Réfléchir scientifiquement sur le créole

Réfléchir scientifiquement sur la langue kreyòl

Hugues Saint-Fort

New York, septembre 2015

 

De plus en plus de locuteurs haïtiens s’intéressent à leur langue maternelle, le kreyòl[1]. Certains font des efforts pour écrire leurs textes selon l’orthographe officielle qui existe, rappelons-le, depuis 1980. Ces locuteurs savent que, même si le kreyòl est leur première langue (L1) et qu’ils le parlent couramment, il leur est nécessaire d’apprendre à l’écrire ; d’autres prennent l’habitude d’écrire spontanément en kreyòl dans leurs échanges avec des amis, se donnant ainsi les moyens de maitriser rapidement l’écriture de leur langue maternelle ; d’autres encore se mettent à la pratique de la lecture créole ; certains se constituent en créolistes amateurs. Il y a parfois de bons amateurs : le livre de Jules Faine, Philologie créole : études historiques et étymologiques sur la langue créole d’Haïti (1937) révèle un brillant amateur bien qu’à l’époque les linguistes n’étaient pas aussi impliqués dans les recherches sur les langues créoles.

Cependant, il y a un autre groupe de locuteurs haïtiens qui ne font absolument aucun effort pour apprendre cette orthographe officielle. Cela fait de la peine de les voir écrire la langue créole comme l’écrivaient les colons français de Saint-Domingue au milieu du 18ème siècle, ou comme les Haïtiens du milieu du 19ème siècle ou du début du 20ème, c’est-à-dire une orthographe hautement irrégulière, incohérente, et désordonnée. Ils multiplient les lettres « c », « q », « x »,  qui n’existent pas dans l’orthographe officielle, ou le digraphe « in » pour rendre le son nasal [ĕ] ; par exemple, ils écrivent « zin » ou « min » au lieu de « zen » et « men ». Ce qui est dramatique, c’est quand il y en a qui en font une affaire personnelle, --mais là, c’est un cas pathologique-- se glorifiant d’écrire la langue du pays comme ils le veulent, alors qu’il s’agit de l’exigence normative de l’écriture d’une langue nationale. Heureusement qu’il n’existe qu’un tout petit groupe de ces locuteurs et qu’ils sont condamnés à échouer piteusement dans leur tentative de revenir à l’orthographe irrégulière, incohérente, et désordonnée d’avant la période de la systématisation de l’orthographe du créole haïtien qui a commencé à partir de la deuxième moitié du vingtième siècle, mais la limitation de leur nombre ne justifie pas qu’on doive tolérer ces contrevenants.

De plus, ce ne sont pas les questions d’orthographe qui apportent la preuve que la langue créole haïtienne a franchi un pas décisif dans son évolution vers un statut social plus conforme à sa situation de marqueur identitaire national et est devenue « une langue ». L’orthographe, on le sait, n’est pas la langue.

De toute façon, il est nécessaire que mes compatriotes comprennent ceci : Il est temps que certaines personnes cessent de dire n’importe quoi quand il s’agit de réfléchir sur la langue créole. Aucune personne sensée n’adoptera une telle position s’il s’agit des sciences biologiques, ou physiques ou chimiques. Pourquoi le fait-on quand il est question des langues créoles ou de la langue kreyòl haïtienne ? Nous devons bien nous mettre en tête qu’il existe une discipline scientifique appelée linguistique qui est enseignée à l’université et qui est définie comme la science du langage et des langues. C’est avec les méthodes et les principes de cette science que toutes les langues modernes et contemporaines sont étudiées. Il faut qu’il en soit de même pour le kreyòl puisque le kreyòl est une langue naturelle (humaine) comme toutes les autres. Pour un certain nombre de mes compatriotes, tous les Haïtiens peuvent donner leur avis ou écrire sur le kreyòl, quel que soit le point de la grammaire sur lequel on se penche. C’est leur langue et ils ont le droit de donner leur opinion. La langue n’appartient à personne en particulier. C’est une propriété collective. Il faut reconnaitre que sur ce point précis ils n’ont pas tout à fait tort. Déjà au début du siècle dernier, le célèbre linguiste suisse Ferdinand de Saussure (1972 : 30) [1916] avait déclaré à propos de la langue: «C’est un trésor déposé par la pratique de la parole dans les sujets appartenant à une même communauté, un système grammatical existant virtuellement dans chaque cerveau, ou plus exactement dans les cerveaux d’un ensemble d’individus, car la langue n’est complète dans aucun, elle n’existe parfaitement que dans la masse. »

