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La littérature haïtienne est bilingue

« La littérature haïtienne est bilingue. 

Il faut que tout le pays le soit »


Entrevue de Lyonel Trouillot

Propos recueillis par André-Jean Vidal

France-Antilles, Guadeloupe, 14.06.2016

Texte reproduit en septembre 2017

 

Vous êtes un écrivain au combat. C'est dans la nature haïtienne ?

Haïti est né d'une révolution, la plus moderne des temps modernes. Il y a un principe de fierté et de victoire dans l'univers symbolique haïtien. Mais il y aussi des contradictions sociales comme partout. Et le spectacle de l'injustice, de l'appropriation privative des fruits de cette révolution ne me laisse pas indifférent. Il y a, dans la tradition littéraire haïtienne, une tendance marquée à gauche, qui lie les choix esthétiques aux problèmes sociaux, tels qu'ils s'expriment dans le collectif et l'individuel. Roumain, Alexis, Philoctète, Lespès, Castera... Je me sens proche de cette tendance…

Haïti semble vouée au malheur avec des révolutions, des présidences qui se muent en dictature quand elles ne baignent pas dans la corruption, des déchoucages, un tremblement de terre en 2010, qui a causé la mort de 300000 personnes... Et pourtant, sur ces désastres fleurit une littérature superbe. Comment l'expliquez-vous ?

Cette prétendue vocation au malheur, souvent évoquée par les journalistes et les critiques étrangers, est la formule courante d'une méconnaissance de l'histoire d'Haïtien. Imaginez un pays né de la victoire militaire d'une armée d'esclaves au début du XIXe siècle. C'est un miracle que Haïti a survécu à l'isolement, au rejet, aux politiques racistes des puissances coloniales du XIXe siècle. Je crois qu'il est nécessaire que les Antillais comprennent cela. On leur a présenté Haïti comme l'exemple à ne pas suivre, comme l'échec absolu, d'où la métaphore de l'île maudite ou du pays maudit. Ni le monopole de la corruption. Ni le monopole de la dictature. Et les déchoucages sont une expression politique qu'il faut analyser et non présenter comme la barbarie de hordes envers tout et n'importe quoi. Ceci étant, le discours politique et d'analyse sociale fait peut-être défaut, et la littérature lui sert de substitut dans la mesure où elle exprime la contradiction entre l'utopie et le réel, la tension entre le jeu et le nous... En gros, ce que vous appelez « désastre » n'est que l'expression des conflits sociaux et des malheurs qu'ils produisent. Le pire que pourrait faire la littérature, ce serait de conforter le lecteur dans cette vision caricaturale. J'espère écrire des livres qui exposent les multiples aspects du réel.

Vous avez dit, récemment, « L'image de la France paye le prix de ses crimes historiques et le prix des crimes économiques commis par l'élite haïtienne qui parle... le français. » Vous êtes un auteur créolophone mais aussi un auteur francophone, ce qui vous donne cette aura internationale. Comment conjuguez-vous cette haïtianité exacerbée - et légitime - et cette expression si française de votre oeuvre ?

Expression « si française ». J'entends là une référence à la langue. Elle appartient, ce devrait être une lapalissade, à tous ceux et celles qui l'utilisent. Les communautés en font à l'oral des usages particuliers ? Et l'écrivain, qu'il soit parisien ou port-au-princien écrit en français dans la quête d'une langue qui serait la sienne. Le français est utilisé par les élites comme un moyen de domination et d'exclusion. Mais cette langue, qui n'a ni tort ni mérite, est la deuxième langue haïtienne, la première étant le créole. Écrire dans les deux langues ne constitue aucune trahison. Le problème c'est cette appropriation privative de la langue française. La littérature haïtienne est bilingue. Il faut faire en sorte que toute la population du pays le soit.

La littérature francophone haïtienne prend de l'ampleur dans le même moment que s'affirme, selon vous, dans les classes populaires de ce pays, une certaine méfiance de cette langue qui est celle des classes dominantes. N'est-ce pas étonnant ?

La littérature francophone de Haïti est mieux connue dans le monde aujourd'hui. Elle n'est ni meilleure ni plus importante aujourd'hui qu'hier. Simplement, le centre s'ouvre plus aux littératures du sud. Il n'y a pas de paradoxe dans l'usage du français pour l'expression artistique et celle de discours revendicatifs. Cela a toujours été le cas, depuis au moins l'Acte de l'Indépendance. Il y a cela, mais il y a aussi la légitime méfiance du locuteur monolingue du créole qui peut avoir l'impression que l'on parle au-dessus de sa tête. Pour être honnête, je crois que la vraie zone de vitalité de la littérature haïtienne est la création en créole. Mais les oeuvres sont peu connues à l'étranger.

Vous êtes poète et romancier. On vous découvre nouvelliste avec votre dernier ouvrage paru, Le miroir d'Anabelle et autres récits. Dites-nous en plus.

J'ai toujours écrit des récits courts de différents types. Je ne les ai pas souvent réunis en recueils. Il m'a juste semblé intéressant de les sortir un peu de leur solitude, même si je ne présente que quelques-uns dans ce recueil. J'aime la modestie, qui n'a rien d'une facilité, des textes courts.

Pour vous, on ne peut connaître de l'autre « que des moments ». Ces moments-là sont-ils imaginés, dans Le miroir d'Anabelle et autres récits, ou fruits de longues observations ?

Je ne crois pas à l'imagination. Je capte des éléments du réel que je colle, déplace, noue, dénoue, dans une structure, pour créer un petit être de langage. Encore une fois, cette notion de modestie, de fragment, de soupçon de quelque chose de l'autre qu'il y a dans le texte court.

Vous êtes un auteur d'Actes Sud. Aujourd'hui, vous publiez ce recueil de nouvelles chez Caraïbéditions, maison d'édition plus confidentielle. Pourquoi ?

Actes-Sud, c'est une belle aventure. Je publie des romans avec eux et ils m'ont soutenu, me soutiennent dans des projets collectifs qui n'ont pas forcément un grand intérêt commercial pour eux. Et j'y ai développé des liens de respect et d'amitié qui me sont chers. J'aime aussi travailler avec d'autres maisons sur des choses spécifiques. Avec Le temps des cerises, pour leur défense de la poésie. Avec Caraibeditions pour le pari sur la Caraïbe.