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Entretien avec Yves Chemla

Entretien

Yves Chemla

Pour mieux comprendre nos romanciers contemporains

 

Par
 Jean Emmanuel Jacquet

Le National

Port-au-Prince, 13 janvier 2016

 


Le professeur et critique littéraire Yves Chemla a sorti à la fin de l’année 2015, un important ouvrage sur la littérature haïtienne. Le livre « Littérature haïtienne 1980-2015 » paru chez C3 Éditions regroupe les écrivains nés dans les années 1950-1970. Ce n’est pas une histoire de la littérature rappelle la note de l’éditeur, ni une critique littéraire. Mais, de préférence « un appel à considérer que la littérature est d’abord un ensemble de textes qui invitent les lecteurs à les apprécier, à les analyser et surtout à penser ». Interview avec l’auteur Yves Chemla.

 

Le National : Commençons par le début. Pourquoi cette période 1980-2015 ?

Yves Chemla : Ce livre répond à une commande, et celle-ci semble-t-il, à un besoin : celui de faciliter l’abord de la littérature nationale de cette période à l’usage des lycéens et des étudiants. Il vient compléter d’autres ouvrages publiés récemment, par exemple celui de Rachel Vorbe, Initiation à la littérature haïtienne contemporaine. Le rayonnement des écrivains qui publient depuis les années 1980 est particulièrement exceptionnel, et mérite qu’ils entrent dans les programmes d’enseignement. Mais plus largement, je crois qu’il est temps de revoir intégralement les ouvrages qui facilitent l’entrée dans la littérature nationale, et cela depuis son existence avérée, c’est-à-dire 1804. Les ouvrages plus anciens — je pense à Vaval, Gouraige, Pompilus et Berrou, Hoffmann, les essais de Dominique etc. —constituent une bibliothèque qui doit, sans arrêt, être réactualisée, d’autant que cette vague récente a modifié assez considérablement ce qu’on entend habituellement par littérature. 

L.N. : Votre ouvrage, comme signalé dans les propos d’introduction, est à vocation pédagogique portant sur les écritures en cours. Comment entre-t-on dans ce livre ?

Y.C. : Vous touchez un point important, qui est celui de la lecture de ce livre. On peut le lire de façon linéaire, du début à la fin, car il possède sa cohérence. On peut aussi choisir tel ou tel chapitre en fonction de ses objectifs. Ce n’est pas à proprement parler un manuel, avec une chronologie ni un souci d’exhaustivité — je m’en explique dans les pages de la fin. J’ai le projet de le compléter d’un manuel, cette fois à l’usage des enseignants. L’enjeu, pour moi, n’est pas de donner une sorte de vulgate concernant ce moment de la littérature nationale, dans lequel il y aurait un prêt à penser pour les étudiants, mais d’indiquer des pistes de lectures, d’analyses, qui visent à montrer que d’autres analyses sont possibles, que la littérature est un objet culturel essentiel. C’est celui par lequel nous cultivons cette faculté essentielle, qui est l’imaginaire.

L.N. : Ce projet nait-il du constat déjà fait par plus d’un, quant à un certain vide dans la diffusion critique de la littérature haïtienne contemporaine, notamment dans l’enseignement ? 

