Dictionnaire numérique créole.4

Culture de l’improvisation et amateurisme :

à propos du projet de dictionnaire numérique du créole

Par Charles Tardieu, Ph.D.

Parution initiale : Le National, Port-au-Prince, 28 novembre 2016

 


L’auteur – Ancien ministre de l’éducation nationale, docteur en éducation comparée et internationale de l'Université de Montréal, Charles Tardieu a également étudié aux universités Concordia et McGill. De retour en Haïti, il a travaillé comme spécialiste et analyste de systèmes éducatifs et en formation professionnelle, en encadrement et développement des collectivités territoriales. Entre 1992 et 1996, il a dirigé le projet d'élaboration du Plan national d'éducation ayant abouti en 1996 aux États généraux de l'éducation préparatoires au Plan national d'éducation et de formation (PNEF). Il a enseigné à la Faculté des sciences humaines de l'Université d'État d'Haïti, à la Faculté des sciences juridiques de Jérémie, à l'Université publique de l'Artibonite aux Gonaïves et à l'Université Quisqueya où il a mis en place et structuré la Faculté des sciences de l'éducation. Il enseigne actuellement à l’ISTEAH (Institut des sciences, des technologies et des études avancées d’Haïti) où il encadre des étudiants de maitrise et de doctorat. Depuis 1983, il est éditeur de manuels scolaires pour l'École fondamentale aux Éditions Zémès.


Texte publié le 30 novembre 2016 avec l’aimable autorisation de l’auteur.

 

Un groupe  détudiants-finissants de  niveau  licence  de  la  Faculté  de  linguistique  appliquée  (FLA) a entretenu un journaliste du quotidien « Le National » sur son projet de réaliser un répertoire informatisé, numérisé, de la langue créole : le « Diksyonika » (Diksyonè Nimerik Kreyòl Ayisyen)[1].  Quelques  jours plus tard le linguiste Robert Berrouët-Oriol effectuait une analyse remettant les horloges à lheure du point de vue de la  rigueur  scientifique  qu’une  oeuvre  de c ette  envergure suppose[2]. Il s’agissait, aussi, de signaler l’importance d’une telle proposition et du cadre obligatoirement académique et scientifique qui doit en constituer l’architecture[3].

Certains  on  jugé  trop  « sévère »  ce  regard  critique  sur cette initiative estudiantine. D’autres auraient souhaité plus de discrétion dans la manière de signaler la responsabilité intellectuelle et scientifique de la FLA dans ce dossier. De son côté, Roody Edmée a invité les étudiants à mesurer « le poids des mots ! »[4], renchérissant sur l’impossibilité pour des étudiants en situation d’apprentissage de mener un projet de telle envergure.

 

Pour cerner  convenablement la problématique soulevée autour de la conception des outils indispensables à l’établissement d’une langue créole tout à la fois vivante, vigoureuse et standardisée, il faut faire appel à deux modèles  différents mais complémentaires : l’éclairage  socio-politique  et pédagogique et léclairage scientifique. Le linguiste Berrouët-Oriol  a valablement et suffisamment  couvert les aspects relevant de la linguistique qu’il serait superflu d’y revenir, d’autant plus que,  en toute humilité,  les compétences pour ce faire me font défaut. Pour la clarté de cette prise de position, il suffit d’en rappeler les points essentiels qui sont les questions relevant de la lexicographie  et de lexicologie professionnelles,  de la dictionnairique, et de l’expertise institutionnelle  à  développer  au  sein  de la  FLA dans ces disciplines pointues, hautement académiques et scientifiques.

 

Éclairage socio-politique et pédagogique

En tout premier lieu, on doit constater, dans le paysage de la ‹ créolophonie ›, une absence dramatique d’outils susceptibles d’accompagner une large diffusion de cette langue créole standardisée formalisée, malgré des efforts importants de nombreux linguistes tel que souligné par Berrouët-Oriol[5]. De nombreuses lacunes épineuses planent encore sur la standardisation des règles et normes devant gouverner l’utilisation du créole tant dans les espaces de la vie courante que dans le monde académique et scientifique plus exigeant et rigoureux. Il s’agit là d’une dimension sociolinguistique incontournable qui réclame de fastidieuses recherches sur le terrain des corpus langagiers des locuteurs du créole disséminés à travers le territoire national. Rappelons également, que dans toute société, le langage est l’outil inéluctable de la culture populaire et de l’identité nationale. Dans ce contexte complexe et particulier de « voisinage » créole-français, en Haïti, l’affirmation désormais indiscutable de la langue créole participe à la fois des droits fondamentaux du peuple haïtien, mais également des ressources-outils indispensables pour un accès libre à la création de valeur et de richesses dans l’économie haïtienne. Par ailleurs, Berrouët-Oriol et d’autres linguistes haïtiens mènent depuis longtemps un plaidoyer pour que l’on reconnaisse « le droit à la langue au même titre d’un droit humain essentiel et inaliénable »[6].

