Un corpus de discours scientifiques sur le créole

Un corpus de discours scientifiques sur le créole

 

Par Leslie Péan

Économiste et historien

 

Article paru à Port-au-Prince le 16 juin 2017

sur le site AlterPresse

 

 

« LA QUESTION LINGUISTIQUE HAÏTIENNE / TEXTES CHOISIS »

Robert Berrouët-Oriol & Hugues Saint-Fort

Éditions Zémès

288 pages

Port-au-Prince

Juin 2017

  

Originaire d’Haïti, Leslie Jean-Robert Péan a fait ses études supérieures d’économie en France et aux USA. Il a travaillé à la Banque mondiale à Washington où il s’est occupé entre autres du développement économique et de la création d'emplois. Spécialiste des questions économiques, historiques et politiques haïtiennes, il a écrit en 1982 la section sur Haïti du History of Political Parties in Latin America publié par Greenwood Press. Journaliste, Péan a publié de nombreux articles dans les journaux haïtiens Le MatinHaïti-ObservateurLe NouvellisteCollectifs paroles et dans des journaux étrangers dont Uno Mas Uno au Mexique et Le Monde diplomatique en France. À son actif, Leslie Péan a neuf ouvrages dont quatre écrits entre 2003 et 2007 sur l’économie politique de la corruption en Haïti de 1791 à 1990. Deux autres ouvrages ont été consacrés à la genèse de l’État haïtien (2009) et à la grève des étudiants de 1960-1961 en Haïti (2010). Leslie Péan a rédigé avec Kettly Mars un roman intitulé « Le prince noir de Lilian Russell » (2011). Ses deux derniers ouvrages traitent d’Anténor Firmin (2012) et des rapports haïtiano-dominicains (2014). 


Au fil des années, nous sommes intervenus sur les questions linguistiques et sur le créole en quelques occasions. D’abord en écrivant un texte d’économie en créole pour la revue Sèl intitulé "Kèk nòt sou bilans péan pandan diktati Divalié yo (1957-1975)" (SÈL, journal ayisyen aletranje, no 30-31, Brooklyn, New-York, 1976). Par la suite, nous avons publié douze articles sur cette question entre 2013 et 2016. 

§  Économie d’une langue et langue d’une économie, Le Nouvelliste, 25 février 2013.

§  Retour sur l’article « Économie d’une langue et langue d’une économie » (première partie), AlterPresse, 25 mars 2013.

§  Retour sur l’article « Économie d’une langue et langue d’une économie » (deuxième partie), AlterPresse, 26 mars 2013.

§ Marasme économique, transmission des savoirs et langues (texte en sept parties), AlterPresse, 23, 25 mai, 1, 3, 7,    9, 11 juin 2013.

§ Le danger d’une approche superficielle d’une question complexe (première partie), Le Nouvelliste, 14 avril 2016.

§ Le danger d’une approche superficielle d’une question complexe (deuxième partie), Le Nouvelliste, 15 avril 2016.


Bien qu’Haïti n’ait que deux langues officielles, elle est devenue une vraie tour de Babel où règnent la confusion, la médiocrité et le brouhaha. On entend des expressions qui viennent de nulle part. Un sénateur lisant un texte en français n’arrive pas à lire l’article IV. Il dit plutôt article YVES. À cette anecdote authentique, une infinité de plaisanteries va se greffer. Par exemple, quand par la suite, on présente au sénateur un texte avec le nom d’une demoiselle, Yveline, il décide de la nommer Katline en précisant qu’il ne sera pas pris deux fois au même piège. Un autre sénateur fait des entorses à la syntaxe française en déclarant « Où vont-nous ? »[1] et cela porte l’assistance à se demander s’il n’est pas mieux de faire les débats en créole au Parlement, dans l'Administration publique, les tribunaux et les institutions d'enseignement. La solution créole est présentée comme un fourre-tout où on peut tout dire, n’importe comment, sans règles et sans grammaire, etc. On entend des gens dire : « bagay la t ap bagay, li bagay li ».  

Ce triomphe du nivellement par le bas et de la médiocrité annonce-t-il la disparition de l’entité haïtienne ? Dans tous les cas, s’il faut se référer à la tour de Babel de la genèse biblique, c’est dans et autour de la langue que les divisions se créent et empêchent les grandes conquêtes. La conscience de ces enjeux nous a fait écrire : « Seul un discours critique sur le créole haïtien peut aider ses véritables défenseurs à dresser les balises capables d’en empêcher une dénaturation populiste. Dans le système qui prédomine chez nous depuis deux siècles, le faux a souvent triomphé sur le vrai pour des raisons bassement mercantiles. Et c’est par le biais de la dénaturation du vrai que cela se produit. Là est la note dominante de notre profond mal-être de peuple. Une tendance lourde qui s’exprime et s’enracine dans la conception du chen manje chen »[2]. 