C’est encore Ferdinand de Saussure (1972 : 21) [1916] qui a écrit ceci : « …dans la vie des individus et des sociétés, le langage est un facteur plus important qu’aucun autre. Il serait inadmissible que son étude restât l’affaire de quelques spécialistes ; en fait, tout le monde s’en occupe peu ou prou ; mais—conséquence paradoxale de l’intérêt qui s’y attache—il n’y a pas de domaine où aient germé plus d’idées absurdes, de préjugés, de mirages, de fictions. Au point de vue psychologique, ces erreurs ne sont pas négligeables ; mais la tâche du linguiste est avant tout de les dénoncer, et de les dissiper aussi complètement que possible. »

Cependant, il y a des limites à cette propriété collective dont nous parlions plus haut. S’il est vrai que le kreyòl appartient à tout locuteur haïtien, ce ne sont pas tous les locuteurs haïtiens qui sont qualifiés pour expliquer tel ou tel fait de langue, ou produire une cohérente et systématique description du kreyòl, ou présenter une construction théorique de la langue. Seul un/une linguiste est qualifié(e) pour donner de telles explications. La réflexion scientifique sur le kreyòl ou sur le français ou l’anglais est strictement l’apanage du linguiste car c’est lui qui est l’expert sur les questions de langue. Parler une langue ne fait pas d’un locuteur un expert de cette langue, tout comme parler le kreyòl ne rend pas le locuteur haïtien apte à réfléchir scientifiquement sur cette langue.     

La nature de la science

Les scientifiques partagent certaines croyances et attitudes fondamentales par rapport à ce qu’ils font et comment ils voient ce qu’ils font, la nature du monde et ce qui peut être appris sur ce monde. La science présume que les choses et les événements dans l’univers apparaissent selon des modèles consistants, compréhensibles à travers une étude attentive et systématique. …La science présuppose aussi que l’univers constitue, ainsi que son nom l’implique, un vaste et unique système dans lequel les règles de base restent les mêmes partout. La connaissance acquise en étudiant une partie de l’univers est applicable à d’autres parties… (Rutherford & Ahlgren 1990 : 3-4).   

Évidemment, la réflexion scientifique sur les langues et sur la langue kreyòl passe obligatoirement par la linguistique. La science constitue un processus de production de connaissance. Ce processus s’appuie d’abord sur des observations attentives de phénomènes naturels, puis sur la construction de théories qui viendront apporter  du sens à ces observations le plus souvent disparates. Quelle que soit la discipline, l’investigation scientifique suit les mêmes principes fondamentaux basés sur ce qui est connu comme la méthode scientifique, c’est-à-dire poser une ou des questions, faire des recherches de terrain, construire une hypothèse, tester cette hypothèse par des expériences, analyser les données recueillies et émettre une conclusion. Cette conclusion, à son tour, doit être vérifiée avec de nouvelles données et, si besoin est, modifiée pour tenir compte de ces nouvelles données.

Comme la physique ou les sciences biologiques, la linguistique s’occupe d’abord d’observer et de classifier des phénomènes naturels. Pour le linguiste, ces phénomènes sont constitués par les sons de la parole, par les mots, les langues, et les différentes façons par lesquelles les locuteurs utilisent la langue en société.        

Puis, comme tous les scientifiques le font, les linguistes bâtissent des hypothèses concernant la structure de la langue ou des langues et soumettent ces hypothèses à des tests, des expériences propres à la langue. Ils arrivent ainsi à fournir des explications aux nombreux phénomènes linguistiques observés.  Les linguistes utilisent aussi un vocabulaire spécialisé—comme tous les scientifiques le font pour leur discipline---qui n’est pas à la portée des non-spécialistes. Des termes tels que paire minimale, phonème, morphème, allomorphe, allophone, signifiant, signifié, phonologie, grammaire générative, grammaire universelle (GU), permutation, récursivité, théorie X-barre, structure de surface, structure profonde, neutralisation, analyse en constituants immédiats, rapports paradigmatiques, rapports syntagmatiques, syntagme, liage, spécificateur… font partie d’un immense vocabulaire technique difficile à comprendre si on n’a pas reçu de formation en linguistique. D’autres termes d’usage commun peuvent aussi acquérir une signification spécialisée qui n’a pas grand-chose à voir avec leur sens courant. C’est le cas de termes tels que : compétence, performance, signification, système, mouvement, ambiguïté, argument, gouvernement…

Au cours des dernières décennies, de nouvelles disciplines (sciences cognitives, neurosciences…) se sont approprié certains domaines de la linguistique et ont permis une connaissance encore plus approfondie du langage mais cela n’a pas empêché la linguistique de garder une place fondamentale dans l’étude des langues naturelles.

