L'au-delà social de la langue

L’au-delà social de la langue ou plaidoyer 

pour le plein respect des droits linguistiques


Par Roody Edmé

Le National

Port-au-Prince, 11 juin 2017



L’auteur - Roody Edmé est professeur d'histoire et de littérature contemporaine. Chroniqueur à Port-au-Prince du quotidien Le National, il est actuellement rédacteur en chef adjoint de la revue franco-haïtienne Conjonction. Collaborateur en Haïti de l'Agence en ligne AlterPresse, il est  également l’un des éditorialistes de la revue du CRESFED, Rencontre. Membre fondateur de l'Association pour la promotion des littératures antillaises ASCODELA, il a participé à la rédaction de notes critiques sur une centaine de romans caribéens. 



Au rendez-vous littéraire, « Livres en folie », le lecteur peut, sous une avalanche de titres, trouver quelques pépites qui feront briller encore plus ses matinées d’été. C’est le cas de l’intéressant ouvrage de Hugues Saint-Fort et de Robert Berrouët-Oriol intitulé « La question linguistique haïtienne / Textes choisis ». Voilà un livre qui vaut bien le détour ! Paru aux Éditions Zémès, ce recueil qui est une compilation d’articles scientifiques autour de la problématique de l’aménagement linguistique en Haïti pose les fondamentaux d’un vrai débat autour de la question des langues en Haïti. Nos deux auteurs y abordent les questions liées au système d’écriture, d’orthographie et de grammaire de la langue créole ; la genèse de notre langue mère ; l’impact des schèmes sociaux sur nos comportements linguistiques ; la question prioritaire des droits linguistiques et son corollaire ; la mise en route des grands chantiers de l’aménagement linguistique ; les systèmes linguistiques, la « traductologie » et les études de terminologie ; le rôle stratégique de l’Académie créole dans la perspective d’une future loi d’aménagement des deux langues officielles reconnues par notre charte fondamentale.


Les textes sont lestés de tout vocabulaire trop spécialisé pour permettre au lecteur citoyen de s’informer et de comprendre ces questions vitales pour la refondation de l’éducation en Haïti et la liberté d’expression de tous les locuteurs haïtiens.


Ainsi Berrouët-Oriol et Saint-Fort veulent-ils par leurs travaux scientifiques vulgarisés dans ce recueil faire participer le grand public, la société civile en général à ce débat linguistique vital, mais trop souvent occulté dans un environnement peu propice aux discussions académiques tant il y règne parfois une intolérance outrée. Ils attirent notre attention sur l’urgente nécessité de réorganiser l’espace linguistique haïtien dans une perspective innovante, c’est-à-dire dans le respect des droits linguistiques de chacun.


 Les paradigmes de l’exclusion


 Le projet de nos deux spécialistes se définit clairement au fil des articles sélectionnés : susciter un débat, au mieux attirer l’attention d’une majorité de lecteurs sur une question combien épineuse, mais incontournable à savoir la nécessité d’un lieu linguistique convivial de cohabitation entre nos deux langues. Et cela en rapport direct avec le développement d’Haïti.


 Faire décoller ce pays ne se résume pas seulement à la création d’emplois : c’est l’ensemble des paradigmes qui génèrent l’exclusion qu’il faut changer. À fortiori la marginalisation du créole participe de ce rejet du « pays en dehors » et de l’enfermement de la langue dans une sorte de ghetto linguistique. Et tout contrat social qui ne prendrait en compte ces données essentielles est condamné à la reproduction du même.


Il faut des décisions d’État avant qu’il ne soit trop tard. Il faut pour Robert Berrouet-Oriol une institutionnalisation et une gestion étatique rationnelle de la question linguistique comme cela se légifère dans d’autres pays.


L’intérêt de cet ouvrage réside dans le dépassement des vieilles querelles Créole versus Français dans la mesure où les auteurs assument l’entièreté de notre patrimoine historique et culturel. Ils osent affirmer ce qui est loin d’être une évidence pour d’autres grands linguistes militants que la langue française « brunie sous le soleil » est une donnée essentielle de cet héritage multiculturel qu’il ne faut nullement appauvrir.


Ce qui cependant est insupportable, c’est la minorisation institutionnelle de la langue créole et, tant qu’elle continuera d’exister ce pays passera à côté de son dessein d’émancipation.


 Il s’agit tout simplement de reconnaître que la créolité est un des fondamentaux de l’histoire de ce peuple et un pilier essentiel à son épanouissement et à sa projection dans le monde.


Les auteurs pointent du doigt l’insuffisance pour ne pas dire l’inexistence de provisions constitutionnelles au regard de l’aménagement linguistique. Cette carence légale est en phase avec le déni des droits linguistiques de l’ensemble des locuteurs haïtiens.


Sans procès en sorcellerie


Selon nos deux spécialistes, les nombreuses réformes éducatives qui se chevauchent dans le système seront autant d’exercices en futilité tant que ne seront pas posées sereinement les bases juridiques de la révolution linguistique. Hugues Saint-Fort est persuadé que la refondation de l’École haïtienne ne peut se concevoir uniquement en termes de bâtiments à construire. Il faut « libérer la problématique des langues de l’enfermement idéologique dans lequel elle est régulièrement enchaînée par certains discours identitaires, sectaires et populistes ». Il s’agira plutôt « d’aménager les deux langues officielles d’Haïti dans l’espace public des relations entre l’État et les citoyens… et dans la totalité du système éducatif », selon les rédacteurs de cet intéressant recueil.


Michel Launey, directeur du centre d’Études des langues indigènes affirmait dans le numéro 27 de la revue française des Sciences humaines : « il y a des manières de vivre le bilinguisme, voire le plurilinguisme, qui sont très apaisées. En revanche de mauvaises conditions faites aux groupes de locuteurs sont une potentielle source de conflits ». Pour ce professeur de linguistique, la langue est un terrain sensible, qui se prête aux idéologies les plus radicales : « Les gens qui s’opposent à une langue dominante peuvent vite déraper dans la haine de l’autre… l’intervention du linguiste peut leur montrer que leur langue et la langue dominante est un système de signification qui exprime la diversité du monde et des cultures ».


 L’intervention du linguiste dans ce type de situation ne serait donc pas que technique ; elle tendrait aussi à pacifier le rapport que les gens entretiennent avec leur langue.


Les combats linguistiques réussis le sont sur une base scientifique et culturelle. Le débat est ouvert. Ces textes choisis dans une perspective pédagogique viennent jeter un pavé dans la mare de nos conforts académiques et/ou nos certitudes idéologiques.


Certes il existe moult approches de cette question sensible, mais l’essentiel c’est qu’on puisse en débattre dans l’intérêt commun en profitant de l’apport scientifique et pédagogique de nos différents spécialistes.