève) ou de décerner (par l'établissement ou l'État) un diplôme, soit la cérémonie au cours de laquelle des grades sont conférés (à l'université) ou des diplômes sont remis. 

OBS – Collation des grades : terme et définition recommandés par l'OLF. 

 

Domaines d’emploi : administration scolaire et parascolaire, grades et diplômes

Fiche 2

 

ENG - graduation 

graduation ceremony 

graduation day

FR - cérémonie des promotions 

collation des promotions 

cérémonie de collation des promotions

 

Domaines d’emploi : administration scolaire et parascolaire, grades et diplômes

Fiche 3

 

ENG - graduation ceremony 

graduation 

FR - remise des diplômes 

graduation 

[Le terme « graduation » employé pour « remise des diplômes » est] À ÉVITER, ANGLICISME, CANADA

DEF  A ceremony marking completion of a course of study at which students receive certificates or degrees.

DEF – Cérémonie marquant l'achèvement de l'un des niveaux de l'enseignement officiel.

 

Domaines d’emploi : administration scolaire et parascolaire, grades et diplômes

 

Analyse

Les données lexicographiques et terminologiques que j’ai relevées dans différentes sources documentaires indiquent que le terme « graduation » est bien attesté en français. Ce qui pose problème ce n’est pas son emploi justifié dans tel ou tel domaine de la langue générale comme dans les langues de spécialités, c’est plutôt son utilisation abusive et fautive en français dans le domaine de l’éducation. Pareille utilisation abusive s’est-elle également étendue à l’usage du terme en créole haïtien par migration (calque) du terme français « graduation » : [gradiyasyion]  [gadyasyion] ?


L’usage et les attestations du dictionnaire

Préalable à l’analyse des fiches du GDT et de Termium Plus : une recherche à l’aide du mot-clé « graduation » dans les archives en ligne du journal Le Nouvelliste publié en Haïti donne les résultats suivants : pour la période de 2000 à 2015 j’ai retracé 16 articles comprenant des attestations des termes « graduation » et « gradué » dans un environnement phrastique où il est question d’éducation. Les occurrences du terme « graduation » sont certainement plus élevées dans Le Nouvelliste car les archives en ligne ne présentent qu’une image partielle du journal imprimé, et les pages-écran structurellement figées de ce journal ne permettent pas d’affiner une recherche terminologique qui aurait permis de savoir, par exemple, le nombre exact de fois qu’un terme apparaît dans un article et le total cumulatif des occurrences dans l’ensemble des textes accessibles en ligne.

Voici un exemple de contexte lexicographique dans lequel apparaissent les termes « graduation » et « gradué » (domaine d’emploi : éducation) : « Cérémonies de graduation interdites au préscolaire et au fondamental », Le Nouvelliste 21 octobre 2014 :« Photos-souvenirs, oui, cérémonies de graduation, non. Pouvant à peine griffonner quelques lettres (pour les plus doués) après leur préscolaire, les enfants ont droit à une cérémonie de graduation. Souvent très coûteuse pour les parents dont certains ne font que s’en plaindre (sic). Préoccupé par la situation, le ministère de l’Éducation nationale veut freiner cette pratique dans laquelle beaucoup de responsables d’école font leur beurre. Selon le ministre Nesmy Manigat, l’enfant doit attendre d’être « réellement gradué » ; au moins, après avoir bouclé ses études classiques. » (Termes soulignés par RBO)

Cet exemple illustre bien, encore une fois, que le terme « graduation » est attesté et qu’il est employé, certes de manière fautive puisqu’il s’agit d’un anglicisme, par la presse et ses usagers dans le domaine de l’éducation en Haïti à l’exclusion des domaines de la chimie et de la physique. Il est utilisé sous la forme substantive (la « graduation ») tandis que la forme adjectivale (un enfant « gradué ») lui est conjointe.

