Graphie créole.3

Pour en finir avec les mythes relatifs à l’écriture 

du créole haïtien

Par Hugues St. Fort

Première partie, New York, août 2011

Article reproduit en janvier 2017

                                              

De gauche à droite : Hector Poullet (Guadeloupe), Pierre Vernet (dcd, fondateur de la Faculté de linguistique, Haïti) et Raphaël Confiant (Martinique)

La grammaire et l’orthographe sont peut-être les deux aspects de la langue créole que certains locuteurs haïtiens s’acharnent à dénigrer avec le plus de force. L’une des principales critiques véhiculées contre le créole est qu’il n’a pas de grammaire. Les locuteurs qui expriment ces critiques ne se rendent pas compte que la grammaire est le moteur, l’élément central qui permet à toute langue humaine de fonctionner. En effet, comment pourraient-ils communiquer si le créole, comme toute autre langue, n’était pas doté d’un système de règles fini, incontournable, qui les force à placer les éléments constitutifs de la langue dans une position précise ? Quant à l’orthographe, malgré sa standardisation en janvier 1980, il circule encore tellement de mythes négatifs à son sujet, tellement d’ignorance qu’il est devenu impératif de rétablir certaines vérités élémentaires. Par ignorance (et j’utilise le terme « ignorance » dans son sens purement étymologique d’absence de connaissance, sans connotation péjorative), beaucoup de mes compatriotes répètent des énormités inacceptables, et beaucoup d’autres se trompent parfois de bonne foi. Si l’on veut que le débat avance sur des bases acceptables, il est nécessaire de savoir ce dont on parle.  Dans cet article, je présenterai d’abord quelques-uns de ces mythes négatifs relatifs à l’écriture du créole haïtien, puis je montrerai en quoi ce ne sont que de vagues constructions de l’esprit, des affabulations qui ne correspondent pas du tout à la réalité scientifique, linguistique. Tout d’abord, voici quelques-uns de ces mythes :

Mythe no 1 : L’écriture du créole haïtien suit les principes de l’écriture de l’anglais.

Mythe no 2 : L’écriture du créole haïtien doit suivre l’écriture du français parce que le créole haïtien n’est pas un créole anglais.

Mythe no 3 : En favorisant les principes de l’écriture de l’anglais quand on écrit en créole, on veut que les Haïtiens passent plus aisément à l’anglais.

Mythe no 4 : Si elle suit l’écriture du français, l’écriture du créole haïtien permettra aux nouveaux alphabétisés en créole d’apprendre plus facilement le français.

Mythe no 5 : Le créole haïtien peut s’écrire n’importe comment. Personne n’a le droit de nous dire comment écrire notre langue. Nous ne devons pas suivre l’orthographe officielle du créole haïtien parce qu’elle est l’émanation d’un gouvernement illégitime et dictatorial.

Mythe no 6 : Il n’existe pas d’ouvrages écrits en créole.    

 

Mythe no 1 - L’écriture du créole haïtien suit les principes de l’écriture de l’anglais 

C’est peut-être le mythe le plus largement répandu parmi une grande partie de mes compatriotes. Il prend sa source dans l’apparition d’un système graphique créole inventé par un pasteur irlandais, Ormonde McConnell, qui, vers 1940, a proposé une orthographe créole cohérente et systématique afin d’alphabétiser des adultes haïtiens (Dejean 1980). Il est important de souligner le caractère systématique et rigoureux du système graphique proposé par McConnell car c’était la première fois qu’un chercheur introduisait un système graphique cohérent pour le créole haïtien. Auparavant, tous les Haïtiens ou étrangers qui écrivaient en créole en faisaient à leur guise. À l’intérieur d’une même phrase, ou d’un même vers, le même mot pouvait s’écrire différemment. Les irrégularités constituaient la règle, dépassant même les irrégularités bien connues qui caractérisent l’orthographe du français. Pendant tout le dix-neuvième siècle et jusqu’au milieu du vingtième siècle, les rares écrivains haïtiens qui se donnaient la peine d’écrire en créole multipliaient ces irrégularités, ces libertés excessives dans la pratique scripturale du créole. 

