Études des créoles français


Les créoles français : déni, réalité et reconnaissance 

au sein de la République française


Georges Daniel VÉRONIQUE

Université Aix-Marseille



Cette étude est ici reproduite avec l'aimable autorisation de l'auteur


Résumé - Cet article examine les rapports qui se sont tissés dans l’histoire et de façon contemporaine entre les langues créoles, objets d’un processus de minoration, et le français. Les langues créoles d’abord invisibles ont fait l’objet d’une double découverte : celle de la nomination et de l’écriture par leurs contemporains, puis celle due à l’intérêt des linguistes pour les débats autour de la mixité des langues. Considérées comme les variétés basses des diglossies coloniales, les langues créoles ont retrouvé un statut grâce à l’évolution de la relation de la République aux langues régionales et grâce à l’activité militante. Longtemps ignorées de l’école, aujourd’hui ces langues commencent à conquérir leur place au sein de l’école de la République. L’exemple des langues créoles illustre en creux  l’hégémonie de la langue nationale au sein de l’état-nation français.




Cet article se propose d’explorer les rapports qu’ont entretenus les langues créoles et la langue française dans les colonies de la Caraïbe et de l’Océan Indien, et leurs pratiques contemporaines au sein de ces mêmes territoires, devenus Départements d’Outre Mer (DOM) depuis 1946. Il s’agit d’une histoire de déni et d’occultation, mais également de revendication et de reconnaissance. Elle débute avec l’esclavagisme colonial qui provoque l’apparition et le développement de ces langues. Elle est celle d’hommes qui, devenus citoyens français en 1848, accèdent à l’école publique, comme bien d’autres Français, vers la fin du XIXème siècle, et qui seront associés, pour certains d’entre eux, à l’aventure coloniale française en Afrique et à Madagascar. Ils se sépareront de l’empire colonial ébranlé au sortir de la deuxième guerre mondiale, par un aménagement particulier, la départementalisation. 


Cette contribution s’ouvre sur un bref historique de l’ « invention des langues créoles », de leurs premières attestations au XVIIe e au XVIIIe siècles, aux débats auxquelles elles seront associées à partir du XIXème siècle, en linguistique. Elle s’intéresse, ensuite, aux devenirs de ces langues au sein de la République Française, principalement dans le domaine de l’école. On analysera l’entreprise de minoration qui a accompagné l’existence des langues créoles dès l’origine et aux réactions qu’elle a suscitées en retour. Les évolutions de la question des langues créoles, tout comme celle des autres langues régionales, dessinent en creux une politique du français, langue nationale. 



1. Nommer et noter  les usages langagiers des populations serviles en « français »


Les langues créoles françaises ont fait l’objet d’une double découverte contradictoire : tout d’abord, celle de leurs contemporains du XVIIe siècle qui les ont nommées et notées, tout en les stigmatisant, puis, celle des linguistes qui, dans le cadre de leur discipline naissante et des polémiques qui l’animent à la fin du XIXe siècle, se sont emparés de ces entités pour alimenter leurs débats sur la mixité des langues et pour les ériger en exceptions. 


1.1. De l’ethnonyme au glossonyme : baragouins, patois et créoles


Au XVIIe siècle, le Royaume de France est loin d’être linguistiquement unifié. À l’heure où de nouveaux parlers émergent dans de lointains territoires tropicaux, quatre habitants du Royaume sur cinq ne maîtrisent pas la variété de « la cour et des bons auteurs », qui s’impose au XVIIe siècle comme la variété dominante de la langue française. Il est vraisemblable qu’un pidgin se soit développé dès les premiers contacts entre Européens et Amérindiens dans la Caraïbe, avant même l’arrivée des esclaves africains (Prudent 1993, 2008). Prudent postule un rapport de continuité entre le « baragouin des sauvages », tel qu’il est attesté dans cette citation de Chevillard de 1659, « […] moy voulé Chrétienne bonne pour le grand capitou, le Dieu des Chrétiens », et le « jargon des nègres » que rapporte Pelleprat (1655), dont voici un extrait, « Seigneur, toy bien sçave que mon frère luy point mentir, point luy iurer; point dérober, point aller luy à femme d'autre, point luy méchant, pourquoi toy le voulé faire mourir? (…) ». 