Le dictionnaire de la langue générale Le Littré consigne des attestations modernes du terme « graduation » dans les domaines de la chimie, de la physique et des salines à l’exclusion du domaine de l’éducation. Il consigne toutefois des traces anciennes, datant du XVIe siècle, de l’emploi du terme « graduation » au sens de « grade universitaire ». Pareil emploi aurait disparu de l’usage en français alors même qu’il figure dans l’usage contemporain de la langue anglaise réputée moins normée que le français. Il est donc fondé de préciser que les journalistes haïtiens, à l’instar des gestionnaires de l’éducation et des parents d’élèves, ne trouveront aucune attestation/validation du terme « graduation » pour le domaine de l’éducation dans les dictionnaires de la langue usuelle (Larousse, Le Littré, Hachette, Le Robert, etc.). À l’échelle de la Francophonie, il faut noter que l’usage n’a pas retenu le terme « graduation » au sens de « remise des diplômes », ce qui semble indiquer qu’Haïti serait éventuellement le seul pays ayant en partage la langue française qui emploierait le terme « graduation » de manière fautive dans le domaine de l’éducation.

En plus des données du dictionnaire Le Littré, j’ai relevé les explications suivantes d’une chronique linguistique des HEC (Hautes études commerciales de l’Université de Montréal). Elles se lisent comme suit :

« En français, l'adjectif gradué a deux sens : « progressif » et « qui porte des graduations » (Nouveau Petit Robert). Par exemple, on dira : recueil de problèmes, d'exercices gradués; règle graduée en centimètres, etc. Par contre, l'adjectif gradué constitue un anglicisme lorsqu'il est employé au sens de diplômé ou dans l'expression *études graduées au sens d'études de deuxième et de troisième cycle.

Cet adjectif voulait effectivement dire jusqu'au XVIIe siècle « celuy qui a des degrez dans quelque Faculté » (Furetière), mais ce sens a vieilli. Au Québec, ce n'est pas à la survivance de cet ancien usage que l'on doit l'emploi de l'adjectif *gradué au sens de diplômé, mais plutôt à l'influence de l'anglais graduate.

Voici une liste de quelques emplois erronés de l'adjectif gradué ou des mots de la même famille suivis des formes correctes :

Formes fautives

Formes correctes

*bal de graduation

bal  ou  fête de fin d'études

*études graduées

cycles supérieurs

*graduation

cérémonie de remise des diplômes, cérémonie de fin d'études (enseignement secondaire et collégial)

collation des grades (enseignement universitaire)

*gradué, graduée

diplômé, diplômée

*graduer

obtenir son diplôme, son grade (candidat)

diplômer (établissement)

On ne confondra pas les expressions études supérieures et cycles supérieurs qui ne sont pas synonymes. Les études supérieures correspondent aux études universitaires (de 1er, de 2e et de 3e cycle), alors que les cycles supérieurs désignent les 2e et 3e cycles uniquement. L'expression anglaise graduate studies se traduit donc par le terme cycles supérieurs, et non *études graduées ou *études supérieures.

Si ces erreurs sont encore courantes dans certains établissements d'enseignement, nous devons souligner qu'elles ont à peu près disparu des textes administratifs, des affiches et des documents de l'École. Voilà de quoi nous réjouir ![2] »


L’éclairage des banques de données terminologiques


Les fiches du Grand dictionnaire terminologique (GDT) consignent l’information qui éclaire la mention
« terme déconseillé » lorsque « graduation » est employé au sens de « cérémonie de remise des diplômes » ou de « cérémonie de fin d’études ». Il faut savoir que la Commission[3] de terminologie de l’Office québécois de la langue française —organisme chargé de la normalisation des vocabulaires scientifiques et techniques au Québec—, a recommandé le terme « collation des grades », équivalent du terme anglais « graduation », en novembre 1982. La fiche terminologique consignant cette information précise, je le souligne, que le terme « graduation » est déconseillé en français au sens de « remise des diplômes » ou de « collation des grades ». Le GDT mentionne de surcroît que dans l'enseignement secondaire et l'enseignement collégial l’on assiste à la « cérémonie de remise des diplômes », tandis que la « collation des grades » a lieu au niveau universitaire. De cette logique on retiendra que la « remise des diplômes », équivalent français du terme anglais « graduation », est une cérémonie tandis que la « collation des grades » est une action de conférer des grades universitaires.