La linguistique et les langues créoles

Il n’existe pas UNE langue créole. Il existe DES langues créoles. Ces langues sont parlées principalement dans des groupes d’iles situées dans la Caraïbe et dans l’Océan Indien. Cependant, on en trouve aussi dans certaines régions d’Afrique et même d’Asie. Mais, c’est surtout en référence aux langues utilisées dans la Caraïbe et dans l’Océan Indien que les linguistes parlent de « créoles ». En effet, ces langues sont considérées comme les créoles classiques car ce sont elles qui ont laissé leurs noms à tout un nouveau groupe de variétés linguistiques Historiquement, ces langues ont émergé durant les dix-septième et dix-huitième siècles à la suite de l’expansion coloniale européenne et de la traite esclavagiste. Les linguistes identifient les langues créoles classiques en se référant à la langue lexificatrice qui est toujours une langue européenne (français, anglais, hollandais, espagnol/portugais). Par exemple, les linguistes considèrent la langue créole en usage à la Jamaïque comme un créole à base anglaise[2] tandis qu’en Haïti le créole utilisé (kreyòl) est un créole à base française. Les créoles ne sont pas mutuellement intelligibles même dans les cas où ils partagent la même langue européenne comme langue lexificatrice. Par exemple, le créole haïtien et le créole réunionnais sont tous deux des créoles à base française mais l’intercompréhension entre  locuteurs haïtiens et locuteurs réunionnais est loin d’être évidente.

La linguiste française Marie-Christine Hazaël-Massieux (2011) définit les « créoles à base française » comme des « langues dont la formation aux XVII-XVIII ème siècles s’enracine dans le français mais aussi dans d’autres langues, les langues des esclaves. Nées dans les contacts linguistiques, pendant les colonisations européennes, ces langues résultent donc d’interprétations et de réanalyses effectuées dans le cadre de communications essentiellement orales, en dehors de toute pression normative. » Les principales langues créoles à base française sont dans la Caraïbe : le créole haïtien, le créole martiniquais, le créole guadeloupéen, le créole st. Lucien, le créole dominiquais (de la Dominique), le créole guyanais… ; dans l’Océan Indien, le créole mauricien, le créole réunionnais, le créole seychellois…

La créolistique est une discipline universitaire qui utilise la linguistique pour étudier les langues créoles. Parmi les questions que se posent les linguistes créolistes, on peut souligner les suivantes : Qu’est-ce qu’une langue créole ? Quand ces langues sont-elles apparues ? Dans quelles conditions ? Où sont-elles apparues ? Quelle a été leur genèse ? Quelle est l’importance des études créoles et quelles relations entretiennent-elles avec la linguistique ? [3] Une langue créole est à l’origine une langue de contact. On appelle langue de contact toute langue utilisée systématiquement dans des contacts entre locuteurs dont les langues premières (L1) sont différentes (Matthews 1997). Il convient de rappeler ici l’importance des recherches de deux linguistes spécialisés en créolistique, Michel DeGraff du MIT et Salikoko Mufwene de l’Université de Chicago qui ont montré que les langues créoles ne sont pas des langues à part et sont loin d’être des langues « exceptionnelles ». DeGraff en particulier, dans un article célèbre, « Linguists’ most dangerous myth : The fallacy of Creole Exceptionalism » paru dans la revue (Language in Society, 34, 533-591) introduit et définit l’Exceptionnalisme créole (Creole Exceptionalism) comme « a set of beliefs, widespread among both linguists and nonlinguists, that Creole languages form an exceptional class on phylogenetic and/or typological grounds. It also has nonlinguists (e.g. sociological) implications, such as the claim that Creole languages are a « handicap » for their speakers, which has undermined the role that Creoles should play in the education and socioeconomic development of monolingual Creolophones. » Tout au long de l’histoire humaine, il y a eu des situations de contact qui ont généré des rapprochements entre locuteurs de langues différentes.  De plus, les langues créoles ont dépassé le stade de langues de contact pour devenir des systèmes linguistiques autonomes et institutionnalisés. Le créole haïtien par exemple possède des sources africaines et françaises mais il fonctionne comme un « système, c’est-à-dire un ensemble homogène d’éléments, dont chacun est déterminé, négativement ou différentiellement, par l’ensemble des rapports qu’il entretient avec les autres éléments. »       

