Fattier.Le français d'Haïti

LE FRANÇAIS D’HAÏTI (DANS SA RELATION OSMOTIQUE AVEC LE CRÉOLE) : 

REMARQUES À PROPOS DES SOURCES EXISTANTES

Par Dominique Fattier

Université de Cergy-Pontoise

 

Note – Étude parue dans André Thibault (éd.), Le français dans les Antilles : études linguistiques. Paris : L'Harmattan 2011, Collection Kubaba, Série Grammaire et linguistique, pp. 315-337.

 

Il existe un riche gisement de sources (primaires et secondaires) d’information sur le français d’Haïti. L’objectif de cette étude est de le faire connaître, en proposant un parcours à travers les documents par lesquels sa spécificité et son altérité sont soit simplement attestées, soit reconnues et désignées, sans prétendre à l’exhaustivité. Après d’indispensables remarques introductives, il est question, dans cet ordre, des textes anciens (Moreau de Saint-Méry 1797 ; Ducoeurjoly 1802 ; les journaux de Saint-TDomingue), du corpus du français littéraire haïtien (XXe siècle), des travaux linguistiques, et enfin de l’Atlas linguistique du créole d’Haïti. Il est fait appel, à l’occasion, à des régionalismes à des fins d’illustration. Pour ce qui est de leur statut, c’est la typologie établie dans le domaine des études sur le français aux Antilles (Thibault 2008, 2009) qui est retenue. Elle distingue : les héritages galloromans (diastratismes (1) et diatopismes (2), les emprunts aux langues en contact (langues amérindiennes, espagnol, langues africaines, anglais) ainsi que divers types d’innovations : formelles (par dérivation, par composition), sémantiques, et de fréquence (3).


1.     Considérations préalables

En Haïti, comme aux Petites Antilles, le français est présent dès les débuts de la colonisation. Son implantation est ancienne. Une partie de la population de ces territoires l’a toujours acquis comme langue première, par tradition orale, de génération en génération, en même temps que les créoles qui en sont issus par « acquisition naturelle » (4) et qui lui servent dès les débuts de leur émergence de « niveau de langue », avant d’entrer, bien plus tard et à des rythmes distincts, dans un processus d’institutionnalisation. Insister d’emblée sur cette co-évolution est plus que jamais nécessaire. Cela demande un réel effort car c’est aller à contre-courant d’une approche de l’histoire culturelle et linguistique des mondes créoles qui est devenue habituelle. Ainsi Sylviane Telchid, par exemple, l’auteure du premier Dictionnaire du français régional des Antilles. Guadeloupe-Martinique (1997), défend-elle l’idée que le lexique de cette variété a transité par le créole. Une telle vue est très couramment partagée ; elle explique par exemple pourquoi les caractères divergents du / des français des Antilles sont très souvent qualifiés de créolismes.

 

D’un territoire à l’autre, les particularités du français ne peuvent être conçues que comme des emprunts faits au créole et il est rarement question par exemple (sauf comme nous le verrons par la suite, chez le précurseur haïtien Jules Faine), d’y voir le maintien d’archaïsmes, de traits anciens ou encore la réalisation de mots ou de sens possibles, mais non attestés en « français standard ». De même, n’est pas facilement envisagée la possibilité que de telles particularités se soient maintenues, de façon parallèle, en français régional et en créole. Cela étant dit, il ne fait aucun doute qu’il y a eu, qu’il y a toujours des apports et des influences du créole sur le français régional. Par ailleurs, il est à peu près certain que le français régional ne se serait pas maintenu en Haïti, sans la présence du créole.

 

L’hypothèse des « créolismes » a une base idéologique, celle du monolinguisme, qui n’est pas articulée de façon explicite, ni forcément très consciente : il faut que les mots soient bien rangés et de préférence dans une seule langue ; il faut qu’il n’y ait qu’une langue première. Elle ne permet pas de réaliser que le lieu où les langues entrent en contact n’est pas un lieu géographique mais l’individu bilingue (Uriel Weinreich 1953) (5)  et qu’il existe des cas d’acquisition initiale bilingue (acquisition initiale simultanée de deux langues). Elle sous-estime la difficulté bien réelle de cerner les critères qui permettent d’attribuer l’origine de certains lexèmes (et autres particularités) à l’une et / ou à l’autre des langues en cause quand celles-ci sont non seulement génétiquement apparentées mais également coexistantes. Entre français régional et créole, la notion de « frontières floues » s’impose.