Pour sa part, la banque de données terminologiques du gouvernement fédéral canadien, Termium Plus, consigne des informations qui recoupent celles du GDT. Accessible en ligne comme les autres fiches, la première fiche-synthèse comprend pour les termes anglais « graduation » et « graduation ceremony » les équivalents français « collation des grades » et « collation des diplômes ». La seconde fiche-synthèse propose les équivalents français « cérémonie des promotions », « collation des promotions » et « cérémonie de collation des promotions » pour rendre les termes anglais « graduation », « graduation ceremony » et « graduation day ». On notera d’évidence que le sème qui lie les trois équivalents français est « promotion », mais l’absence de définition de ces termes sur la seconde fiche-synthèse ne permet pas d’expliquer le fait qu’ils ne sont guère usités. La troisième fiche-synthèse de TERMIUM PLUS consigne l’équivalent français « remise des diplômes » pour rendre le terme anglais « graduation »; elle précise que le terme « graduation » employé en français est un anglicisme à éviter. La troisième fiche-synthèse donnant accès à l’équivalent français « remise des diplômes » précise qu’il s’agit d’une cérémonie marquant l'achèvement de l'un des niveaux de l'enseignement officiel.

On retiendra qu’il y a communauté de vue entre le GDT et TERMIUM PLUS en ce qui a trait au traitement terminologique de « graduation » dans le domaine éducation : dans tous les contextes énonciatifs, le terme « graduation » est un anglicisme, une forme fautive, un terme déconseillé lorsqu’il est employé en français en lieu et place de « collation des grades » et de « cérémonie de remise des diplômes ». Les journalistes, les administrateurs du champ éducatif, les parents ont donc la liberté d’employer, en français, les équivalents corrects proposés par le Grand dictionnaire terminologique et TERMIUM PLUS. À ce compte, les journalistes ont un rôle-phare, un rôle de « passeur de mots » à jouer quant à l’emploi d’une terminologie juste et précise dans le champ éducatif comme d’ailleurs dans tous les domaines de la communication. Il importe de faire valoir que cette manière de voir relève autant d’une vision citoyenne de la communication que de la conscience linguistique individuelle que l’on souhaite voir à l’œuvre chez les journalistes haïtiens.


De la migration du terme « graduation » en créole haïtien

La généralisation de l’anglicisme « graduation » dans les médias haïtiens, dans les écoles et dans les familles, a généré son transfert vers la langue créole. Ce transfert, sur le mode du calque, a donné les cooccurrences [gradiyasyion]  [gadyasyion] sans que ces termes créoles n’aient reçu l’étiquette d’anglicisme. Faut-il souhaiter le maintien et la valorisation des deux formes [gradiyasyion]  [gadyasyion] ou faut-il plaider pour l’emprunt/calque en créole des termes complexes « collation des grades » et « cérémonie de remise des diplômes » ?

La langue créole, à l’instar de toute langue naturelle, procède par emprunt lexical lorsqu’elle doit exprimer
des réalités nouvelles ou des réalités qui évoluent en société, et qu’elle ne trouve pas d’équivalents dans ses répertoires propres. S’il est vrai que le fonds lexical du créole provient en grande partie du français, on a observé au cours du XXe siècle qu’un nombre important de termes anglais s’est installé en créole —et les raisons historiques expliquant les emprunts à l’anglais sont connues. Ainsi, un certain nombre de termes ont été « naturalisés » en créole par le procédé du calque avec reformatage morphologique; exemples : « klòtch », «winchil », « brek », « brekè », « waf », « kanntè », « blakawout », dayiva, « woming », « bouldozè », « kwachaf», « fyouz », « tank gaz », « frijidè », « dèlko », etc. Le linguiste Hugues Saint-Fort[4], dans la présentation du livre du linguiste Renauld Govain, « Les emprunts du créole haïtien à l’anglais et à l’espagnol » (L’Harmattan, Paris, 2014), note que cet auteur