Le domaine propre de la science linguistique

Le domaine propre de la linguistique comprend généralement les cinq disciplines suivantes : la phonologie, la morphologie, la syntaxe, la sémantique et la pragmatique qui est en fait une discipline récemment fondée. Elles représentent le cœur de la linguistique et fournissent l’ensemble du savoir que les locuteurs ont de la langue. C’est grâce à ce savoir que les sujets parlants sont capables d’énoncer des jugements sur la grammaticalité ou l’agrammaticalité[4] des phrases que nous entendons, sur leur ambiguïté, leur interprétabilité, etc.

A. Phonologie/ Phonétique

Il est important de tracer une distinction claire entre la phonologie et la phonétique. Alors que cette dernière s’occupe des sons de la langue parlée et étudie leur production, leur classification, leur combinaison, leur interaction et leur perception, la phonologie étudie les sons de la parole à un niveau plus abstrait. Faire de la phonologie, c’est étudier le système et les structures dans lesquels entrent les sons de la parole. Toute langue possède son propre système phonologique.  Le système phonologique du kreyòl diffère de celui du français. Décrire un système phonologique, c’est mettre en lumière, par commutation, les oppositions pertinentes dans cette langue. Ces oppositions sont réalisées par des unités phonologiques abstraites appelées phonèmes, conventionnellement notés entre deux barres obliques : // alors que les sons sont représentés entre crochets : [ ].

Il existe des variations de prononciation dans toutes les langues humaines connues mais elles sont le plus souvent ignorées des locuteurs lorsqu’elles ne gênent pas la communication. Par exemple, un Français ou un francophone qui entend le mot billet prononcé avec un « é » [bije] et qui plus tard entendrait le même mot prononcé cette fois avec un « è » [bijɛ] ne devrait pas réagir négativement car la communication ne serait pas perturbée.   

De même, pour un locuteur haïtien qui entend les deux phrases suivantes : li tonbe sou jenou li et li tonbe sou jinou li, il ne devrait pas y avoir de risque d’incompréhension car jinou et jenou sont des variantes d’un même mot.  

Même chose pour le locuteur haïtien créolophone qui entend les deux phrases suivantes : yo genyen lajan et yo ganyen lajan puisque genyen et ganyen sont des variantes d’un même mot.   

En revanche, pour ce même locuteur haïtien qui entend d’abord la phrase li gen bèt, puis cette autre phrase li gen tèt, la différence saute aux yeux. Le remplacement de la consonne /b/ par la consonne  /t/ produit tout de suite une différence de sens.  

C’est grâce à des analyses de ce genre que le linguiste arrive à mettre en lumière des traits qui sont dotés d’une fonction distinctive et permettent de comprendre le sens du message. Nous sommes alors dans le domaine de la phonologie qui est « l’étude des unités linguistiques abstraites à valeur signifiante, du système assurant la communication linguistique propre à un groupe d’individus. »   

Il existe une différence capitale entre son et lettre. Le son est un phénomène physique. C’est la réalité première de la langue. La lettre relève de l’écrit qui n’est qu’une représentation conventionnelle du son. En fait, un grand nombre de langues aujourd’hui ne sont pas encore écrites. Mais, cela ne les empêche pas d’être considérées comme des langues à part entière par les linguistes. Vers la fin du dix-neuvième siècle, afin de symboliser les sons du langage, des phonéticiens ont inventé à partir de l’alphabet latin, des signes graphiques qui représentent l’alphabet phonétique.

Dans l’alphabet phonétique, chaque signe ou symbole représente un seul son et réciproquement. L’alphabet phonétique le plus connu de nos jours est l’alphabet phonétique international (API) qui est devenu l’incontournable outil de présentation des données des langues étrangères.