Toutefois, il est important de féliciter les étudiants davoir pensé à combler ce vide dans le développement et limplantation du créole comme langue. Cer un dictionnaire, un glossaire numérisé aura certainement comme impact de mieux diffuser et de rendre plus accessibles les éléments de base pour la rédaction du créole standardisé. On doit constater que cette dimension est totalement absente en dépit de l’utilisation grandissante de la langue créole par un nombre de plus en plus important d’Haïtiens, jeunes et vieux, pour communiquer entre eux. En effet on peut constater, depuis 1986 environ, que les locuteurs qui s’expriment à l’oral et par écrit en créole, dans les médias et sur les réseaux sociaux sont chaque jour plus nombreux. Cependant, chacun utilise un vocabulaire, une graphie, une ponctuation répondant à ses choix personnels, subjectifs sans référence à aucune règle, norme ou grammaire, ce qui ne manque pas de complexifier les communications et d’amoindrir tout effort de standardisation. Ainsi, plusieurs observateurs s’inquiètent de la prolifération d’un certain jargon mésolectal créolisé, dans la presse parlée, peu intelligible ou incompréhensible pour l’auditeur unilingue créolophone, comme par exemple : « Prezidan pwovizwa a di keu, dans ces circonstances, dekont vwa elekteu yo pral fèt ann akò avèk lwa spesyal palman an te vote dans le plus grand secret men se pa tout moun ki vle pran dimansyon pwoblèm nan ».

Pour que la langue créole joue son rôle d’outil efficace de communication et prenne la place qui lui revient, la société haïtienne a donc un urgent besoin de ces instruments de standardisation que sont des normes linguistiques, un vocabulaire et des règles de grammaire et dorthographe auxquels tous les locuteurs se plient. Qui peut, qui doit jouer ce rôle d’instance de normalisation et de codification de la langue créole? Quelles seraient les conditions et circonstances qui leur conféreraient l’autorité et la puissance nécessaires pour faire accepter leurs propositions? Dans le cadre de leurs missions de recherche et de services à la communauté, les universités haïtiennes et particulièrement la Faculté de linguistique appliquée (FLA) appuyées par lAcadémie de créole haïtien (AKA) ne pourraient-elles pas jouer ce rôle?

Il faudrait certainement proposer que oui! Mais, à certaines conditions? Est-ce qu’un vide, une carence suffit à justifier toute solution, n’importe quelle solution? La propension « naturelle » de l’Homme pour le progrès, l’apprentissage et l’accumulation a favorisé au cours de la longue marche de l’humanité vers le monde moderne que nous connaissons aujourd’hui, les sociétés du savoir, le développement de la science, de ses méthodes et de la technologie comme moyens et outils de développement des civilisations.

Malheureusement, contrairement à ces règles générales de progrès nous constatons en Haiti l’émergence, depuis quelque temps, d’une culture de l’improvisation et de l’amateurisme dans tous les domaines de la vie qui prône le « jan l pase, l pase », le « tout voum se do » et autres réductions minimalistes de nivelage par le bas où tout le monde et n’importe qui devient expert en tout et en n’importe quoi. Cette mauvaise habitude consistant à banaliser la culture scientifique et l’effort intellectuel, prônant plutôt la réussite matérielle et monétaire facile à tout prix a été soigneusement construite au cours des presque trente ans de domination de la dictature duvaliériste entre1957 et 1986. La propulsion de son fils mineur au poste de président-dictateur sans aucune qualification, par son père-dictateur mourant, doit être considérée comme lapogée de ces pratiques qui dominent et glorifient, encore de nos jours, l’incompétence et le misérabilisme dans la société haïtienne des 20e et 21e siècles, alors que l’Univers est à l’ère des sociétés du savoir.