« montre que les emprunts faits à l’anglais sont plus importants que ceux faits à l’espagnol malgré la proximité géographique de la République dominicaine, pays hispanophone qui « partage une frontière longue de 360 km » avec Haïti. Il explique que « cette domination de l’anglais est due notamment à l’influence des mass media américains et à l’usage d’outils technologiques et de télécommunications qu’Haïti importe des USA et dont le métalangage de manipulation est en anglais. Le travail de terrain réalisé par Gauvin pour ce livre est immense surtout quand on considère les conditions difficiles de la recherche en Haïti. Grâce à ce travail de terrain, le linguiste montre que les emprunts du créole haïtien à l’anglais, environ 1400 entrées, dépassent de près de 5 fois les emprunts du créole haïtien à l’espagnol. »

Un nombre aussi important d’emprunts illustre le fait que les emprunts à l’anglais constituent, de manière générale, un mode d’acquisition productif en créole haïtien et qu’il serait illusoire et contre-productif de vouloir prescrire des emprunts provenant uniquement du français. Ce qu’il faut bien prendre en compte ici c’est que l’activité linguistique dénommée « emprunt » relève de pratiques langagières individuelles libres mises en oeuvre par les sujets parlants dans la communauté nationale. Les « emprunts libres » —qui sont le fait de sujets parlants s’adonnant individuellement à des emprunts—, sont donc à distinguer des « emprunts aménagés » mis en oeuvre par l’État dans le cadre d’une politique d’aménagement[5] linguistique qui prescrit le type d’emprunts à réaliser ainsi que le mécanisme interne des « emprunts aménagés » conformes au système de la langue. Dans ce contexte, les « emprunts aménagés » viseront la langue générale lorsqu’il s’agira de l’enrichir et d’en diversifier les registres lexicaux au motif de la standardisation; en revanche, par le biais de l’institution chargée de leur mise en oeuvre, les « emprunts aménagés » viseront en priorité les langues de spécialités, les vocabulaires scientifiques et techniques.

Dans le domaine de l’éducation comme dans celui de la communication en Haïti, le chemin de croix du terme «graduation » en français s’arrête là où nous disposons d’équivalents français corrects, recommandés ou normalisés par une commission de terminologie : « collation des grades » et « cérémonie de remise des diplômes ». Alors en ce qui a trait au créole, faut-il souhaiter le maintien et la valorisation des deux formes [gradiyasyion]  [gadyasyion] ou faut-il plaider pour l’emprunt en créole des formes « collation des grades » et « cérémonie de remise des diplômes » ? Les données de terrain dont je dispose indiquent que les deux formes [gradiyasyion]  [gadyasyion] se sont bien implantées chez les bilingues et sont également utilisées chez les unilingues créolophones touchés par l’« industrie de la graduation ». Il serait donc contre-productif d’introduire de nouveaux termes créoles qui feraient une inutile concurrence aux termes déjà implantés, [gradiyasyion] [gadyasyion]. De surcroît, si notre intuition de sujet parlant peut plaider pour une hypothétique forme complexe « seremoni remiz diplom », elle pourrait difficilement soutenir la conformité du terme « kolasyion grad » qui ne veut pas dire grand chose en créole… En définitive il y a lieu de souhaiter le maintien et la valorisation en créole haïtien des deux formes [gradiyasyion]  [gadyasyion] provenant du substantif « graduation ». Tel semble être aussi le cas de l’adjectif « gradué », « gradye », employé par les bilingues créole français : « Iv gradye nan lekòl sa a depi ane pase ». Nous sommes en présence d’une forme fautive en français, le substantif « graduation », qui s’est implanté en créole sous les formes [gradiyasyion]  [gadyasyion] avec le même sens qu’en français, et ces formes fonctionnent bien dans la chaîne parlée créole : « seremoni gadyasyion an ap koumanse demen apre midi ». Il s’agit d’un « emprunt libre », [gadyasyion], qui n’a pas en créole les attributs « anglicisme » et « forme fautive », emprunt au terme duquel l’intercompréhension entre créolophones est assurée. Cela aussi plaide en faveur du maintien de [gradiyasyion]  [gadyasyion] en créole dans le domaine éducation.

