Le malaise curriculaire de l’école haïtienne


Le malaise curriculaire de l'école haïtienne :

état des lieux et perspectives


Par Pierre-Michel Laguerre

Consultant senior en éducation

Enseignant-chercheur (UPSAC, Haïti)


« Dans le continuum des acceptions depuis le Moyen Âge jusqu'à aujourd’hui, le concept de

curriculum s’est élargi jusqu’à devenir presque synonyme des termes « vie » et « éducation » ».

Lafortune Louise, Ettayebi Moussadak, Jonnaert Philippe (Sous la dir.),

Observer les réformes en éducation, 2007 (PUQ)

  

Résumé

La Réforme Bernard de la fin des années 1970 situe l’avènement d’un curriculum moderne dans le système éducatif haïtien. L’idée d’une cohérence interne semble aller de soi si l’on tient compte de la démarche systémique envisagée.  En effet, le tout devrait s’inscrire dans un continuum allant de la préparation de l’enfant dès le préscolaire jusqu’à sa sortie de l’école secondaire. C’est donc autour d’un curriculum unifié que devrait se manifester cet enjeu de continuité de la formation. Or, le système éducatif haïtien, partagé entre deux paradigmes que sont les Programmes par objectifs (PPO) et l’Approche par les compétences (APC), vit une malaise curriculaire. Un plaidoyer est fait dans l’optique d’arrêter le choix curriculaire de l’école haïtienne sur l’APC.


  

Introduction

L’histoire du curriculum dans le système éducatif haïtien a suivi une trajectoire quasi analogue à celle de la plupart des systèmes éducatifs tant dans les pays du Nord que ceux du Sud. En effet, les programmes d’études et/ou de formation organisés sur la base de l’entrée par les contenus ont constitué la base matérielle, pédagogique et méthodologique des actions didactiques, et donc des enseignements et des apprentissages scolaires de par le monde et pour une très longue période. De ces programmes centrés sur le savoir encyclopédique, généralement théorique et ésotérique, on est passé progressivement aux programmes centrés sur les objectifs pédagogiques. Si, aujourd’hui, la tendance mondiale se tourne de plus en plus vers une adhésion assez large à l’Approche par compétence (APC), comme c’est d’ailleurs le cas en Haïti, il n’en demeure pas moins vrai que l’accord est loin d’être parfait.

 

La structure du texte, en quatre parties, vise dans un premier temps à fournir une vision d’ensemble de la la Réforme du système éducatif haitien qui a vu l’émergence d’un curriculum moderne. Les autres parties feront ensuite une analyse de la cohérence du curriculum des différents cycles de l’éducation en Haiti à travers une déclinaison des points suivants :  

 

*  présentation de la situation  respective des curriculums de l'enseignement préscolaire, fondamental et secondaire à Haïti;

 

*    mise en évidence de l'articulation entre les curriculums  des différents cycles de l'éducation haïtienne pré-universitaire;

 

*     analyse  des enjeux de l'introduction de l'approche par compétence dans le système éducatif haïtien.

 

 

Vue d’ensemble de la situation des curricula en Haïti : un survol de l’existant

Il faut faire remonter le processus de mise en place des curricula  dans le système éducatif  haïtien de la période de la fin des années 70, processus qui se poursuit encore  de nos jours. A cet effet, l’un des apports importants de la réforme Bernard de 1982 en matière de curriculum a été la rédaction progressive de programmes officiels selon la pédagogie par objectifs (PPO). Les programmes d’études proposés dans le plan de Réforme, promulgués officiellement par le décret du 6 mars 1990 et distribués incluent les données suivantes :

 

*    au niveau préscolaire, un curriculum national préparé par l’Institut pédagogique national (IPN) pour l’éducation préscolaire entre trois (3) et cinq (5) ans.

 

*    au niveau fondamental, il existe six documents de programmes, un par niveau pour les six (6) années des deux premiers cycles du fondamental et couvrant toutes les matières enseignées (datant de 1978/1979 et promulguées en 1990) ; et vingt-six documents pour le troisième cycle du fondamental soient les 7e, 8e, 9e années. Ces documents sont répartis par matière et par niveau. Les documents disponibles sont le français, le créole, l’anglais, l’espagnol, les mathématiques, les sciences expérimentales, les sciences sociales (sauf pour la 9e année), l’ITAP (Initiation à la technologie et aux activités productives) et l’éducation physique et sportive.  Jusqu’à cette date, il n’y a aucun programme ou document préparé pour le nouveau secondaire (10e à 12e années).