Essentiellement, tout en n’étant pas spécialiste des questions linguistiques, nous sommes conscients de l’interdépendance des choses et, à partir de la parole citoyenne ordinaire, nous comprenons bien que l’étroitesse d’esprit bloquant toute connexion avec ce qui est extérieur à son champ de compétences ne peut qu’aboutir à de la stagnation et à de la décadence. Devant les dérapages constatés à la radio et dans les réseaux sociaux au niveau du langage créole utilisé, nous cherchons une vision des choses qui soit moins artificielle. Tankou tè sèk ap chèche lapli. C’est donc avec un grand plaisir que nous accueillons la pensée de discours spécialisés qui ont beaucoup mûri sur les questions de linguistique et du créole en Haïti.   


« LA QUESTION LINGUISTIQUE HAÏTIENNE / TEXTES CHOISIS »

En plus de l’ensemble préfaciel constitué par le propos liminaire de Michaëlle Jean (Secrétaire générale de la Francophonie) et un avant-propos de Charles Tardieu (Directeur des Éditions Zémès), ce nouvel ouvrage consacré à la question linguistique en Haïti comprend seize textes de Robert Berrouët-Oriol et douze textes de Hugues Saint-Fort.  

À travers leur lecture, on constate que la question linguistique est d’une telle ampleur qu’elle ne peut être reléguée aux seuls linguistes. Il faut des économistes, des juristes, des sociologues, des politologues, des médecins, des agronomes, des experts de toutes les sciences sociales pour la résoudre effectivement sans que la société ne fasse un nivellement par le bas. Cette nécessaire vue d’ensemble est donnée dès le départ par Hugues Saint-Fort pour permettre au lecteur d’avoir cet esprit critique et la rigueur de pensée qui lui sont nécessaires afin qu’il soit capable de penser par lui-même. L’identité collective haïtienne est multiple dès les origines. Elle n’exclut pas le français bien que pour la majorité de la population, c’est le créole qui remplit le rôle symbolique de cette identité.

À l’opposé des conversations de comptoir qui ne se comptent plus sur le créole, le mérite de Robert Berrouët-Oriol et de Hugues Saint-Fort est de relever le niveau des débats en amenant de la qualité et en invitant à la délibération. Tous ceux qui s’intéressent à la problématique de la langue en Haïti trouveront dans cet ouvrage des éléments pour une approche scientifique des règles qui doivent être formulées et appliquées pour une solution rationnelle de la question. Les auteurs secouent le carcan des arguties. Qu’il s’agisse de l’orthographe ou encore de la grammaire créole, ils prônent une stricte régulation et une approche concertée guidée par des choix stratégiques, géopolitiques et macroéconomiques nationaux.

L’ouvrage aborde de manière très naturelle et avec un exemplaire souci de vulgarisation la question linguistique en faisant un état des lieux et en établissant des perspectives pour l’avenir, en particulier un « Plaidoyer pour la création d’une Secrétairerie d’État aux droits linguistiques en Haïti ».  Il évoque avec force conviction le rôle de l'environnement éducatif ainsi que l'intérêt d'un accompagnement social cohérent et respectueux. Il revendique les droits linguistiques des citoyens qui impliquent un droit de regard sur la société et surtout un droit d'agir sur leurs conditions. 

La pertinence de cette publication est surtout dans son illustration de l’indispensabilité des interventions régulatrices de l’État appelé à mettre en œuvre une véritable politique linguistique nationale ciblant les deux langues officielles du pays. En plus du créole et du français, le plurilinguisme est essentiel à Haïti avec l’émigration en République Dominicaine et en Amérique latine créant des hispanophones d’un côté et l’émigration aux États-Unis et dans les pays anglophones de l’autre. Discutant de cette situation en 2012, Robert Berrouët-Oriol met en garde contre le populisme qui s’est infiltré dans les questions linguistiques pour les faire dériver en obstacles au projet de création d’une société démocratique où tous ont les chances égales. « De ce point de vue, dit Robert Berrouët-Oriol, il est également essentiel de rompre avec un certain "aventurisme linguistique" en contribuant à libérer la problématique des langues en Haïti de l’enfermement idéologique dans lequel elle se trouve régulièrement enchainée par certains discours identitaires, sectaires et populistes, invariablement « fondamentalistes » et giratoires, pour enfin, aux portes de 2012, oser passer à l’essentiel »[3]. La politique linguistique pour un développement d’Haïti devra tenir compte de cette diaspora qui contribue à près d’un quart du produit intérieur brut (PIB).