Dans l’optique de l’aménagement linguistique à mettre en oeuvre en Haïti à partir d’une loi générique que le Parlement devra adopter, on retiendra que les « emprunts libres » sont le fait des individus dans leurs pratiques langagières quotidiennes tandis que les « emprunts aménagés » relèvent de l’intervention planifiée de l’État dans l’espace public et dans le champ éducatif. Ainsi, sur le versant de l’aménagement du français, l’État privilégiera les termes déjà recommandés par une commission de terminologie : « collation des grades » et « cérémonie de remise des diplômes » pour rendre le terme anglais « graduation » dans le domaine de l’éducation. Sur le versant de l’aménagement du créole, l’État privilégiera les formes [gradiyasyion]  
[gadyasyion] dans le domaine de l’éducation au motif tout à fait fondé qu’elles sont déjà bien implantées en créole et qu’il faut éviter de promouvoir d’inutiles doublons dans les langues de spécialités comme dans la langue générale.

Les formes [gradiyasyion]  [gadyasyion] renvoient également à la problématique de la traduction vers le créole haïtien que j’ai abordée dans une récente étude[6] publiée sur des sites amis et le mien, étude dans laquelle j’ai plaidé pour une professionnalisation du métier de traducteur en Haïti. Sous réserve d’y revenir, je précise ici que le maintien des formes [gradiyasyion]  [gadyasyion] illustre lui aussi la rupture d’avec une certaine pratique de la traduction de termes français par le recours, en créole, aux périphrases explicatives en lieu et place d’un équivalent dans la langue d’arrivée. Les formes [gradiyasyion]  [gadyasyion] interpellent ainsi toute la problématique de la traduction vers le créole haïtien qui devra s’articuler à une future politique de l’aménagement de nos deux langues officielles, le créole et le français. C’est bien cette future politique d’aménagement de nos deux langues officielles qui saura fixer les attributions d’une politique de l’emprunt en Haïti.


NOTES

[1] L’« anglicisme » s’entend au sens de « Paramètre indiquant qu'un élément de la langue anglaise est utilisé abusivement dans une autre langue. » De manière plus précise, « Les anglicismes sont des mots, des expressions, des sens, des constructions propres à la langue anglaise et qui sont empruntés par une autre langue. On distingue principalement : - l'anglicisme lexical ou anglicisme formel (emprunt d'un mot anglais ou d'une expression anglaise, [il peut être utile ou nécessaire, donc correct, ou inutile, donc à proscrire]); - l'anglicisme sémantique (emploi d'un mot français dans un sens anglais, [faux-ami]); - l'anglicisme syntaxique (emploi d'une construction calquée sur celle de l’anglais [calque]). » (Source : Termium Plus)

[2] Marie Malo (s.d.). Les mots : j'en fais mon affaire - Graduons les difficultés ! HEC Montréal : http://www.hec.ca/qualitecomm/chroniques/lesmots/graduons.html

[3] Par parenthèse je signale que la Commission de terminologie de l’Office québécois de la langue française mène ses travaux de concert avec les Commissions de terminologie de la France, de la Belgique et de la Suisse. Il n’est pas encore établi que des travaux de normalisation des vocabulaires scientifiques et techniques de la totalité de l’espace francophone soient menés sous le parapluie de l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie).

[5] Sur les notions d’ « aménagement linguistique » et d’ « emprunt », consulter notre livre de référence : Robert Berrouët-Oriol et al. (2011). « L’aménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions », Éditions du Cidihca et Éditions de l’Université d’État d’Haïti.

[6] « Les grand chantiers de la traduction en créole haïtien » : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/traductologie-creole/chantiers-traduction-creole

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