Le système éducatif actuel, hérité de la dictature duvaliériste, participe de plain pied à cette culture de l’échec, de l’amateurisme et de l’improvisation. Pierre Énocque François a montré que « l’école haïtienne est une courroie de transmission de la reproduction de la pauvreté »[7], tandis que Charles Tardieu a documenté comment l’éducation haïtienne contribuait à la construction et à la reproduction de la « culture de la corruption » en Haïti[8]. Ce sont tous des éléments qui participent de cette manière de contrer les progrès de la science plutôt que de se courber à la culture scientifique et de s’approprier ses préceptes.

 

D’autres événements malheureux illustrent à quel point et comment cette culture de l’improvisation, installée dans le système éducatif haïtien, se transmet aux écoliers au vu et au su du ministère de l’Éducation et de lensemble de la société :

- Vendredi 7 novembre 2008: L’école « La promesse évangélique » à Nérette à Pétion-Ville s’effondre causant la mort de 98 écoliers et enseignants. Malgré tout un train de prises de positions médiatiques par les plus hautes autorités étatiques, les causes de cet accident n’ont jamais été élucidées et le propriétaire de l’école un pasteur, qui a publiquement déclaré qu’il avait personnellement conçu les plans de l’immeuble et supervisé son érection (en affirmant qu’il n’avait besoin ni d’ingénieur ou d’architecte), n’a jamais été responsabilisé par la justice haïtienne.

- Mercredi 12 novembre 2008: Un des deux bâtiments abritant l’école « Grace divine » à Canapé-Vert, un quartier de la capitale s’effondre causant de nombreux blessés et des dégâts matériels importants.

- Lundi 24 novembre 2008: Un écolier de 16 ans du « Centre de formation classique » de Cabaret, banlieue de Port-au-Prince, abat d’une balle au cœur un camarade de classe de 13 ans. L’écolier-meurtrier et toute sa famille s’enfuient pour échapper à la Police grâce à la complicité du directeur de l’école.

- Plusieurs autres écoles, construites en dehors des normes de base du génie civil pour établissements publics, subissent des dégâts matériels suite aux intempéries de la période cyclonique 2008. Une véritable psychose collective s’installe dans les écoles de la région métropolitaine. Les journalistes montrent, photos à l’appui, l’état de délabrement et le danger qui menace de nombreux édifices scolaires publics et privés. Aucune sanction ou mesure de protection des écoliers et enseignants n’est prise par le ministère de l’Éducation, les administrations communales ou le ministère des Travaux publiques, validant ainsi cette forme d’improvisation élevée en « norme » de fonctionnement des établissements de services publics que sont les écoles.

- Lors du tremblement de terre de janvier 2010 plus de 3 900 écoles mal construites pour la plupart sont endommagée ou détruites. Aujourd’hui, les autorités étatiques n’ont mis en application aucun règlement ou mesure d’inspection susceptible de protéger les populations de catastrophes naturelles comme les séismes, ouragans et cyclones. L’ouragan Matthew a encore mis à nu, en 2016, la prééminence de cette culture de l’improvisation et du refus de la science avec son cortège d’impréparation en face de l’imminence de la catastrophe.

- En novembre 2013, le ministère de l’Éducation recensait plus de 260 institutions d’enseignement supérieur, la grande majorité fonctionnant en dehors des normes et à l’insu de ses services techniques. Comme pour conforter l’abdication de l’autorité étatique, aucune mesure sanctionnant ces établissements fonctionnant sous de fausses représentations n’a été prise par l’instance de régulation, le ministère de l’Éducation.

 

Dans tous les systèmes éducatifs, l’Université occupe la place au sommet de la hiérarchie scientifique et académique qui sert de référence à tous les ordres d’enseignement pour valoriser leurs actions pédagogiques. En refusant de sanctionner cette dérive au sommet de la hiérarchie du système éducatif, le ministère inscrit la culture de la médiocrité et de l’amateurisme comme étalon pour les autres ordres. La FLA serait-elle entrain de suivre à son tour ce mauvais modèle?

On doit, en effet, être consterné que dans son article, le journaliste  Kendi Zidor affirme que la FLA appuie et participe à ce projet étudiant : « Plusieurs professeurs contribuent à la réalisation du projet tels le sémanticien (…) et le doyen de la FLA » écrit-il, identifiant ces étudiants non diplômés comme les porteurs du dossier. Or, selon l’usage universitaire, on devrait s’attendre plutôt au contraire : des étudiants de premier cycle œuvrant comme étudiants-stagiaires à un effort de recherche scientifique piloté par des scientifiques chevronnés, leurs professeurs. Ce faisant, l’université abdique son obligation de former les étudiants à la rigueur scientifique en faveur de leur inexpérience et de leur amateurisme.