Entre ces premiers textes et une « Passion en langage nègre » de la première moitié du XVIIIe siècle, dont voici un bref extrait : « Dans tems la, comme jour pâque té proche, tous peres jouifs la ïo tous faire complot pour quiember jesi ; mais ïo té bin bafassé ïo té dire, comment nous va faire? (…) » (G. Hazaël-Massieux 1966), la langue créole de la Caraïbe s’est formée. C’est ce qu’attestent la postposition du déterminant la et la marque de pluralité ïo dans tous peres jouifs la ïo de l’extrait cité ; la structure de ce syntagme nominal est identique à celui employé en créole haïtien contemporain. Pourtant, ces usages linguistiques vont rester sans nom jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. 


Le point de rupture entre des « patois créoles » et des variétés de français parlé dans les colonies, le point de différenciation de ces parlers, est délicat à établir. Il est assurément lié à l’expansion démographique des colonies et aux modifications de leur mode de production, au développement du régime de la plantation. L’afflux important de main d’œuvre servile qui en résulte,  modifie la dynamique sociale de ces territoires et, de ce fait même, leurs évolutions linguistiques. Ainsi, Saint Domingue compte, vingt-six ans après la fondation de la colonie, 2 102 esclaves noirs pour  4 400 blancs, alors que vingt-huit ans plus tard, en 1713, la population noire a été multipliée par 10 et s’élève à 24 146 pour 5 509 blancs. La population servile ne cessera de croître tout au long du XVIIIe siècle pour atteindre 462 000 personnes à la veille de la Révolution française ; la population blanche est alors composée de 30 801 personnes, à laquelle s’ajoutent 24 843 libres, de toutes complexions. Le croissance de la population servile suit la même courbe dans toutes les colonies ; seuls le rythme et l’importance de l’expansion de la main d’œuvre servile varient d’une colonie à l’autre. Ainsi, les esclaves  – esclaves fraichement débarqués (les « bossales ») et esclaves « créoles », nés aux îles, – dépassent les « blancs » en nombre, 10 ans après l’établissement de la colonie de l’Ile de France (Maurice) alors que ce processus prend 50 ans à Bourbon (Réunion). R. Chaudenson (1979), tout comme P. Baker (1984), voient dans ce déséquilibre démographique le facteur déclenchant de l’émergence des langues créoles.


Les parlers qui apparaissent dans les colonies atlantiques et de l’Océan Indien ne reçoivent aucune appellation spécifique au départ, sans doute à cause de l’indignité qui frappe leurs usagers. Selon G. Hazaël-Massieux (1996), la difficulté de nommer les langues créoles tient à un contexte social et culturel qui ne peut penser que la parole des esclaves est distincte de celle des maîtres et que les premiers parlent des langues nouvelles. Les « déformations » du français relevées dans la bouche des esclaves ne seraient que le reflet de leurs incapacités innées de locuteurs inférieurs. Cette vision perdurera puisqu’elle sera formulée en des termes analogues par Baissac dans sa grammaire du créole mauricien en 1880. Il faudra attendre plus d’un siècle après les premières notations de ces « jargons » pour voir l’ethnonyme « créole » (d’abord noté au XVIIe siècle « criol(l)e » en langue française), terme emprunté à l’espagnol et au portugais (criollo, crioulo) pour désigner initialement les Européens et les noirs nés aux colonies, s’appliquer également à leur langue. Il convient d’ajouter, à la suite de H. Merlin-Kajman (2003 : 79 et suiv.), qu’à cette période antérieure à la Révolution française, « les noms de langue ne sont pas fondés linguistiquement ». « La question ne porte pas sur la langue que l'on parle réellement, ou que l'on peut parler de part et d'autre d'une frontière géographique, mais sur l'inclusion théorique d'une langue sous tel ou tel nom ». Ce propos est à rapprocher de celui de R. Wright (2003) qui explique la transition du latin à la lingua romana et au français en ces termes : 


«[…] ce fut l'extension et l'usage de nouvelles scripta romanes [fondées sur des principes phonographiques], différentes les unes des autres, au sein de diverses régions, qui déboucha finalement sur l'idée que le français, l'occitan, le castillan, le sicilien etc., étaient des langues distinctes plutôt que d'être simplement des variétés d'une même langue romane, ce qui était auparavant la perception générale. Dans les sociétés pourvues d'une culture savante, c'est habituellement l'invention de nouvelles formes écrites qui agit comme le catalyseur ultime pour changer le nom de la langue, en particulier si les nouvelles graphies que l'on prescrit sont différentes dans les diverses zones d'un ancien continuum linguistique ». 


Les analyses de Merlin-Kajman et de Wright montrent bien, s’il en était besoin, que la délimitation entre langues n'est pas donnée d'avance mais qu'elle est déterminée par la langue d'où l'on parle, et, en dernière instance, par des facteurs politiques, qui, tour à tour, gomment ou exacerbent les différences interlinguistiques. 