Il est donc extrêmement important que tout étudiant en linguistique se familiarise avec les symboles de l’API et soit capable de les lire couramment. Précisons aussi que les symboles de l’API sont différents des symboles utilisés dans les systèmes orthographiques traditionnels de la plupart des langues. Par exemple, le système orthographique standard et officiel du créole haïtien en vigueur depuis janvier 1980 comporte des différences par rapport aux symboles de l’API. Ainsi, le symbole /ɛ/ en API est noté « è » dans le système orthographique standard et officiel, comme dans les mots lanmè, (« mer »),  pèsi  (« persil »), lanvè[5] (« inverse, revers »), boulvès (« problèmes »), ou bèbè (« muet »). Ou encore, le symbole /ɔ/ en API est noté « ò » dans le système orthographique standard et officiel, comme dans les mots koridò (« corridor »), bòpè (« beau-père »), (« or »), jefò (« effort »), gòj (« gorge »)…

C’est à cause des irrégularités énormes qui se trouvent dans certaines transcriptions graphiques  que les phonéticiens ont mis en place ce système. En effet, dans les transcriptions graphiques de nombreuses langues, il arrive souvent que le même son soit rendu par plusieurs graphies différentes. Par exemple, en français, le son [o] peut être rendu par les graphies ot comme dans mot, ou eau, ou aud, comme dans badaud, ou aux, ou tout simplement la lettre o ; inversement, toujours en français, une graphie peut comporter différentes réalisations phonétiques : par exemple, les graphies anc, dans le mot « blanc »,  an, dans le mot « mangue », ans, dans le mot « danse »,  em, dans le mot « embarras », ang, dans le mot « rang »,  en, dans le mot « enfin »  servent toutes à rendre la voyelle nasale du son [ã].          

Pour éviter ces irrégularités, les chercheurs qui ont créé l’orthographe officielle créole se sont démarqués systématiquement de l’orthographe  française. A la différence de l’orthographe  française plus ou moins étymologique, l’orthographe officielle créole est une orthographe phonologique dans laquelle il y a une correspondance terme à terme (c’est-à-dire biunivoque)[6] entre le son et la lettre.  

Par exemple, le son [k] s’écrit toujours avec la lettre « k ». Il n’est jamais rendu par la lettre « c » ou la lettre « q », comme c’est le cas en français. Le nom de la langue parlée par tous les Haïtiens nés et élevés en Haïti sera donc écrit « kreyòl ».

B.  Morphologie

La morphologie est cette branche de la linguistique qui s’occupe de la structure interne du mot et de ses parties signifiantes. Le mot n’est pas l’unité linguistique minimale dotée à la fois d’une forme et d’un sens. C’est le morphème qui joue ce rôle dans la description grammaticale d’une langue. Il est défini par les linguistes comme la plus petite unité linguistique qui possède une forme et un sens. On ne peut pas le diviser en unités plus petites dotées des mêmes propriétés. Prenons le mot lexical kreyòl : jouk qui signifie, entre autres, « poste » (français), dans l’expression « monte (pran) jouk ». On peut y ajouter : « e » qui le transforme en « jouke » (« se percher, se jucher pour dormir, en parlant d’un coq ») « Kòk la jouke sou branch bwa ki pi wo a » (Valdman et al. 2007) (Le coq s’est juché sur la plus haute branche de l’arbre) [ma traduction]. On peut encore faire précéder le mot « jouk » de : « de ». Au final, on parvient à obtenir : de-jouk-e, signifiant : quitter son perchoir (en parlant du coq). Kou l jou poul yo dejouke (Valdman et al. 2007 : 147). (A la levée du jour, les poules quittent leur perchoir) [ma traduction].      

Nous sommes ici en présence de trois morphèmes. Chacun des segments que nous venons de faire ressortir est porteur d’un sens. On peut donc diviser les morphèmes en deux classes bien distinctes : a) les morphèmes lexicaux, comme jouk : ils sont très répandus dans la langue et forment une liste ouverte ; b) les morphèmes grammaticaux, comme de, e. Ils ne sont pas très répandus dans la langue et forment une liste fermée. Dans cet exemple, ils constituent des morphèmes liés (préfixes et suffixes), c’est-à-dire qu’ils ne peuvent apparaitre qu’en compagnie d’un morphème autonome lexical.

A l’écrit, les frontières d’un mot sont habituellement délimitées par des espaces blancs. A l’oral, c’est beaucoup plus compliqué mais on peut faire intervenir une légère pause.

La notion de morphème est moins vague et beaucoup plus efficace que celle du mot dans l’analyse linguistique.

Comme en français, mais aussi comme en anglais, la structure interne du mot résulte généralement de deux procédés de formation différents : l’affixation (flexion et dérivation) et la composition.  