Le renversement de la primauté académique des professeurs par la Faculté de linguistique appliquée, cette entité de l’Université d’État d’Haïti (UEH), conforte le  constat  établi  pour les autres ordres d’enseignement, à savoir que le système éducatif haïtien transmet deux messages forts : 

1) le  règne   de l’improvisation  et  de l’amateurisme tient lieu de norme dans le domaine de l’organisation académique et remplace la poursuite de l’excellence académique; 

2) l’espace pédagogique universitaire, ne joue pas son rôle de modèle et de formateur. Alors que l’université devait constituer une place forte d’éducation à la culture scientifique à travers ses missions de recherche, d’enseignement et de services à la communauté et que, à ce titre, elle devait servir de boussole et constituer une source d’approvisionnement en ressources humaines qualifiées pour tous les échelons du système éducatif, elle participe plutôt, dans le cas de ce projet des étudiants finissants de la FLA, à la validation d’approches non scientifiques contraires à la recherche de l’excellence.

 

Éclairage scientifique

Pour bien comprendre l’éclairage scientifique en question, il faut situer convenablement les structures, objectifs et missions des universités dans la société en général et dans leurs fonctions de formation de scientifiques avertis. Les « missions » des universités du 21e siècle tirent leur fondements des trois missions traditionnelles, enseignement, recherche et services à la communauté, enrichies pour s’ouvrir aux préoccupations des peuples à l’échelle planétaire[9], par trois autres : 1) la coopération internationale, 2) la réussite et l’insertion professionnelle des étudiants, et 3) la diffusion de la culture et de l’information scientifique. À ceux-ci, il faut ajouter une dimension fondamentale de l’environnement dans lequel elles exercent ces missions, soit l’éthique de la science et l’éthique de la recherche scientifique[10].


L’autre éclairage à porter sur l’enseignement universitaire, ce sont les structures d’organisation et de réalisation des missions d’enseignement et de recherche. Il faut ainsi distinguer trois niveaux d’organisation des activités des institutions universitaires que sont les cycles d’enseignement, chacun conférant des grades spécifiques qui identifient clairement les objectifs de formation des étudiants qui les fréquentent.

Le premier cycle d’études, le baccalauréat ou la licence, vise pour les étudiants l’acquisition de connaissances et le développement d’aptitudes professionnelles dans la discipline choisie. Ils préparent soit au marché du travail, soit aux études de deuxième cycle. Ce premier cycle confère le grade de bachelier ou licencié.

Le deuxième cycle d’études (maîtrise, DESS) comprend les programmes sanctionnés par un grade de maîtrise, qui requiert habituellement deux ans d’études sanctionnées, ou par un diplôme d’études supérieures spécialisées (D.E.S.S.) obtenu après une année d’études.

Il existe deux types de maîtrise : la maîtrise de recherche (avec mémoire) qui oriente les étudiants vers la recherche et le doctorat, et la maîtrise professionnelle (sans mémoire) qui oriente vers le marché du travail. Le mémoire est un exposé écrit de travaux effectués dans un domaine de recherche, de création ou d’intervention sous la direction d’enseignants chercheurs chevronnés. Souvent, les étudiants au deuxième cycle sont appelés à collaborer à des groupes ou centres de recherches animés par les enseignants, ce qui leur permet de faire leurs premières armes dans les recherches scientifiques.

Le troisième cycle d’études (doctorat) conduit à l’obtention du doctorat, l’objectif principal de ce programme étant la formation de chercheurs. Sa durée moyenne est de quatre ans et la thèse, contribution originale à l’avancement des connaissances, en constitue l’activité centrale. Elle est un exposé écrit de travaux effectués dans un domaine de recherche, de création ou d’intervention.