Il ne faut pas négliger le rôle de la notation dans la cristallisation des pratiques langagières en entités distinctes et dans leur reconnaissance. L'analyse que propose R. Balibar (1985) du co-linguisme fondateur de l'Allemagne et de la France, tel qu'il fut mis en scène lors des serments de Strasbourg, en fournit une remarquable illustration. C’est bien une forme de co-linguisme, nolens volens, qui s’établit entre les langues créoles et le français au cours des siècles, co-linguisme dont la nature spécifique sera évoquée dans ce qui suit. En effet, cette co-présence des deux langues n’exclut pas la minoration de la langue créole. 



1.2. Les premières notations des langues créoles françaises


Selon M.-Chr. Hazaël-Massieux (1993 : 13-14), les premiers textes créoles proviennent essentiellement de trois sources : des divertissements de lettrés, des textes pour l'évangélisation et des adresses et proclamations en direction des populations. En effet, ces premières notations, dans la Caraïbe et dans l’Océan Indien, obéissent à des impératifs multiples tels que les besoins du catéchisme, la fixation du pittoresque des parlers, la notation des contes et des chansons, les contraintes de greffe ou l’activité grammaticale et philologique. À l'instar des premières notations du français aux XIe et XIIe siècles et de leurs recours aux scripta latines (Cerquiglini 1989, 2004), les premiers écrits créoles empruntent largement au code phonographique du français qu'ils aménagent. On ne saurait comprendre ces premières notations créoles, si l'on ne se penche pas sur la situation de la langue française à la même période et sur celle de son orthographe. En effet, il convient de mettre en relation l'état des variétés de français dans les colonies et dans le Royaume et l'établissement quasi contemporain d'un bon usage du français, dont la diffusion ne sera pas immédiate d'une part, et les effets de cette situation sociolinguistique complexe sur la diffusion du français dans le Nouveau Monde (Mougeon, Béniak éds. 1994) et dans la genèse des créoles d'autre part, en tenant compte, également, du caractère erratique de l'orthographe française à la même période. 


En effet, les premiers scripteurs des créoles français ne peuvent compter que sur une scripta française, non stabilisée dans ses usages manuscrits, traversée par des débats entre l'adhésion à une tradition étymologisante et le principe phonographique (Cerquiglini 1989). En effet, comme le montre la livraison 119 de Langue Française (1998), l’écriture du français est encore hétérogène à cette période. Ainsi, Pellat (1998) montre que les segmentations et les agglutinations sont quelque peu aléatoires et semblent indifférentes à l’identité des unités grammaticales et lexicales dans les manuscrits autographes des auteurs classiques du XVIe et du XVIIe siècles. Il illustre son propos par l’analyse de la diversité des usages de l'apostrophe et du trait d'union. Séguin (1998) dresse le même constat pour le XVIIIe siècle. Ces écritures françaises nourrissent les écritures créoles naissantes qui, au demeurant, ne s'opposent pas nécessairement entre elles, bien que les langues à transcrire soient différentes. Ainsi, certaines conventions graphiques seront transposées d'une aire créole à l'autre, à l'occasion de la traduction et de l'adaptation des contes de La Fontaine par exemple (Véronique 2007). 


Les premiers écrits créoles constituent assurément le point de départ d'une grammatisation, au sens de S. Auroux ; ce « […] processus […] conduit à décrire et à outiller une langue sur la base de deux technologies […],  la grammaire et le dictionnaire », Auroux (1994 : 109 et suiv.). Par leur existence et leur finalité pratique, les scripta créoles imposent d’isoler et de distinguer des unités de langue ; elles proposent des analyses lexicales et grammaticales de fait. Ces premières graphiations portent témoignage, avec plus ou moins de netteté, des processus de grammaticalisation et de ré-analyse à l’œuvre dans la langue (Feilke, Kappest, Knochbloch hrsg. 2001). 


Ainsi, l’unité contemporaine ena (avoir) du mauricien est noté y-en a, y-en à ou y en a dans des textes du début du XIXe siècle. Les premières attestations d’un « marqueur de possession et de propriété » et d’un « marqueur existentiel » en créole de Maurice datent de 1805, sous les formes n’a pas, y en a et gagne (1, 2, 3) :


 (1) «gagne posson, gagne sévrettes ; mô n’a pas zardin donc ? mô gagne ziromon, bananes» Pitot (1805),


(2) «Mais, papa, vous n’a pas  simise, donc, vous n’a pas kilotte ; n’a rien ? Si fait, dans mô case, y en a» Pitot (1805),


(3) «Papa, vous y en a femme, ou bien vous tout cèle ? Mo y en a femme» Pitot (1805).