Prenons un exemple tiré de Choucoune, le fameux poème d’Oswald Durand, célèbre écrivain haïtien de la fin du dix-neuvième siècle. Dans ce poème, Oswald Durand écrit Choucoune avec un « e » final dans le 2ème vers de la 1ère strophe :

                                     L’aut’ jou, moin contré Choucoune ;

Mais, dans la 2ème strophe, il écrit Choucoun’ sans l’ « e » final et avec une apostrophe à la fin du mot. Toujours dans la 1ère strophe, il écrit au 6ème vers :

                                  P’tits oéseaux ta pé couté nous lan l’air… 

Mais dans la 2ème strophe, 6ème vers, il écrit :

                               Jusqu’z’oéseaux lan bois té paraitr’ contents !... 

Dans la 3ème strophe, 6ème vers, il écrit :

                             Z’oéseaux té tendé tout ça li té dit…  

Dans la 4ème strophe, 6ème vers, il écrit :

                            Est-c’tout çà fini, p’tits z’oéseaux lan bois ?  

Mais, dans la 5ème strophe, 6ème vers, il écrit :

                          P’tits oéseaux lan bois, couté-moin, couté !...  

 

On pourrait encore citer d’autres textes d’écrivains haïtiens dont les œuvres ont été publiées entre la deuxième moitié du dix-neuvième siècle et la première partie du vingtième siècle qui utilisent chacun leur propre orthographe qui semblerait suivre l’orthographe française mais qui n’obéit en fait à aucune rigueur, ni à aucune cohérence. En ce sens, l’orthographe du pasteur irlandais Ormonde McConnell qui rencontra en Haïti l’éducateur américain Franck Laubach et mit au point avec lui une nouvelle version de son système graphique connu sous le nom d’orthographe Laubach devrait être considérée comme la première véritable orthographe du créole haïtien.

Pourtant, cette orthographe a été violemment attaquée par l’intelligentsia haïtienne. Le linguiste haïtien Yves Dejean, auteur d’une thèse de doctorat sur l’orthographe du créole haïtien (1977), considère que la majorité des intellectuels haïtiens francophones et francophiles qui s’opposaient à cette orthographe ont vu en elle « une tentative d’américanisation culturelle » (Dejean 1980, citant Charles-Fernand Pressoir, 1947 : 66). Charles-Fernand Pressoir était le principal opposant à l’orthographe McConnell-Laubach. Il dressa contre elle toute une liste de critiques les unes plus violentes que les autres. Beaucoup de ces critiques sont répétées aujourd’hui par la majorité des Haïtiens qui en veulent à cette orthographe. Le problème est que, si Pressoir et ses alliés faisaient partie d’une génération qui revenait de l’humiliation de l’occupation américaine (1915-1934) et croyait voir à tort une présence américaine partout en Haïti, la génération d’aujourd’hui, avec le recul du temps et l’acquisition des connaissances, devrait être en mesure de faire la part des choses et comprendre les différences. Un coup d’œil à ces critiques de Pressoir écrites en 1947 montre que rien n’a changé dans l’esprit d’un grand nombre d’Haïtiens. En effet, selon Pressoir cité par Dejean (1980), « McConnell aurait inventé une orthographe phonétique conforme aux principes de l’anglais, en adoptant sh au lieu de ch, u pour /u/, de préférence à ou, you, comme graphie de l’article indéfini à la place de gnou »

Toujours, selon Pressoir cité par Dejean (1980), l’orthographe de McConnell se sert des voyelles du « gros créole » et met à l’écart les fameuses voyelles antérieures arrondies[[1]].

Pressoir conclut dans son réquisitoire contre l’orthographe de McConnell-Laubach que cette orthographe conviendrait à des « sauvages de l’Australie ou de quelque coin perdu, mais n’est pas acceptable « dans un pays à traditions françaises. » (Dejean, 1980 citant Pressoir, 1947). On décida donc de réformer l’orthographe de McConnell-Laubach présentée comme une orthographe phonétique.