 

De ce bref survol des missions et du cadre de fonctionnement des universités, il faut comprendre que les étudiants du premier cycle ne sont pas encore des chercheurs du point de vue strictement académique. Ils peuvent, toutefois, participer exceptionnellement comme assistants chercheurs à des groupes de recherche. C’est au niveau de la formation de deuxième cycle, soit de la maitrise, que les étudiants sont initiés à la recherche scientifique et académique et à la rigueur des principes d’éthique qui valident les qualités de la recherche et qui assurent notamment « une recherche respectueuse des personnes qui y » participent[11]. Les études de doctorat consacreront les chercheurs qui auront à prouver leurs capacités académiques en rédigeant une thèse originale en respectant scrupuleusement les principes d’éthique établis. Le respect des droits des personnes touchées d’une manière ou d’une autre par la recherche ou les travaux universitaires, comme les droits linguistiques de chaque groupe de locuteurs étudiés, les droits de ceux qui sont appelés à consulter l’éventuelle base de données linguistiques, par exemple, fait intégralement partie des préoccupations d’éthique et d’intégrité scientifique qui justifient l’énoncé de ces règles dans toutes les communautés universitaires.

 

« La question de l’éthique de la recherche se situe au cœur de la relation entre science et société. Le respect des normes éthiques et déontologiques donne ainsi une certaine conscience à la science. »[12] Dans le cadre de l’aménagement linguistique qui nous concerne et la production d’instruments scientifiques pour la standardisation de la langue, cette conscience scientifique est particulièrement importante puisque porteuse de l’autorité dont ont besoin les linguistes pour assurer l’acceptation de leurs propositions par la communauté des locuteurs.

 

La FLA offre uniquement un programme de licence tel que précisé sur le site de l’Université d’État d’Haïti, tout en proposant à ceux qui désirent poursuivre des études de second cycle une ouverture vers l’Université des Antilles et de la Guyane (UAG) : « les étudiants décrochent une licence en linguistique appliquée. Les diplômés peuvent poursuivre leur formation en intégrant des programmes de maîtrise gérés de concert avec l’Université des Antilles et de la Guyane (UAG) »[13], précise-t-on. Les dirigeants de la FLA reconnaissent, ainsi, qu’ils ne sont pas équipés pour offrir seuls les programmes de 2e et de 3e cycles formant les chercheurs susceptibles de mener les projets comme celui du « Diksyonika ». Ils reconnaissent du même coup que la Faculté n’est pas encore en mesure d’accueillir les types de recherches pour l’élaboration de ce dictionnaire. Toutefois, il est évident que fort des nouvelles missions de coopération internationale des universités du monde entier, les enseignants de la FLA ont à leur portée toute une flopée de chercheurs de la Caraïbe et d’ailleurs qui pourraient contribuer à réaliser un projet de cette envergure et de cette importance.

Par contre, entreprendre un tel travail et le mettre à disposition d’un public qui pourrait vouloir l’utiliser alors qu’il n’y a aucune garantie quant à sa qualité scientifique est une violation flagrante des principes d’éthique qui doivent dominer les travaux scientifiques et académiques et ainsi valider la qualité des travaux réalisés. En matière de bonnes pratiques de la recherche dans le cadre des établissements d’enseignement universitaire, il est globalement admis que « chaque établissement est imputable de ce qui se passe dans ses murs. À l’interne, la responsabilité de ce qui survient dans l’établissement échoit au conseil »[14] de direction. Est-ce pourquoi « il revient au conseil d’administration de l’établissement d’adopter un cadre réglementaire sur l’éthique de la recherche et l’intégrité scientifique. »[15] De plus, il faut étendre ce principe de la responsabilité de la FLA, à celui de l’instance mère, l’Université d’État d’Haïti elle même à travers son rectorat et ses structures de validation éthique des recherches réalisées dans ses entités, le Vice rectorat à la recherche.

Ainsi donc, il y a lieu pour la FLA de reprendre ce qui semble avoir été entrepris avec une certaine légèreté irrespectueuse des principes académiques gouvernant le fonctionnement des universités et assurant le prestige et l’autorité qu’on leur confère.

 

En guise de conclusion

Voila donc les principaux éléments indispensables à la bonne compréhension des enjeux de ce projet extrêmement important. Un projet de ce genre pourra s’échelonner sur de nombreuses années et verra passer plusieurs cohortes d’étudiants finissants du niveau de la licence! Par contre, un enseignant-chercheur faisant carrière à la FLA assurera la permanence de ce groupe de recherche et la survie d’un projet de ce genre en mobilisant plusieurs groupes d’assistants-chercheurs et d’apprentis-chercheurs.