Les unités attestées en 1, 2, 3 renvoient à des contextes de possession aliénable, où n’a pas semble constituer la forme négative de en a et de gagne. Concurremment, n’a pas est également employé comme négateur,


 (4) «moi n’a pas vouler la guer re avec camarade»

«Ca petit monde là n’a pas voulé palé pour na pas travail Monsié» Mauritius Archives (1793)


 (5) «li n’a pas donné moi n’a rien»  Pitot (1805).


La grammatisation des langues créoles est fort lente puisque trois siècles s’écouleront entre les premières écritures du XVIIe et du XVIIIe siècles, la rédaction des premières grammaires de ces langues vers la fin du XIXe siècle, voire plus tard, et la confection des premiers dictionnaires, encore un siècle plus tard. 



2. La linguistique historique et générale et les langues créoles


À la fin du XIXe siècle, la linguistique historique découvre les langues créoles. Cette « invention » correspond à la thématique des recherches de l’époque sur la parenté génétique des langues. Dans une phase marquée par la référence à Darwin, les créoles apparaissent comme une hybridation linguistique pour certains, alors que d’autres soutiennent qu’ils ne font que prolonger la langue d’où provient l’essentiel de leur lexique. Les linguistes de la fin du XIXe siècle formulent à ce propos l’essentiel des thèses encore discutées aujourd’hui : les créoles résultent d’un procès d’appropriation linguistique ; ils sont les produits du métissage linguistique  ou, encore, ces langues relèvent de la sphère des langues donatrices de leurs lexiques. 


La linguistique de la fin du XIXe siècle instaure donc un débat génétique à propos des langues créoles, à quoi s’ajoute une autre thématique, celle de leur jeunesse et de leur simplicité, manifestées par une absence de morphologie. Ce sont ces débats qui conduisent les linguistes à classer les créoles et les pidgins comme des types de langues distincts des autres langues connues, suivant des critères d’historicité, d’autonomie et de standardisation (Stewart 1968). Ces critères ne résistent pas à l’analyse mais l’enseignement universitaire de la linguistique perpétue l’aspect exceptionnel de ces langues, contre toutes les évidences. 


Le contexte colonial et le regard racialiste que l’on porte sur les habitants des îles créoles expliquent, sans doute, cette stigmatisation des langues créoles. DeGraff (2001) s’est longuement attaché à démontrer le caractère erroné et idéologique des propos tenus sur la simplicité des langues créoles.


La question du rôle du substrat dans la genèse des langues créoles, suscitée par les débats du XIXe siècle sur la mixité des langues, prend un tour nouveau au siècle suivant où l’on conteste l’hégémonie européenne et où l’on revalorise l’apport des cultures noires. Les travaux de Comhaire-Sylvain (1936), qui invoquent le rôle majeur de l’éwé dans la genèse du créole haïtien, et de Faine (1937), qui prône, au contraire, que cette langue se rattache aux dialectes français de Normandie, s’inscrivent, dans des débats propres aux sociétés créoles contemporaines, autour du noirisme et de la négritude. Comme le relève Chaudenson (1995), les langues créoles sont passées, à partir des années 20, du « statut de simple lieu de vérification ou de réfutation des théories générales » à celui de secteur de recherche à part entière. Il ajoute, précisant le point de vue de Baggioni (1986), que la période qui s’étend de 1919 à 1945 voit émerger des « auteurs natifs  (ce qui) fait que l’affrontement scientifique est désormais sous-tendu et parfois exaspéré par des considérations idéologiques ». 


Avatar de l’intérêt des linguistes pour les créoles, la discipline de la créolistique prend forme entre la fin du XIXe et le XXe siècle au sein de la linguistique. Vintila-Radulescu (1976) et Baggioni (1986) font remonter son existence aux premières grammaires créoles de la fin du XIXe siècle et aux travaux savants de Coelho, de Schuchardt et de Hesseling à la même période. Selon Ludwig (2003), il faudra attendre les années 70 du XXe siècle pour voir la créolistique émerger dans le milieu des romanistes allemands. L.-F. Prudent (1980), dans le sillage d’un débat à propos du rôle du linguiste natif dans la description des langues créoles, pose que la créolistique, dès son origine au XIXe siècle, est « une agence de minoration » des langues créoles.




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