En bref, le programme par objectif de l’école haïtienne est constitué de huit (8) disciplines qu’on doit enseigner au niveau des trois (3) premiers cycles de l’enseignement fondamental. Pour chacune d’elles, on y retrouve plusieurs thèmes d’études et plusieurs objectifs généraux bien définis. Un plan d’études prescrit le volume horaire alloué à chacune d’elles pour une semaine fixée à 24 heures.

Sur le plan du discours officiel entourant la mise en œuvre de la réforme, la priorité était accordée, à court terme, à l’Enseignement fondamental. Pour l’implantation du curriculum issu de la Réforme Bernard, il était prévu le schéma classique qui débute par l’expérimentation et, après corrections et améliorations, passe par la révision pour l’extension avant d’arriver à la généralisation. C’est ainsi que pour les programmes de 1e année du 1e cycle, l’expérimentation eut lieu à partir d’octobre 1980, l’extension en octobre 1981 et la généralisation à partir d’octobre 1982.  De plus, une place importante fut accordée à la formation des maîtres dont leur rôle était consideré comme « fondamental pour obtenir des resultats qualitatifs appréciables ».

Quant au curriculum du secondaire qui ne faisait pas l’objet de préoccupation lors de la Réforme Bernard, il était resté longtemps confiné dans la vieille structure du baccalauréat traditionel français  divisé en sections (lettres classsiques et modernes, sciences pures et mathématiques) avec des programmes articulés autour de listes de contenus. Progressivement, on s’est aligné sur les Programmes par objectifs (PPO) de l’Ecole fondamentale pour s’orienter aujourd’hui vers des programmes d’études basés sur l’Approche par compétences (APC).

On peut aussi verser dans le dossier couvrant l’existant curriculaire du système éducatif haïtien :

 

1.     le programme d’Education à la citoyenneté (2000), conçu et élaboré par la Direction du Curriculum et de la Qualité du Ministère, selon l’APC mais qui, malgré une recommandation formelle du Ministre d’alors,  n’a jamais été mis en œuvre dans les écoles.

 

2.     le programme accéléré (2001) destiné aux surâgés[1], conçu et élaboré par la Direction du Curriculum et de la Qualité et la Direction de l’Enseignement fondamental selon les orientations du PPO. Ce programme qui aujourd’hui, est utilisé pour le Programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire (PSUGO), propose certains éléments de compétences à atteindre par l’élève ;

 

3.     le cursus de formation initiale des enseignants du Centre de Formation de l’Enseignement Fondamental (CFEF), régi par un programme basé sur l’APC ;

 

4.     la formation continue des enseignants, également structurée sur les bases de l’APC, telle que actualisée dans les annexes 1 (programme de formation disciplinaire) et 2 (programme de formation professionnelle) du PNFEF (Programme National de Formation des Enseignants du Fondamental) (2002).

Le tableau actualisé des curricula élaborés dans le système éducatif haitien de la Réforme Bernard à nos jours se présenterait, selon certaines données disponibles, ainsi :

Tableau des curricula en vigueur dans le système éducatif haitien

 

Curriculum

Niveau

Approche

Année

Observations

Préscolaire

1e à 3e année

Objectifs

Compétences (voir une note dans les

Observations)

1982

 

2015

Un  tout nouveau curriculum basé sur l’APC s’appliquera dès cette année dans 10000 écoles

Fondamental

1e à 9e année AF

Objectifs

1981

Toujours en vigueur dans le système éducatif

Secondaire traditionnel

3e  Secondaire à Philo

Objectifs

 

D’abord axé sur les contenus, puis vers les objectifs

Nouveau secondaire

Secondaire 1 à Secondaire 4

Compétences

 

Généralisation Secondaire 1 Septembre 2015

Education à la citoyenneté

1e à 9e année AF

Compétences

2001

Jamais mis en œuvre dans les écoles

Accéléré

1e à 6e année AF

Objectifs

2001

Utilisé dans la formation des sur-âgés et dans le PSUGO

Formation initiale des enseignants du fondamental[2]

