Le cas des créoles

Le cas des créoles

Par Robert Chaudenson

Linguiste

Université d’Aix-en-Provence, 2002

 

Article reproduit en avril 2017.

  

Plan de l'article

            Que sont donc les langues créoles ?

            Indépendance et promotion des créoles

            Les créoles dans les DOM

                        Créoles (individus) et créoles (langues)

  


Le rapport Cerquiglini sur les « langues de la France » (consultable sur le site de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, hhttp://www.dglf.fr) comme la très récente reconnaissance des créoles de départements d’outre-mer français comme langues régionales (2000) posent, dans l’ensemble français, le problème du statut de ces idiomes. Hors de ce territoire, de Haïti à Maurice, sont également en usage des parlers créoles qui n’ont que rarement accédé à la reconnaissance comme langues officielles et/ou nationales et, moins encore, à une instrumentalisation qui les aurait conduits à être considérés comme des langues de plein exercice. Les linguistes ne sont d’ailleurs pas en mesure de distinguer clairement entre langue et dialecte; pour répondre à cette question, on se réfugie souvent derrière la formule, bien peu linguistique, selon laquelle « une langue est un dialecte qui a une armée et une marine ». S’il ne fait pas de doute que la minoration des créoles est, pour une bonne part, liée à ce que ces parlers sont nés de la colonisation dans des aires dominées par la langue du colonisateur, il est un peu simpliste de regarder une éventuelle indépendance politique comme un gage assuré de reconnaissance identitaire, de positivation des représentations et d’extension des fonctions et des domaines d’usage. Toutefois, avant même d’aborder plus précisément ces points, il est sans doute nécessaire de préciser ce que sont ces créoles.

 

Que sont donc les langues créoles ?

En abordant, pour les créoles français, le problème des langues et de leurs territoires, il est d’autant plus nécessaire de préciser rapidement leurs caractères et leur nature que sont fortes, tenaces et répandues les idées fausses sur le sujet et que, dans un tel domaine, il est souvent difficile de faire le départ entre le scientifique et l’idéologique, comme on le verra plus loin. Par ailleurs, on ne peut guère donner une définition linguistique de ces langues car elles ne présentent pas de caractères spécifiques qui permettraient de les caractériser.

 

Un mot d’abord pour dire que mon propos se limitera ici aux créoles à base française de la zone américano-caraïbe (dominicain, guadeloupéen, guyanais, haïtien, louisianais, martiniquais, saint-lucien) et de l’océan Indien (mauricien, réunionnais, rodriguais, seychellois). Je les qualifierai ici simplement de « créoles français », sans m’embarrasser de dénominations du style « créoles à base lexicale française ». Une telle périphrase cache, sous une apparente scientificité, des visées idéologiques. On donne à penser par là que, si les lexiques de ces créoles sont d’origine française, leurs grammaires ne le seraient pas. En fait, une telle insinuation est fausse. Ces langues sont des systèmes tout à fait autonomes par rapport au français et, quoiqu’on ne sache pas très bien mesurer la distance interlinguistique, les rapports qu’on peut établir entre leurs lexiques et les lexiques français (le pluriel est ici nécessaire) sont grosso modo homologues à ceux qu’on peut noter entre les grammaires et les grammaires du français (anciennes, populaires, régionales...).

 

Pour faire court, je pourrais résumer mon point de vue sur la créolisation grâce à trois métaphores : l’état civil, les trois unités et la recette de sorcière.

 

À la différence de la plupart des langues naturelles, les créoles ont, si l’on peut dire, un état civil. Je veux dire par là qu’on peut savoir où et quand ils sont nés. Ces langues sont apparues le plus souvent dans des îles occupées et mises en valeur par des colonisateurs européens entre le XVIe et le XVIIIe siècle. On peut également établir de quelles langues elles sont nées si l’on prend soin d’établir avec soin les données démographiques et sociolinguistiques qui prévalent dans la formation et l’évolution de ces sociétés coloniales. Ces aspects rendent tout à fait exceptionnels les cas des créoles, car rares sont les langues naturelles dont on peut étudier la genèse avec autant de certitude.