Y.C. : Je vous trouve bien sévère ! Les enseignants travaillent en Haïti dans des conditions difficiles. J’estime qu’ils font preuve d’une générosité et d’un sérieux qui méritent qu’on les honore, et pense qu’il faut nécessairement améliorer leurs conditions matérielles, en particulier. J’ai beaucoup d’estime pour leur travail, et j’avais naguère travaillé avec un groupe d’enseignants de lettres à la mise en place d’une association visant à monter des opérations de formation. Le groupe a été décimé lors du séisme, et ce livre est d’abord pour moi une façon de leur rendre hommage, dans l’urgence. Nombre d’entre eux donnent beaucoup d’heures de cours, et participent à des actions de formation quand elles existent et quand matériellement, encore, cela leur est possible. La formation en particulier à l’ENS et à l’Université est d’une très grande qualité. Ce sont, peut-être, les outils qui manquent. C’est le sens de ma contribution : donner un outil que ces enseignants peuvent adapter à leurs besoins. Un œil d’enseignant trouvera dans ce livre des modalités d’enseignement du rapport à la narration, à la représentation du temps, à la description, à l’analyse de la phrase, par exemple sur ce dernier point avec l’étude fine de la première phrase de Corps mêlés de Marvin Victor. On m’a déjà reproché mon manque d’exhaustivité — vive Facebook ! —, comme si ma tâche était de tout signaler, de n’omettre personne. Je le prends comme un encouragement à poursuivre. Et même au-delà : si certains écrivains disposent d’une visibilité affirmée, le constant renouvellement rend les jeunes écrivains moins visibles, ou certains, qui pour toutes sortes de raisons, n’ont pas pu disposer de cette visibilité. Il faut sans cesse poursuivre la tâche. Il faut aussi que les organes de presse — écrite, parlée, télévisuelle, de l’internet – fassent plus de place à la littérature.  

L.N. : 1980-2015, une pléiade d’auteurs et de livres. Comment s’est opéré le travail ?

Y.C. : Je travaille sur les écritures haïtiennes depuis 1982. J’ai enseigné à l’IFH [l’Institut français d’Haïti], puis, de retour en France, j’ai mené un certain nombre de travaux de recherche, en particulier une thèse, soutenue en 1999 sur la question de l’autre dans le roman haïtien contemporain. Le livre publié par C3 édition est une petite partie des résultats de ces recherches. Je travaille par exemple en ce moment à une histoire de la poésie haïtienne. D’aussi loin que je regarde, je n’ai cessé de lire et de relire les textes dont je traite dans ce livre. Il a été écrit cependant rapidement, en quatre mois, d’arrache-pied, car je me suis rendu compte et certains de mes amis écrivains me demandaient de réaliser ce travail parce que justement la plupart des outils critiques disponibles étaient devenus obsolètes. 

J’écris depuis une tradition de l’essai littéraire qui comprend des noms tels que ceux de Blanchot, de Barthes et de la stylistique, quoique je n’en sois pas moi-même un spécialiste. Très concrètement, cela se traduit par travailler les textes par la lecture fine, active, et par une extrême attention à la construction syntaxique, au lexique, à la composition. Si les chapitres consacrés aux auteurs ne sauraient être exhaustifs, c’est bien parce que je me suis attelé à des livres, et seulement des livres. On ne doit pas trouver l’expression d’opinions rapides quant aux données biographiques, par exemple, qui viennent donner de la signification a priori. Celle-ci est le résultat d’une construction par l’auteur et de la cohérence d’un projet. 

L.N. : Y a-t-il des thèmes spécifiques qui ont retenu votre attention pendant cette période ?

Y.C. : Encore une fois, j’entre dans les livres, et c’est depuis les livres que ces thèmes font sens. Il n’y a pas à ce stade d’approches transversales, ce qui serait une tâche de recherche. Je pense par exemple à ce qu’a écrit André Vilaire Chéry, Le Chien comme métaphore en Haïti. Analyse d’un corpus de proverbes et de textes littéraires haïtiens. Donc on trouvera dans le guide de lecture quantité de thèmes abordés par les écrivains, à la mesure de leurs exigences. Cependant, on peut être sensible quand même par un retour sur l’histoire récente, qui est celle de la période duvaliériste. La plupart des écrivains présents ont eu maille à partir avec les forces assez obscures et anti-intellectuelles qui ont verrouillé la parole pendant cette période. L’histoire plus ancienne, qui dresse les prolégomènes à ce qui est arrivé, est abordée par le roman historique, qui est relativement nouveau comme genre littéraire. Et puis il y a toutes les conséquences des soubresauts politiques depuis 1986, l’histoire immédiate perçue à l’aune de la période précédente, comme mise en danger des conditions élémentaires d’existence qui frappent le lecteur. Mais plus que les seuls thèmes, ce sont les textes mêmes qui ont changé. 

 

Propos recueillis par
Jean Emmanuel Jacquet.

Source : Le National