 

Une telle hypothèse revient en fait à poser que le français régional (des petites Antilles, d’Haïti, etc.) est une variété d’apparition récente et, pour expliquer son émergence, à calquer les faits sur ceux qui se sont produits en Europe où le français s’est diversifié par diffusion et superposition à un substrat dialectal (les dialectes galloromans) en France, en Belgique et en Suisse. Cela consiste à traiter les particularités du français aux Antilles comme des équivalents des wallonismes (par exemple), alors que leur histoire est bien différente. Le rapport entre créole(s) et français n’est pas un rapport de « substrat » à une langue qui s’y serait superposée. C’est un point sur lequel il convient d’insister. Pour souligner l’influence réciproque, l’interpénétration parfois considérable entre français et créole(s), plusieurs créolistes (Robert Chaudenson, Guy Hazaël-Massieux) ont usé de la métaphore de l’osmoticité : en situation de créolophonie (6), tout mot français est virtuellement un mot créole et inversement, tout mot créole est en puissance un mot du français régional qui coexiste avec lui. Le fait de la reprendre à mon compte dans le titre de cette communication est destiné à attirer l’attention sur une donnée incontestable : cette relation osmotique complique incontestablement la recherche sur les français régionaux. La proximité structurale entre français et créole(s) découle non seulement de leur apparentement mais aussi des convergences dues à leur contact à travers des générations de bilingues. Cette situation n’est pas près de se simplifier. Dans un article intitulé « De la difficulté d’écrire en créole » paru en 2001, le poète et essayiste haïtien Georges Castera signalait en effet, entre autres problèmes, celui de « l’hybridation » croissante des deux langues : aujourd’hui, le plus grand défi pour l’écrivain qui écrit en créole, c’est ce que j’appellerais avec d’autres la décréolisation de la langue créole. […] La langue française a toujours représenté pour les Haïtiens un signe de distinction et il est de bon ton de commencer toute conversation par des phrases françaises puis [de] continuer familièrement en créole, juste pour signaler à l’interlocuteur qu’on a de la culture. Ainsi, le français tient souvent lieu de carte de visite orale. Aujourd’hui cette stratégie prend une forme plus subtile, ou, si l’on veut, plus démocratique. C’est le créole francisé qui joue ce rôle à travers les prêches, les actualités, les débats politiques, les conseils médicaux prodigués à la radio et à la télévision. Ce phénomène d’hybridation s’étend malheureusement aux médias (dans les taxis, les autobus ainsi que dans les foyers les plus reculés) invitant les gens à « parler créole en français ». Cette manière de parler produit la décréolisation du créole. Il ajoutait quelques lignes plus loin, « il est légitime qu’un écrivain se sente concerné par cette catastrophe » et donnait quelques exemples : « On introduit parfois un mot français peu connu dans une phrase créole bancale : Ministè a pwal prosede a distribisyon de porcelets (ti kochon) […]’ ; les locuteurs font un large usage d’expressions toutes faites : ‘dans la mesure où…’, ‘comme succinctement ou wè…’, ‘nul et non avenu’, etc. ». Cette évolution contemporaine accélérée vers un accroissement des « mélanges » se produit dans un contexte d’urbanisation rapide, de dégradation de l’enseignement (sans compter les tragédies récentes) sur fond d’évolution statutaire du créole. Elle fait comprendre à quel point il est difficile ou même impossible, parfois, de tracer une ligne de partage entre créole et français. L’image du continuum semble s’imposer désormais là où il y a encore une vingtaine d’années prévalait une situation sociolinguistique plus franchement diglossique. De plus en plus, « on parle créole en français », pour reprendre l’expression (ambiguë) de Castera (7).

 

2.     Les textes anciens


Le seul texte ancien à avoir fait l’objet d’un examen systématique est le dictionnaire languedocien-français découvert par Pierre Rézeau et dont il rend compte dans son article Aspects du français et du créole des Antilles (notamment Saint-Domingue) à la fin du XVIIIe siècle, d’après le témoignage d’un lexicographe anonyme (2009). Nous y renvoyons. Composé aux environs de 1800, ce précieux document est resté à l’état de manuscrit dont seule une moitié hélas est disponible à des fins de recherche. Dans la plupart des cas, l’auteur considère les traits qu’il rapporte comme le fait de « tout le monde » et il les introduit par des indications du type « dans les Antilles/à Saint-Domingue, on appelle ». S’il précise parfois que tel mot est caractéristique des Créoles (ainsi amacorner, calumet s.v. cachimbeau, caler, crebiche, élingué, expenter, malingre) ou du peuple créole (s.v. coucouye et hasiers), il se situe dans la sphère du français et, ses notes portant essentiellement sur le lexique, il ne distingue pas le créole comme un système linguistique différent du français [p. 196]. La description lexicographique est ponctuée de « nombreuses et parfois longues digressions sur la langue, la flore, la faune et les coutumes des Antilles, plus particulièrement de Saint-Domingue ». Après un examen des principales sources de variation par rapport au français standard, Rézeau s’est attaché à dresser l’inventaire des faits les plus intéressants.