 

La deuxième métaphore est celle des « trois unités ». Comme la tragédie classique, la créolisation obéit à une règle fondée sur trois unités, comme celle qu’a énoncée Boileau dans son Art poétique.

 

L’unité de temps : la créolisation est un processus rapide qui commence non pas avec le peuplement initial de ces territoires (les Européens y sont alors, par la force des choses, numériquement majoritaires et la langue du territoire en cause est la leur), mais avec le développement des agro-industries coloniales qui vont amener des immigrations massives de main-d’œuvre.

 

L’unité de lieu. Peut-on rêver lieu plus fermé que l’île ?

 

L’unité d’action. La colonisation esclavagiste qui va opérer dans le cadre de la plantation, dont le développement commence après l’achèvement de la phase d’implantation initiale et la mise en place des structures de production agroindustrielle (café ou sucre le plus souvent). Cette phase d’installation, préalable à la créolisation, dure en général de trente à cinquante ans.

 

La troisième métaphore n’est pas la moins importante. La créolisation est en effet non pas la règle (comme on le pense souvent de nos jours, où l’on met un peu à toutes les sauces le métissage), mais l’exception. C’est ce qui fonde l’analogie avec la « recette de sorcière » qui est un processus complexe, réunissant des ingrédients divers, mais qui a pour trait majeur de n’opérer que si tous ses éléments sont présents. S’il en manque un seul, la recette devient inopérante. La colonisation est assurément un élément majeur de la recette de la créolisation, mais elle est loin d’être le seul. Sont aussi des ingrédients indispensables de la recette : le peuplement européen (il n’y a pas eu de créolisation en Afrique occidentale ou centrale) et la présence de populations serviles immigrées (il n’y a pas eu de créolisation du français en Algérie), mais il y a également d’autres éléments dans la recette de la créolisation.

 

La créolisation n’est donc pas, comme le croient certains linguistes, un processus essentiellement linguistique, et les créoles ne sont pas des langues « mixtes » ou « métisses » (les deux mots ont à peu près la même origine), issues d’un simple mélange des langues qui serait analogue au mélange de produits dans une éprouvette. Ils résultent plutôt, dans des conditions historiques et sociolinguistiques très spécifiques, de l’appropriation approximative de variétés de français, elles-mêmes koïnèisées à partir de variétés populaires anciennes et régionales de cette dernière langue. Naturellement, on l’aura compris, ce qui vaut pour le français vaut aussi pour les autres langues européennes de colonisation entre le XVIe et le XVIIIe siècle (anglais, espagnol, hollandais, portugais). La durée de la phase initiale de la colonisation est aussi un élément de la recette de sorcière, ce qui, à mon sens, est un des éléments d’explication de l’absence de créoles espagnols dans des territoires comme Cuba ou la république Dominicaine, où tous les autres éléments de la recette sont pourtant réunis [Chaudenson, 1992, 2001].

 

Si je conteste l’expression de « laboratoire créole » qu’ont employée certains linguistes, je pense, en revanche, et je le dis depuis longtemps, qu’un Dieu linguiste, expérimentateur in vivo et non in vitro, n’aurait guère pu faire mieux pour juger de l’influence des divers paramètres historiques, sociaux et linguistiques dans l’évolution historique des langues. Ainsi, le français, introduit en Amérique du Nord à la même époque et par les mêmes populations françaises que dans les Isles qui allaient devenir créolophones, ne s’est nullement créolisé en Nouvelle-France, si marginal qu’il puisse paraître dans certaines variétés. Mieux, une île comme Saint-Barthélemy (aujourd’hui dépendance administrative de la Guadeloupe) a conservé, depuis le XVIIe siècle, une variété de français archaïque dénommé localement « patois » et qui est en usage dans la seule zone occidentale de ce minuscule territoire ( 25 km2), alors qu’on use, dans la partie orientale, au Vent, d’un créole d’ailleurs différent de celui de la Martinique, d’où il a très probablement été introduit [Calvet et Chaudenson, 1998]. Les choses sont plus nettes encore dans le domaine géopolitique que j’évoquais en commençant.