Mais, malgré tout le tapage élaboré contre cette orthographe, les changements qui furent adoptés par la commission de quinze personnes dirigée par Charles-Fernand Pressoir et Lélio Faublas ne furent pas de grande envergure.   

Pressoir et Faublas se contentèrent d’emprunter trois digraphes à l’orthographe française pour les voyelles nasales an, in, et  on. Mais, il y avait un problème : que faire quand les séquences an et in ne se lisent pas comme des nasales mais conservent leur valeur propre avec les voyelles a et i détachées de la nasale n ? Faublas et Pressoir décidèrent alors de séparer les voyelles a et i de la nasale n par un trait d’union. Dejean (1980) conclut que « par rapport au système de McConnell, ce sont les seuls changements caractérisant nettement ce que l’on pourrait appeler l’orthographe Pressoir. » (p.22). L’orthographe Pressoir a été utilisée en Haïti pendant un bon quart de siècle jusqu’à la fin des années 1970.  

Donc, le mythe que l’écriture du créole haïtien suit les principes de l’écriture de l’anglais provient de cette tentative de deux Anglo-Saxons, un pasteur irlandais du nom d’Ormonde McConnell et un éducateur américain du nom de Franck Laubach, d’alphabétiser les Haïtiens dans leur langue maternelle, le créole, afin qu’ils puissent lire la Bible et se convertir au protestantisme. Y-a-t-il beaucoup plus que cela ? Je discuterai de ces interrogations plus tard car je voudrais rester pour l’instant dans le strict domaine linguistique. Beaucoup de mes compatriotes répètent à tort et à travers que  l’anglais est une langue phonétique et que le créole, en suivant les principes de l’anglais, devient lui aussi, une langue phonétique. Rien n’est plus faux. Le terme « langue phonétique » ne veut rien dire. Le terme phonétique renvoie aux phénomènes physiques de prononciation produits par les processus d’articulation, de transmission acoustique et d’audition. Les linguistes font une différence nette entre la phonétique, science physique, et la phonologie, qui étudie la façon dont chaque langue humaine organise ses sons pour véhiculer des différences de sens. Par exemple, en créole haïtien, [pil] s’oppose à [fil] par suite de l’opposition du son [p] au son [f].  J’ai lu dernièrement sur l’un de nos forums cette phrase extraordinaire : « L’alphabet et la phonétique du créole haïtien ont été formés sous le diktat de l’UNESCO et de la BM avec l’acceptation du ministre Joseph C. Bernard ». Il est évident, selon moi, que la personne qui a écrit cette phrase s’est trompée de bonne foi, mais si elle persiste à répéter une telle énormité, cela devient grave, très grave. L’UNESCO ou la Banque Mondiale n’ont absolument rien à voir avec la phonétique du créole haïtien. La phonétique du créole haïtien, c’est la façon dont les locuteurs nés et élevés en Haïti prononcent la trentaine de sons (phonèmes) qui permettent aux créolophones haïtiens d’exprimer tout ce qu’ils veulent exprimer. Ces sons se répartissent en voyelles orales, voyelles nasales, semi-voyelles, et consonnes. Ce qu’on appelle alphabet, ce n’est que le « système de signes graphiques (lettres) servant à la transcription des sons (consonnes, voyelles) de la langue. » L’alphabet de toute langue, dont la langue créole, est une création humaine et tout locuteur doit l’apprendre. Si on ne le fait pas, on ne pourra pas écrire ni lire la langue que l’on parle pourtant couramment. Près de 40 millions d’Américains nés et élevés aux Etats-Unis parlent anglais couramment mais ne peuvent pas l’écrire ni la lire. Ils sont analphabètes.

