Études des créoles français.2

UN CRÉOLE ? NON, DES CRÉOLES !

Par Hugues St. Fort

New York, février 2012

 

Les créoles à base française  

Marie-Christine Hazaël-Massieux

Éditions Ophrys 2012, 166 pages

12 €

 

Ce nouveau livre de la linguiste créoliste Marie-Christine Hazaël-Massieux, professeure émérite de linguistique à l’Université de Provence et rattachée au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), le « Laboratoire parole et langage », est peut-être l’un des plus complets qui ait  été écrit sur les créoles à base française. Il représente déjà, sans doute, l’ouvrage de référence facile à lire mais bourré d’informations exactes, documentées et tout à fait à jour avec la recherche créolistique contemporaine. Le livre de Marie-Christine Hazaël-Massieux analyse exclusivement les  créoles à base française qui restent tout de même parmi les créoles de la zone américano-caraïbe ceux qui sont peut-être les plus étudiés et certainement  parlés par le plus grand nombre de locuteurs : créole haïtien : plus  de 10 millions de locuteurs en Haïti même et près de deux millions dans  l’émigration; créoles antillais (Martinique, Guadeloupe),  guyanais et hexagonal : plus d’un million de locuteurs; créoles de  l’Océan Indien (Maurice, Réunion, Seychelles et Rodrigues) : plus de  deux millions de locuteurs.

Ce n’est pas par hasard si le qualificatif « à base française »  suit le titre général « Les créoles ». D’une part, comme on le sait  peut-être, il n’existe pas un créole, mais des créoles en tenant  compte de la puissance coloniale (France, Angleterre, Portugal, Espagne (même  s’il existe peu de créoles à base espagnole) qui a régi les îles où ont pris  naissance les langues créoles. D’autre part, les créoles français eux-mêmes, bien  qu’ils partagent la même langue lexificatrice, ne sont pas toujours  mutuellement compréhensibles : il peut arriver à un Haïtien de comprendre  un Guadeloupéen sans trop de difficultés mais pas un Réunionnais, surtout si la  conversation dépasse les formalités et banalités communes.  

Après une introduction remarquable où l’auteure expose très brièvement les fondamentaux  des langues créoles (leur nature, leur genèse, leur mode de formation  historique, l’origine de leur dénomination), Marie-Christine Hazaël-Massieux rappelle que « les langues  dites créoles ne constituent ni une  « famille de langues » ni un « type linguistique ». Rappel  salutaire si l’on tient compte des débats assez brûlants qui ont secoué  récemment le monde des linguistes. En effet, dans sa toute dernière  publication, Lefebvre (2011) a bien montré que les créoles, contrairement à une  thèse bien connue, ne peuvent pas constituer une classe typologique identifiable.

Après le chapitre 1 consacré strictement aux données géographiques,  historiques et sociologiques, et dans lequel Marie-Christine Hazaël-Massieux insiste sur la nécessité de  tenir compte de l’histoire et de ses évolutions pour comprendre les  développements des créoles, le chapitre 2 est réservé aux questions de  phonétique et de phonologie. Marie-Christine Hazaël-Massieux présente quelques caractéristiques majeures des  créoles français. Elle résume les systèmes phonologiques en disant que « les créoles ont poussé au plus loin les  tendances du français, et l’on peut dire que l’on a chaque fois affaire, avec  les systèmes créoles, à des sous-systèmes phonologiques du français, qui  présentent des différences d’une zone à l’autre, mais qui sont tous marqués par  une réduction des groupes consonantiques, une préférence pour les structures  syllabiques à consonne-voyelle (CV) ou consonne-voyelle-consonne (CVC).» Le chapitre se termine avec un aspect des langues créoles assez négligé  jusqu’ici dans le monde de la recherche créolistique : l’intonation,  son rôle et ses fonctions dans le discours des locuteurs créoles.

Le chapitre 3 intitulé « L’écriture  des créoles » est d’une lecture indispensable mais qui se doit d’être fortement  critique pour la majorité des locuteurs créolophones qui n’ont pas encore des  idées bien arrêtées sur ce que représentent la langue en général et les langues  créoles en particulier. Marie-Christine Hazaël-Massieux s’efforce de présenter les deux faces de cette  question très controversée de l’écriture des créoles mais certains risquent de  mal interpréter ses mises au point. L’importance et la pertinence de sa  réflexion ne sauraient être mieux exprimées par cette phrase : « Leur écriture [celle des créoles] est un  domaine encore largement controversé car, par habitude scolaire, certains  locuteurs voudraient les représenter comme le français, avec des graphies  multiples pour un même son, qui donneraient la priorité à une étymologie  française qui n’est pas toujours assurée et auraient en outre l’inconvénient d’être inappropriées pour la notation de langues parfaitement autonomes, phoniquement  et grammaticalement.» Un autre point extrêmement utile dans ce  chapitre 3 est un exposé clair et informatif sur les différences entre les  systèmes graphiques de la majorité des créoles à base française : le  créole haïtien, le créole mauricien, le créole seychellois, le créole  réunionnais, le créole des Petites Antilles (Martinique et Guadeloupe). La  dernière partie de ce chapitre intitulée « Quelques conséquences de l’aménagement graphique des créoles »  soulève des points de discussion  passionnants. Les chapitres 4, 5, 6 et 7 sont consacrés aux questions classiques de  morphologie, de syntaxe, de lexique, et de sémantique. Ils constituent la  charpente du livre et fournissent une excellente introduction à une grammaire  des langues créoles à base française. C’est une entreprise particulièrement  périlleuse en raison de la diversité de ces langues syntaxiquement et  lexicalement mais l’auteure s’en tire d’une manière admirable grâce à la longue  fréquentation qu’elle entretient avec ces langues. Il est intéressant de noter  que l’auteure ne privilégie pas numériquement les remarques et les exemples qu’elle consacre à tel ou tel  créole mais les répartit à niveau égal.