1e à 4e année

Compétences

 

Ce curriculum régit la formation au CFEF

Formation continue des enseignants et inspecteurs du fondamental

Non diplômé/

Détenteur d’un diplôme de formation initiale

Compétences

2002

 

 

Cette pluralité de curricula entraîne dans le système éducatif haïtien une situation d’hésitation ou de confusion proche d’une « crise curriculaire ». Une harmonisation des différentes approches pédagogiques serait donc nécessaire s’il devait y avoir une congruence des curricula avec les finalités et les orientations majeures à donner au système éducatif haïtien, comme le préconise d’ailleurs le Plan opérationnel (PO, 2010-2015) reprenant en cela le Rapport du Groupe de travail sur l’éducation et la formation (GTEF, 2010).

 

Présentation de la situation du curriculum de l’enseignement préscolaire

 

Élaboré au début des années 1980, le curriculum préscolaire officiel prévoit trois années de scolarisation pour les enfants de 3 à 5 ans. Dans ses grandes orientations, le curriculum du préscolaire avait des préoccupations fortement sociales et éducatives. Il était question d’une part, d’offrir des opportunités de formation, aux différentes couches sociales du pays dans une perspective devant favoriser l’égalisation des chances tout au long de la scolarisation ultérieure.  Et, d’autre part,  dans une démarche de préparation à recevoir la formation donnée par l’Ecole fondamentale, de « contribuer au développement de la personnalité de l’enfant sous toutes ses formes (corporelle, affective, intellectuelle et sociale) en :

*    maintenant notamment sa santé par une nutrition équilibrée ;

*    favorisant l’acquisition de bonnes habitudes d’hygiène ;

*    développant ses habiletés visuelles, auditives et motrices ;

*    l’entraînant à l’usage de ses différents moyens d’expression ».[3]

 

Devant être dispensée dans les jardins d’enfants, les écoles maternelles et les Centres intégrés de nutrition et d’éducation communautaire, l’éducation préscolaire, qui ne devrait pas comporter d’initiation ni à la lecture, ni à l’écriture, se voit assigner comme périmètre de formation deux sortes d’activités : les activités de préapprentissage et les activités d’éveil.

 

Sur le terrain de la pratique, on a tout d’abord assisté à une récupération du sous-secteur par l’enseignement privé qui a ouvert les premiers Jardins d’enfants, faute d’une réelle prise en charge par l’Etat, qui n’en a pas fait un ordre d’enseignement obligatoire bien que reconnu officiellement avec un appui instrumental de régulation qu’est le curriculum.

 

Mais, n’étant pas diffusé de façon systématique, on n’est pas en mesure d’affirmer qu’il était réellement appliqué dans les établissements et les classes préscolaires. Les matériels d’accompagnement sont développés par des acteurs privés et la détermination de leur qualité est laissée à l’appréciation des enseignants et des directeurs d’écoles. Révisé et réédité en 2001 par les soins du Bureau de gestion de l’éducation préscolaire (BUGEP) du Ministère de l’éducation, la nouvelle version de ce curriculum « a constitué, selon Evelyn Margron (2014)[4], jusqu'à présent le matériel de base utilisé par une grande majorité des Jardins d’enfants haïtiens comme guide et document d’orientation ». Toutefois, cette situation n’a pas empêché la prolifération d’un bon nombre de curricula sur le marché du préscolaire (voir Evelyn Margron (op.cit.)).

 

Tout ceci ne peut que renforcer l’idée de la faiblesse de la gouvernance du système éducatif soulevée dans la plupart des documents (PNEF, SNAEPT, PO) qui ont suivi la Réforme Bernard et un besoin de refondation de l’école haïtienne, donc de son curriculum à la base.