 

Indépendance et promotion des créoles

 

Sans que les choses aient toujours été dites clairement, on a souvent laissé entendre que la minoration des langues créoles tenait essentiellement au maintien d’une domination coloniale des puissances européennes. Cette assertion a été et demeure particulièrement fréquente dans les départements d’outre-mer français (Guadeloupe, Guyane, Martinique, Réunion). Rappelons que ces territoires ont vu leur statut colonial changer le 19 mars 1946 par une décision unanime de l’Assemblée nationale française sur proposition de députés des Antilles (Bissol), de la Guyane (Monnerville) et de la Réunion (Vergès). Les motifs de cette transformation se laissent résumer dans cette simple phrase d’un de ces députés : « Il n’y a en effet chez nous aucun problème d’ordre culturel, linguistique ou national » [cité dans Chaudenson, 1980, p. 99].

 

Le français opprimerait donc le créole d’abord et surtout par le « pouvoir de l’appareil d’État colonialiste » [Bebel-Gisler et Hurbon, 1975, p. 123].

 

L’histoire des territoires créolophones est à cet égard fort intéressante et, surtout, on peut la prendre en compte sur deux siècles puisque Haïti a accédé à l’indépendance dès 1804. À partir des années soixante, la plupart des territoires, où sont en usage des créoles français et qui étaient devenus colonies de la Couronne britannique, accèdent à l’indépendance : Maurice (1968), Seychelles (1976), Dominique (1979), Sainte-Lucie (1980). Un examen rapide de l’évolution des situations linguistiques de ces États montre que la relation entre indépendance politique et promotion du créole local est pour le moins problématique.

 

Le cas le plus évident, car il est le plus ancien, est naturellement celui d’Haïti. Ce territoire, ancienne colonie française de Saint-Domingue, conquiert son indépendance dès 1804, après la victoire des insurgés sur les troupes françaises. Cette première république noire ne va pas toutefois abandonner pour autant la langue du colonisateur, quoique l’immense majorité de la population ne la connaisse pas et use uniquement du créole local. En 1926, le français est même désigné comme langue officielle par la Constitution, disposition que reprendra la Constitution de 1964.

 

La situation haïtienne a d’ailleurs servi à Charles Ferguson pour illustrer le concept de « diglossie » proposé dans un célèbre article de la revue Word [ 1959]. Plus d’un siècle et demi après l’indépendance, dans la diglossie haïtienne le français demeure, à l’époque où Ferguson écrit, la langue exclusive des situations publiques et formelles, le créole étant strictement cantonné dans la communication informelle (avec 90% de locuteurs créolophones unilingues).

 

À partir de 1979 se dessinent certains mouvements en faveur d’une promotion du créole haïtien. On choisit une graphie officielle pour cette langue, par un décret présidentiel ( 18 septembre 1979) qui pose le principe d’une introduction du créole à l’école. Ce désir de promotion trouve une forme de manifestation dans le deuxième plan quinquennal ( 1976-1981): ce document marque que le créole doit devenir la langue des débuts de la scolarisation, le français étant enseigné dès l’origine, mais sous forme orale d’abord. Une expérimentation et la mise au point d’outils pédagogiques sont engagées dans le cadre de l’Institut pédagogique national avec d’importants soutiens de la France. En août 1983, on promulgue une nouvelle Constitution qui reconnaît le français et le créole comme « langues nationales », le premier continuant à être la langue officielle.

 

Vingt ans après, force est de constater que toutes ces déclarations n’ont guère eu de suite; on pouvait le pressentir dès les années quatre-vingt [Chaudenson et Vernet, 1983], et l’aggravation des problèmes économiques et politiques d’Haïti n’a évidemment pas facilité les choses.