 

2.1.         La Description de Moreau de Saint-Méry

 

Parmi les textes anciens qui doivent être explorés de façon méthodique, figure l’ouvrage de Moreau de Saint-Méry, Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’Isle Saint-Domingue.

Nulle province française n’a été décrite à cette même époque, ou à une époque donnée quelconque, avec la même minutie, la même précision évocatrice. (Bl. Maurel, p. XLVI dans la Nouvelle édition de 1958 entièrement revue et complétée sur le manuscrit par Blanche Maurel et Etienne Taillemite)

Dans l’édition de 1958, la Description est précédée d’une bibliographie de l’auteur (p. VII), d’un texte intitulé « La Description, ses sources, sa portée, son interprétation » (p. XXVII), puis d’un texte portant le titre « Manuscrit et éditions de la partie française de Saint-Domingue (p. XLVIII). Les éditeurs ont de plus rétabli, à partir du manuscrit déposé aux Archives nationales, les passages que Moreau avait supprimés dans l’édition de 1797 en les restituant en italique pour que leur identification soit possible. En amont de cette somme extraordinaire, il faut se représenter, comme le soulignent les éditeurs, l’immensité de la documentation dont est sortie la Description : collection personnelle d’ouvrages et de brochures, « prodigieux travail de copie de pièces dont il ne pouvait obtenir ou conserver l’original » (p. XXXIX), collaborations dont a bénéficié Moreau (p. XII), travaux et collections de ses prédécesseurs…

 

L’interrogation sur ce qu’il convient de considérer comme du français régional dans l’oeuvre de Moreau surgit très vite : ainsi p. XI, Bl. Maurel mentionne-t-elle une table des cantons qui servira aux investigations partant des noms de lieux. Elle ajoute en note 1 : « voir en tête de cette table la définition de ce qu’on appelait canton à Saint-Domingue, comme d’ailleurs dans l’ancienne France. » (8). Il y a tout lieu de penser, grâce à cette mise en relief métalinguistique, que nous avons ici affaire à un diastratisme. Moreau lui-même a eu le souci de son lecteur, à l’intention duquel il a établi un glossaire de mots qu’il convient de considérer a posteriori comme des régionalismes (9) :

 

Notes

1 Mots qui ont toujours été considérés comme étrangers à la norme du français neutre, comme en témoignent les marques d’usage des dictionnaires qui montrent les restrictions diastratiques dont ils ont toujours été affectés. Le mot mitan est un représentant typique de cette catégorie de régionalismes (d’après Thibault 2010 : 50-51).

 

2 Mots qui connaissaient à l’époque, en France même, une diffusion géographique limitée comme les régionalismes de l’Ouest français que sont bourg et amarrer (ibid.).

 

3 Il s’agit de régionalismes qui ne se signalent ni par leur forme, ni par leur sens, mais bien par leur fréquence, anormalement élevée dans certaines variétés régionales de français. Thibault (2010) mentionne, pour le corpus qu’il étudie, les mots halliers n. m. pl. ; ravine n. f. ; touffe n. f.

4 Acquisition naturelle (c’est un quasi-synonyme de « acquisition non guidée »). L’expression a le grand mérite de rappeler que l’acquisition d’une langue – maternelle ou seconde – est un processus naturel. Et de suggérer que l’enseignement des langues est une tentative d’intervention dans ce processus naturel pour l’optimiser (Klein 1989 : 5).

 

5 Uriel Weinreich, 1953 : Languages in contact, New York, Publication of the Linguistic Circle of New York.


6 Celles du moins où coexistent un créole à base française et sa langue de base. Ce n’est pas le cas dans des territoires comme Sainte-Lucie ou la Dominique, où des créoles à base française coexistent avec l’anglais, langue officielle.

 

7  Il s’agit de mettre du français dans son créole (de franciser son créole)… et non de l’inverse.

 

8 Il manque malheureusement les pages 1422-1423 où figure la table des cantons dans mon exemplaire personnel (édition de 1958).

 

9 Ainsi par exemple habituer un terrain est une expression qui s’écarte dans sa construction comme dans son sémantisme de la contruction standard habituer qqn à (qqch.) : rendre familier par l’habitude (…) Habituer un enfant, une recrue au froid, à la fatigue (d’après Rob). Le mot défriche (synonyme de défrichement) ne figure pas dans Rob. Il illustre la réalisation d’une possibilité inemployée en français central (application du procédé de conversion à la base verbale défrich-). Comme j’ai employé plusieurs termes consacrés par l’usage à Saint-Domingue, j’ai cru devoir en donner une explication concise mais suffisante pour que cette espèce de nomenclature coloniale ne puisse arrêter aucun Lecteur […] (Moreau de Saint-Méry, Avertissement. p. 13)

 

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Junia Barreau,
28 juil. 2014 à 10:43
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