Marie-Christine Hazaël-Massieux s’attarde quelque peu sur le système  TMA (Temps-Aspect-Mode) de ces créoles et montre comment il se distingue de la  structure du système verbal de la langue lexificatrice, le français. Mais, elle  explique la valeur différente que ces marqueurs préverbaux, issus des  constructions périphrastiques du français (DeGraff 2000) dans le cas du créole  haïtien spécialement, peuvent adopter d’un créole à l’autre : « On ne confondra pas ka (forme  « progressive » des Petites Antilles: ‘mwen ka palé’ (je  parle, je suis en train de parler) et ka(p) (haï.) (m’kap palé) (‘je peux parler’), de même qu’on n’assimilera pas  abusivement le ap, qui intervient  dans la formation de la forme progressive de l’haïtien, au ka des Petites Antilles, leurs valeurs exactes se révélant assez  différentes, même s’il peut y avoir recoupement partiel.»

Rappelons brièvement que dans les créoles des Petites Antilles, les  marqueurs préverbaux TMA se répartissent ainsi: « ka » qui avec des verbes d’action (non statifs) exprime  l’actuel, le duratif, tandis qu’avec des verbes d’état (statifs) il exprime l’habituel; « » qui avec des verbes d’action exprime l’antériorité, tandis qu’avec des verbes  d’état il exprime l’accompli; « » de son côté exprime le futur. En créole haïtien, les formes sont quelque peu différentes mais  l’organisation et leurs significations restent généralement les mêmes: « ap » correspond en gros au « ka » du créole des Petites  Antilles; « te » du  créole haïtien correspond au «té» du créole des Petites Antilles; et « a/va/ava » avec des valeurs additionnelles correspond au «ké» du créole des Petites Antilles. La forme zéro  (absence de marqueur préverbal) prend aussi des significations importantes dans  les deux groupes de créoles. Avec des verbes d’action, l’absence de marqueur  préverbal équivaut à l’aspect accompli tandis qu’avec les verbes d’état, elle  acquiert le sens d’un présent ou d’une valeur générale non marquée en temps.  (Pour plus de détails sur cette question, voir ma récente étude «Introduction au système TMA du créole  haïtien» sur le forum de discussion haïtien « Haïti Nation ».)  

Dans les questions de morphologie, Marie-Christine Hazaël-Massieux rappelle des phénomènes  caractéristiques des créoles, tels les phénomènes d’agglutination où le  déterminant se combine au nom créole pour former un nouveau mot, comme dans le  cas de mots tels que labank, (la  banque),  lari (la rue), diri (du riz),  legliz (l’église)… En ce qui concerne le lexique, l’auteur rappelle que c’est sur un fonds  français que s’est développé l’essentiel du lexique créole – d’où l’appellation  de créoles à base lexicale française. Cependant, elle signale que malgré leur  disparition assez rapide, les Amérindiens ont laissé des traces de leurs  langues dans des mots que : carbet,  manicou, boucan, caïman, canot, cassave, coui, giraumont, goyave, hamac, maringouin. Une question  fondamentale se pose dès que la question du lexique est soulevée : « Comment qualifier un mot de ‘créole’ quand  il apparait aussi en français régional, pour désigner, comme il se doit, des  réalités locales ? Comment l’exclure du créole, simplement parce qu’il  figure dans les dictionnaires français (ce qui est souvent une technique pour  constituer un dictionnaire différentiel) alors qu’il peut être utilisé en  créole avec une acception parfois différente ? Les dernières cinq  pages du chapitre sur les questions de lexique expose la problématique de  l’« impossible définition » évoquée souvent à propos des dictionnaires ». Il est évident que l’auteure a longtemps réfléchi sur  cette question. Ces 5 pages sont donc d’une lecture obligatoire pour toute  équipe qui projette de se lancer dans une entreprise lexicographique. Les  questions de sémantique sont parmi celles qui sont notoirement négligées dans  les recherches sur les langues créoles et Marie-Christine Hazaël-Massieux ne manque pas de le signaler aux  jeunes chercheurs qui s’engagent dans cette discipline. Dans le dernier chapitre, Marie-Christine Hazaël-Massieux analyse les usages littéraires et médiatiques  des créoles à travers des repères littéraires francophones (écrivains haïtiens,  antillais, réunionnais, guyanais, mauriciens, ou même seychellois), aussi bien  que créolophones, de la presse écrite et parlée mais aussi à travers l’Internet.  Les linguistes et autres chercheurs désireux d’obtenir du corpus créole n’a que  l’embarras du choix tant les textes sont nombreux.