 

En fait, sauf aux Seychelles, on ne trouve pas d’État où l’accession à l’indépendance ait entraîné un changement important, ou même sensible, dans la situation de diglossie locale.

 

Aux Seychelles même, où peu après l’indépendance (1976) la prise du pouvoir par France Albert René s’était marquée d’une forte volonté de promouvoir le créole, on peut se demander quelles seront à terme, dans ce domaine, les conséquences ultimes de la démocratisation engagée sous la pression internationale dans les années quatre-vingt-dix.

 

Pourtant, dès mars 1979, la Constitution seychelloise reconnaissait le créole comme « langue nationale » aux côtés de l’anglais et du français. Mieux, en juillet 1979, le créole se voyait déclaré « première langue nationale » (l’anglais étant la deuxième et le français la troisième). À la différence de ce qui se passe, à peu près à la même époque, en Haïti, une réforme réelle et sérieuse est alors engagée, dans des conditions rendues favorables par des mesures d’accompagnement essentielles : nationalisation de l’éducation (neuf ans de scolarité gratuite et obligatoire), sectorisation des écoles, création de crèches et de maternelles, d’équipements sportifs et de cantines, etc. Le créole non seulement devient la première langue enseignée et celle de l’initiation à la lecture et à l’écriture, mais se voit reconnu comme le médium essentiel du début de la scolarité.

 

Toutefois, cette réforme rencontre à la fois des résistances politiques (la créolisation du système est perçue par l’opposition comme un instrument d’endoctrinement politique) et des obstacles techniques (le plus grave est l’absence de littérature en créole : résumer et traduire en créole seychellois quelques grands romans européens ne suffit pas à l’appétit de lecture des écoliers !).

 

Vingt ans après, le bilan est certes plus positif qu’en Haïti (ce n’est pas difficile !), mais, en dépit des efforts, la promotion du créole demeure modeste, hors du domaine scolaire, et, surtout, des menaces pèsent sur le système éducatif lui-même, perçu comme fortement lié à l’époque du parti unique. Le rétablissement récent de l’enseignement privé est un élément qui risque de peser lourd dans les évolutions ultérieures, en ouvrant la voie à une école où la langue européenne serait le médium éducatif exclusif.

 

L’examen des données sociohistoriques conduit donc, de toute évidence, à rejeter, sous sa forme simpliste, l’équation parfois posée entre « domination coloniale » et « minoration » des créoles.

 

Les créoles dans les DOM

 

D’une façon assez inattendue, les conflits suscités en France par la création récente d’un CAPES créole (certificat d’aptitude à l’enseignement secondaire) s’éclairent, pour partie au moins, par la prise en compte des réformes engagées en Haïti et aux Seychelles, même si les situations politiques sont tout à fait différentes.

 

Une des premières ambiguïtés tient à la notion même de « créole ». Y a-t-il dans le monde un créole français, de la Guyane à l’île Rodrigues (partie intégrante de l’île Maurice, mais située à 600 km à l’est de cette dernière), dont les divers parlers ne seraient que de simples dialectes, ou les créoles français sont-ils des langues différentes qu’on réunit sous une même dénomination dont on est incapable d’ailleurs, on l’a vu, de donner une définition linguistique consistante ?

 

L’argument de l’existence d’une langue créole unique a été depuis longtemps utilisé à des fins idéologiques et politiques. Dans son discours d’ouverture au 2e Colloque international des études créoles, aux Seychelles en 1979, J. Hodoul, alors ministre de l’Éducation et de la culture du gouvernement installé par la Révolution de 1977, jouait déjà dans ce registre : « Nous sommes ici pour proclamer l’existence d’une langue et pour témoigner notre solidarité avec les peuples qui la parlent [souligné par moi]» [cité dans Chaudenson et Vernet, 1983, p. 142].


Lire la suite de cette étude en consultant le Pdf ci-joint.

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Robert Berrouët-Oriol,
6 avr. 2017 à 02:43