Éléments d’analyse pour un renouveau de l’éducation préscolaire

Réformer le curriculum à la base demeure certainement un enjeu de taille pour le système éducatif haïtien dans une situation de « crise curriculaire ».  A cet effet,  les différentes analyses conduites par E. Margron (op.cit.) sur les curricula existants sont nettement éclairants pour comprendre l’urgence et la nécessité d’une telle entreprise.  Tout d’abord ce sont les principes fondateurs de ces curricula qu’elle met en cause. Parlant du programme du MENFP, elle dénonce le focus mis sur « le développement cognitif » et le peu de place accordé au « développement social de l’enfant ».  « Aucun des programmes/curricula (à part le document théorique de la coopération chilienne), souligne t-elle,  ne tient compte dans son approche des problèmes sociaux et affectifs, spécifiques ou non à la société haïtienne, auxquels sont confrontés les enfants et les adultes qui s’en occupent. En particulier: la question du parler créole versus le parler français, la question des écoles rurales versus les écoles urbaines, la question du genre (qui peut jouer à quoi? Qu’est-ce qui fait la différence entre un garçon et une fille ?, la question des enfants à besoins spéciaux,  la nécessité pour le développement de l’estime de soi, de valoriser la langue maternelle et la culture d’origine ».

Elle pose également le grand écart entre le curriculum formel (planifié) et le curriculum réel (pratiqué), à partir d’observations faites en contexte dans les classes préscolaires. Ainsi donc, l’absence de normes, la non fixation d’objectifs préalablement définis et les méthodes à suivre pour l’atteinte de ces objectifs font grandement défaut, ce qui laisse beaucoup de place à l’improvisation.  Ce qui est transmis aux enfants par les éducatrices nous relate Margron  (op.cit) «c’est ce qu’ils ont eux-mêmes appris dans le passé, contribuant ainsi à perpétuer de faux savoirs – ou des ignorances, des valeurs, des comportements, incapables de contribuer aux changements nécessaires à l’éducation des enfants d’aujourd’hui ».  Dès lors, on peut facilement comprendre « l’importance de contextualiser les apprentissages, de les lier entre eux et aux expériences de vie réelle des enfants » ainsi que de leur ancrage dans leur univers socioculturel.

Selon elle, il devrait s’agir en fait, « d’une prise en charge intégrée de la petite enfance » qui requiert la contribution et la participation des parents, des familles et de la communauté. C’est donc dire que  le curriculum du préscolaire devrait prendre son ancrage autour d’un  concept cher aux organisations nationales notamment l’UNICEF : la petite enfance dans sa dimension relationnelle avec les parents et les éducateurs.  Enfin, soulignons la place qu’elle sollicite pour la question de l’évaluation du curriculum lors même de sa formulation.

Concernant la formation relative à ceux ou celles qui ont la responsabilité de l’éducation des jeunes enfants, nous devons à Jacqueline Baussan (2014)[5] une excellente mise en perspective de cette formation. Il va s’agir « d’élaborer curriculum de formation initiale de manière à doter l’éducateur des connaissances devant lui permettre d’organiser son action ». Pour ce faire, on partira de « l’analyse d’expériences diverses  tant en Haïti qu’ailleurs. Il devra couvrir toutes les dimensions des besoins des enfants sur le plan physique et mental. Les connaissances à y intégrer concernent la connaissance de l’enfant et de son développement, la pédagogie et la didactique des activités préscolaires, la conception et la fabrication de matériel didactique, la sante, l’hygiène et la nutrition, l’apprentissage et les fonctions mentales, l’éthique et la déontologie ».



Notes

[1]   Les surâgés c’est-à-dire les élèves dépassant d’au moins 2 ans l’âge scolaire fixé par le Ministère de l’éducation

     pour une année d’études. Bien que ce taux soit toujours accablant mais il a subi une diminution considérable

     passant de 72% en 2003 à 60.84% en 2011.

[2]   Le Programme de Formation Initiale Accéléré (FIA) a élaboré un curriculum basé sur l’APC également.

[3]  Voir Décret organisant le système éducatif haïtien en vue d’offrir des chances égales à tous et de refléter la   culture haïtienne, Presses nationales d’Haïti, 1982, p. 9.

[4]     Analyse du curriculum / programme du BUGEP / MENFP et des autres curricula  préscolaires existant en Haïti,    Evelyn Margron, avril 2013

[5] Baussan Jacqueline, « Stratégie de Recrutement et de Formation de Ressources Humaines pour la Petite

  Enfance ». Octobre 2013 (MENFP/BID)

 

Accéder à la version complète de cette étude par le Pdf ci-joint.

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Robert Berrouët-Oriol,
3 sept. 2017 à 15:34