La conclusion est consacrée à une question préoccupante surtout en ce qui  concerne le créole des Petites Antilles dont la vitalité peut être mise en  question quand on observe la place du français dans ces Départements  d’Outre-Mer et le recul grandissant de la langue créole : quel est  l’avenir des créoles ?       

Marie-Christine Hazaël-Massieux nous met en garde pourtant de ne pas « enterrer des langues avant que n’ait été vraiment signé leur acte de  décès et il serait bien préjudiciable pour tous de se résoudre à voir  disparaitre des langues qui, à l’heure actuelle, sont bien vivantes, utilisées  par toute la population des pays où elles sont nées, simplement au prétexte  qu’en France et dans les pays d’ancienne colonisation, le français se présente  très souvent comme un rouleau compresseur qui écrase tout sur son passage. Il  est bon de rappeler encore que ces langues sont les héritières de tout un  passé, de toute une culture, et qu’elles ont encore beaucoup de choses à nous  apprendre – raison déjà suffisante pour souhaiter leur survie.»

Plus loin, Marie-Christine Hazaël-Massieux écrit ces commentaires de conclusion tellement  pertinents : «…les locuteurs  ne connaissent qu’imparfaitement ces langues qui ne leur sont jamais enseignées  de façon formelle, et finissent par oublier, négliger des possibilités  linguistiques pourtant riches de nuances pour leur vie quotidienne. Il est  important de les enseigner avant de se convaincre qu’elles n’ont pas  d’avenir.» Ces sept pages de conclusion de Marie-Christine Hazaël-Massieux peuvent faire l’objet  de discussion et de débats extrêmement enrichissants et je les recommande  intensément. Je ne suis pas certain cependant qu’elles sont  toutes pertinentes  par rapport à la langue créole haïtienne,  dans la mesure où cette langue jouit d’une vitalité  incomparable dans la Caraïbe et qu’on ne voit  pas le créole haïtien disparaitre dans le court terme ou même dans le long  terme.

Finalement, dans les débats récurrents et souvent « vigoureux »  qui agitent la majeure partie des sociétés créolophones où coexistent créole et  français/ou créole et anglais (un bon exemple est la Jamaïque pour laquelle il  suffit de lire le quotidien The Gleaner), ce livre vient à point nommé et suscite l’intérêt à plus d’un titre. D’abord, l’auteure est une linguiste confirmée qui a beaucoup écrit sur la  problématique créole, ensuite, son livre est facile à lire et largement  dépourvu de terminologie trop technique, ce qui n’est pas facile à réaliser  quand on est chercheur hautement spécialisé dans une discipline scientifique.  Marie-Christine Hazaël-Massieux a tenu tout de même à rédiger à la fin du volume un glossaire en treize  pages de termes spécialisés qui peuvent se révéler quelque peu difficiles à  maitriser car ils relèvent soit de la linguistique, soit de la créolistique.  Citons-en quelques-uns : langue  véhiculaire et langue vernaculaire; agglutination / agglutinant; actant; diachronie  / synchronie; type / typologie; amuïssement; acrolecte/basilecte/mésolecte;  aphérése; diglossie; grammaticalisation; interlangue/interlecte; monogenèse /polygenèse; sandhi; phonétique/phonologie; perfectif/imperfectif; standardisation… On signalera aussi de courts extraits de textes tirés de trois créoles à  base française: le créole haïtien, le créole guadeloupéen et le créole  réunionnais.

Je recommande particulièrement ce livre à tous mes compatriotes haïtiens  qui y trouveront une matière à réflexion inépuisable surtout par les temps qui  courent où la langue créole haïtienne est attaquée régulièrement sur le Net. Il  est disponible sur Amazon.fr et surtout est vendu à un prix très abordable.  Achetez-le, lisez-le et si vous en avez le temps, dites-moi ce que vous en  pensez.


Références citées :

DeGraff, Michel (2000) « À propos de la syntaxe des pronoms objets en créole  haïtien : points de vue croisés de la morphologie et de la  diachronie » In : Langages,  juin 2000, numéro 138 spécial consacré à la syntaxe des langues créoles,  coordonné par Daniel Véronique, pg. 89-113.

Lefebvre, Claire (ed.) (2011) « Creoles, their substrates, and  Language Typology ». Philadelphia : John Benjamins Publishing Company.        

 

Paru dans Potomitan

Comments