Le procédé de formation de mots connu sous le nom d’affixation réunit une racine ou base, c’est-à-dire un morphème lexical, et des affixes, c’est-à-dire des préfixes ou suffixes. Dans le verbe créole deklete, (ouvrir avec une clé), la racine kle est  précédée du préfixe -de et suivie du suffixe –e. Il y a composition quand deux unités qu’on peut retrouver dans d’autres contextes à l’état libre sont juxtaposées.

Les affixes sont toujours joints à une racine. Ce sont des morphèmes grammaticaux qui ne sont pas autonomes. Ils peuvent être préposés ou postposés à une racine Les affixes qui précèdent la racine sont appelés préfixes, ceux qui lui sont postposés sont appelés suffixes.

Quant à la composition, c’est un procédé de création de mots par réunion de plusieurs mots autonomes. Voici quelques exemples de mots composés en kreyòl :

Kòk graje : sorte de sucrerie courante en Haïti faite à partir de noix de coco râpée

Grenn vant : ami intime à qui l’on fait confiance

Grenn senk : brebis galeuse

Grenn kraze : brute

Pen mayi : céréale

Mare min : froncer les sourcils

Kouto operasyon : scalpel



NOTES

[1] Kreyòl est le nom donné depuis plus de trois siècles à la langue parlée par les colons européens de la colonie française de Saint-Domingue et par leurs esclaves africains. Il existe une abondante littérature sur cette dénomination dans la créolistique. Au départ, le terme a servi à désigner les Européens qui ont pris naissance dans les colonies pour les distinguer d’autres Européens qui sont nés, eux, dans la métropole. Puis, il a désigné tout ce qui était local : fruits, nourriture, plantes, animaux, etc. Dans une troisième étape, avec l’intensification de la traite négrière, on s’en est servi pour dénommer les esclaves africains nés dans la colonie par opposition aux esclaves africains nés en Afrique, transplantés à Saint-Domingue et appelés « bossales ». Ce n’est qu’aux alentours du milieu du 18ème siècle que la dénomination « créole » a été utilisée pour caractériser la variété linguistique largement en usage à Saint-Domingue tant dans les communautés des colons que dans les communautés des esclaves.  

[2] Soulignons que dans l’ile de la Jamaïque le nom donné par la population locale à la langue commune est celui de « patois » (patwa), terme français péjoratif désignant une variété inférieure parlée au sein d’une communauté.

[3] Voir mon article « Créolistique et littératures créoles » paru dans la revue Contemporary French and Francophone Studies, Vol.14, #3, June 2010, pp. 229-239. Routledge. 

[4] En linguistique, on dit d’une phrase qu’elle est grammaticale lorsqu’elle est conforme aux règles définies par la grammaire de la langue en question. En revanche, une phrase est déclarée agrammaticale lorsqu’elle n’est pas conforme aux règles énoncées par la grammaire de cette langue. Dans ce cas, cette phrase est précédée par un astérisque. La phrase créole    *Li renmen lan mont est agrammaticale parce qu’elle ne suit pas la règle de formation du syntagme nominal en créole haïtien qui veut que le déterminant défini soit postposé au nom.    

[5] Rappelons que « lanmè »  » est l’équivalent de « mer » et pas de «la mer ». On ne peut donc pas le traduire par « la mer ». C’est une unité lexicale kreyòl qui est formée par agglutination de l’article défini français « la » au mot « mer » et  ne peut en être séparée. Ces mots peuvent être suivis par des déterminants définis, ce qui est normal en kreyòl : « lanmè an », (la mer), « labank lan », (la banque), « legliz lan » (l’église), « lame a » (l’armée)…

[6] Les linguistes Arrivé, Gadet, et Galmiche (1986 : 94) dans leur ouvrage « La grammaire d’aujourd’hui » définissent la biunivocité comme la relation qui s’observe entre deux ensembles quand à chaque élément de l’un correspond un seul élément de l’autre et réciproquement. Il y a biunivocité entre l’ensemble des phonèmes du français et l’ensemble de leurs notations par les symboles de l’A.P.I.. En revanche, il n’y a pas biunivocité entre l’ensemble des phonèmes et l’ensemble de leurs notations par l’orthographe traditionnelle.


Pour lire la suite de cette étude, consulter le Pdf  joint plus bas. 

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Robert Berrouët-Oriol,
7 oct. 2015 à 13:49
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