Cette confusion extraordinaire dans l’esprit des Haïtiens vient peut-être de ce qu’ils ont entendu parler de l’Alphabet phonétique international (API). Qu’est-ce que l’API ? L’API est un système de transcription phonétique utilisé à travers le monde sous la forme de symboles précis permettant la lecture des sons de pratiquement toutes les langues humaines. Quand ils ont mis sur pied la première orthographe rigoureuse du créole haïtien, McConnell et Laubach se sont appuyés sur les symboles de l’API. Dans pratiquement tous les dictionnaires de langue, français ou anglais, ou espagnol, on trouve dans les pages de garde un tableau représentant les symboles de l’Alphabet phonétique international. Le principe de base de l’API et des graphies qui s’en inspirent est le suivant : chaque son distinctif sera toujours représenté par le même symbole, et chaque symbole représente toujours le même son. C’est pour cela que nous disons que l’orthographe du créole haïtien est une orthographe phonologique, et pas une orthographe phonétique. Car ceci sous-entendrait que cet alphabet s’attache à rendre toutes les variations possibles décelées dans la prononciation d’un locuteur. Ce qui est, bien sûr, impossible. Alors qu’une orthographe phonologique ne rend compte que des sons distinctifs dans une langue.

Autre chose qu’il est important de préciser et que je répète inlassablement chaque fois que j’en ai l’occasion : l’orthographe n’est pas la langue. L’orthographe n’est qu’une façon de transcrire les sons de la langue. Les sons constituent la matière première de la langue. Ils se combinent entre eux pour former des mots. Les mots se combinent entre eux pour former des ensembles particuliers soumis à des règles finies et strictes. Ces ensembles particuliers créent des unités de sens. En linguistique, les deux sous-disciplines qui étudient les sons ont pour nom, comme je l’ai mentionné plus haut, la phonétique et la phonologie. La morphologie est la sous-discipline qui étudie la façon dont les sons se combinent entre eux pour former des mots. La syntaxe, appelée aussi grammaire, est la sous-discipline qui étudie la façon dont les séquences de mots se combinent entre eux et les règles strictes qui les régissent. La syntaxe est le cœur de la langue. La sémantique est la sous-discipline qui étudie ces unités de sens.

La matière d’étude principale du linguiste, c’est la langue, pas l’orthographe. Le créole haïtien n’a pas attendu la standardisation de son système graphique pour devenir une langue. Il s’est constitué en tant que langue à partir du moment (qu’il est bien sûr difficile de spécifier avec précision) où il a servi en des occasions spécifiques des locuteurs qui l’ont adopté comme moyen de communication dans une société et pour exprimer leurs particularités culturelles, historiques, etc. En fait, sur les 6.000 langues environ (c’est le chiffre habituel que donne la majorité des linguistes) qui existent à travers le monde, seule une petite minorité est écrite. Cela n’empêche pas pourtant que des millions de personnes s’en servent pour régler toutes leurs affaires.

Donc, il est faux de dire que l’écriture du créole haïtien suit les principes de l’écriture de l’anglais. L’orthographe du créole haïtien est une orthographe strictement phonologique où chaque son distinctif est toujours représenté par le même symbole et chaque symbole représente toujours le même son. De ce point de vue, il n’y a pas d’inconsistances, ni d’irrégularités dans le système graphique du créole. Il est évident qu’on ne peut en dire autant de l’anglais (ni du français d’ailleurs) où le même son peut être représenté par plusieurs orthographes différentes.

                                                

(À suivre)

 

Référence citée

Yves Dejean (1980). Comment écrire le créole d’Haïti. Québec : Collectif Paroles.

 

[Autre article à consulter --- Hugues Saint-Fort : « Kèk mit sou lang kreyòl ayisyen ki dwe disparèt », 2èm pati]

 


 

Note

[1] Les voyelles antérieures arrondies désignent un petit groupe de voyelles françaises : u, eu, oe, qui tendent à être prononcées par les locuteurs haïtiens bilingues français-créoles mais qui ne sont pas prononcées par la majorité des locuteurs haïtiens unilingues. Ils font l’objet de discussions intenses parmi les Haïtiens car elles sont marquées socialement.