Hugues Saint-Fort fait l’historique de la graphie du créole haïtien et de son évolution mais aussi de celui des autres créoles, en particulier ceux de la Caraïbe. « En fait, l’abandon de la graphie étymologique remplacée par une graphie phonético-phonologique dans tous les créoles à base française ne s’est pas fait sur le même rythme dans tous les créoles »[4]. Par exemple nous voyageons dans l’imaginaire avec le mot « doubout » employé par le poète Oswald Durand dans son beau poème créole de 1883 dénommé Choucoune. La coloration spéciale du mot « doubout » dans la phrase « Li gangnin tété doubout » varie selon celui qui le prononce. Quelle musicalité, surtout si le poète en a connu les chatoiements qui lui ont donné une signification privée. Alors c’est le coup de foudre. De quoi faire tomber toutes les inhibitions. Érotique ! 

Un ouvrage qui donne vie aux idées

Les auteurs développent une lecture résolument critique des balbutiements de la politique linguistique en Haïti en spécifiant qu’elle ne se résume pas simplement à la création d’une Académie créole comme certains le prétendent. À ce sujet, les auteurs sont d’une cohérence qui apparait pleinement dès la première lecture. La réflexion est extrêmement documentée. Les références sont nombreuses et vont de Ferdinand de Saussure et Pierre Bourdieu à Jules Faine, Suzanne Sylvain et Yves Dejean. Les linguistes américains et haitiano-américains ne sont pas laissés sur le bord du chemin. Ainsi on retrouve Albert Valdman, Noam Chomsky et Michel DeGraff.

Plusieurs questions unifient les analyses de ces deux experts parmi lesquelles nous retenons les deux plus importantes : pourquoi le créole ? Quelles sont les meilleures institutions publiques capables d’assurer sa promotion et sa régulation ? Hugues Saint-Fort déboulonne dans trois textes en créole les mythes et croyances assez répandus dans certains milieux selon lesquels « kreyòl ayisyen pa gen gramè » ou encore « kreyòl ayisyen se yon dyalèk lang franse ». Dans « Kèk mit sou lang kreyòl ayisyen ki dwe disparèt », il déconstruit avec une certaine jubilation trois autres mythes tout comme il répond à douze questions pertinentes sur le créole et la linguistique. Tout en soulignant l’importance d’initier une gouvernance dans le domaine linguistique, ses arguments démontrent que le renouvellement de la pensée dans ce domaine ne peut être laissé aux seuls linguistes.

En un regard critique sur les campagnes d’alphabétisation des trente dernières années, Robert Berrouët-Oriol cite le linguiste Renauld Govain, Doyen de la Faculté de linguistique et auteur de « Dix nouvelles années d’alphabétisation en Haïti : quel bilan tirer ? » paru en septembre 2005 dans Le Nouvelliste. « Bien au fait de l’échec des trente dernières années en alphabétisation, il pose sans complaisance que les "campagnes d’alphabétisation constituent une machine à fabriquer des illettrés", en particulier lorsqu’elles sont dévoyées par un pouvoir d’État populiste et démagogique comme c’était le cas durant les présidences de Préval et d’Aristide »[5]. Il faut une décentralisation effective d’une part et un transfert de compétences éducatives aux communes d’autre part. Deux éléments qui vont à l’encontre de la politique absolutiste et irresponsable dans laquelle le président de la république pilote tout et fait tout.

Enfin, la richesse du regard porté par Robert Berrouët-Oriol dans les cinq chapitres consacrés à la création terminologique est particulièrement stimulante. L’évolution et la variété des mots sont étudiées pour empêcher que des pratiques langagières erratiques aboutissent à l’ambiguïté et au chaos lexical. La recherche est extrêmement fouillée.

Infatigables chercheurs, Robert Berrouët-Oriol et Hugues Saint-Fort ont produit un outil de référence dans le combat pour faire échec au complot contre la qualité. Nous recommandons vivement la lecture de cet ouvrage qui analyse de manière pertinente, et parfois à contre-courant de la pensée dominante de certains linguistes, la situation du créole et les défis linguistiques auxquels Haïti est confrontée.

 



NOTES


[1] Parlement : Les débats doivent-ils se tenir en créole ou en français ?,  Rezonodwès, 20 mars 2017

[2] Leslie Péan : « Marasme économique, transmission des savoirs et langues (degi) », AlterPresse, 7 juin 2013.

[3] Robert Berrouët-Oriol : L’école en créole, en français, dans les deux langues ? État de la question et perspectives », Montréal et Port-au-Prince, CIDIHCA et Éditions Zémès, 2017, p. 46 - 47

[4] Hugues Saint-Fort : « L’écriture des créoles à base française : convergences et divergences », p. 93. 

[5] Robert Berrouët-Oriol : « Aménagement du créole et du français - Plaidoyer pour la création d’une Secrétairerie d’État aux droits linguistiques en Haïti », p. 261.