 

Suite à ces réflexions comme à l’analyse et aux perspectives dégagées par Robert Berrouët-Oriol et Roody Edmée, il y a lieu pour le décanat de la FLA de prendre en main la direction de ce projet afin de mettre en place une unité de recherches sur les différentes facettes de l’aménagement linguistique en Haïti avec la participation des enseignants intéressés. La production du « Diksyonika » pourrait alors être un des projets de cette unité de recherche mené avec une expertise internationale reconnue dans le domaine de la dictionnairique.

 

Il y a matière à plusieurs mémoires et thèses de maitrise et de doctorat ainsi que beaucoup de chantiers où des étudiants de premier cycle peuvent faire leurs premiers pas comme chercheurs apprentis et où des étudiants de maitrise et de doctorat pourront inscrire leurs travaux de recherche. Une des questions épineuses à résoudre reste cependant le financement de ces recherches. La FLA devra, de concert avec l’AKA mener une grande campagne et une plaidoirie vigoureuse de financement pour ces activités de recherches en sciences humaines et sociales qui généralement dépendent en grande partie de fonds publics.



Références :

[1] ZIDOR, Kendi, Le National, 27 octobre 2016, Un dictionnaire numérique du créole haïtien en gestation.

[2] BERROUËT-ORIOL, Robert, Le dictionnaire numérique du créole haïtien : mirage, amateurisme ou labeur de haute exigence scientifique ?, 4 novembre 2016, [En ligne] : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/kreyol-ayisyen/dictionnaire-creole

[3] BERROUËT-ORIOL, Robert, Le National, 9 novembre 2016, Dictionnaire numérique du créole haïtien : amateurisme ou labeur de haute exigence scientifique ?

[4] EDMÉE, Roody, 20 novembre 2016, Le National, Dictionnaire créole numérique : le poids des mots !

[5] BERROUËT-ORIOL, Robert, idem.

[6] BERROUËT-ORIOL, Robert (2014) Plaidoyer pour une éthique et une culture des droits linguistiques en Haïti, Montréal, 9 mai 2014, [En ligne] : http://www.berrouet-oriol.com/linguistique/amenagement-creole-et-francais#TOC-D-abord-la-notion-de-droits-linguistiques

[7] FRANCOIS, Pierre Enocque (2009). Système éducatif et Abandon social en Haïti. Cas des enfants et des jeunes de la rue, Thèse Pour l’obtention du grade de docteur de l’Université de Paris 10 Nanterre, Discipline : Sciences de l’éducation, Présentée et soutenue publiquement le 26 mai 2009. FRANCOIS, Pierre Enocque (2010). Politiques éducatives et inégalités des chances scolaires en Haïti. Editions de l’Université d’Etat d’Haïti, Port-au-Prince, Haïti. (2ème Edition, 2014).

[8] TARDIEU, Charles (2007). Le rôle du système éducatif dans la construction et la reproduction de la « culture de la corruption » en Haïti, Colloque Scientifique : Vers une stratégie nationale de lutte contre la corruption, Unité de lutte contre la corruption (ULCC), Karibe Convention Center, Port-au-Prince, Haïti, 20-23 août 2007.

[9] UNESCO (1998) Déclaration mondiale sur l’enseignement supérieur pour le XXIe Siècle : Vision et actions, [En ligne] : http://www.unesco.org/education/educprog/wche/declaration_fre.htm

[10] ROCHER, Guy, Re-définition du rôle de l’université, Montréal, l’Institut québécois de la recherche (IQRC), 1990.

[11] DOUCET, Hubert (2010) « De l’éthique de la recherche à l’éthique en recherche », Éthique publique [En ligne], vol. 12, n° 1 | 2010, mis en ligne le 10 mai 2011, consulté le 21 novembre 2016. URL : http://ethiquepublique.revues.org/88 ; DOI : 10.4000/ethiquepublique.88.

[12] VERGÈS, E. (2009) « Ethique et déontologie de la recherche scientifique, un système normatif communautaire », in: « Qu’en est-il du droit de la recherche ? », dir. J. Larrieu, éd. LGDJ 2009, p. 131.

[13] Voir: Faculté de Linguistique Appliquée (FLA) , site de l’Université d’État d’Haïti (UEH), [En ligne] : http://www.ueh.edu.ht/facultes/fla.php

[14] Fonds de la recherche en santé du Québec (FRSQ), 2003, Guide d’éthique de la recherche et d’intégrité scientifique, Fonds de la recherche en santé, Québec, p. 10.

[15] FRSQ: idem.