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Marie Vieux Chauvet : témoignage de R. Depestre

Centenaire de Marie Vieux-Chauvet

Témoignage de René Depestre

Entretien réalisé par Louis-Philippe Dalembert 

Lézignan-Corbières, 1er avril 2016

 

Texte reproduit en octobre 2016 avec l’aimable autorisation de l’auteur.

 

« J’ai connu Marie Vieux-Chauvet en 1945, au lendemain de la publication de mon premier recueil de poèmes, Étincelles. J’appartenais à une jeunesse haïtienne qui vivait au bas de Port-au-Prince. Ma famille était pauvre, on habitait au gré des déménagements au Portail Saint-Joseph, à Tête-Bœuf, Bas-Peu-de-Choses, Lafleur-Ducheine… les quartiers populaires de la capitale. Il y avait, à l’époque, une géographie sociale bien marquée : les nantis, des Mulâtres pour la plupart, habitaient Pétion-Ville, Pacot, Bois-Verna, Kenscoff, etc. La séparation était très nette entre cette « élite » et le reste de la population. On ne se mélangeait pas. Ces gens de l’élite avaient leurs clubs. Même des garçons très cultivés comme Jacques Stephen Alexis, Gérald Bloncourt, Albert Mangonès, les frères Roy, Paul Verna, Seymour Godefroy… fréquentaient les clubs « aristocratiques » à la mode : le Cercle Bellevue, les Intrépides, le Cercle Port-au-Princien. Il n’y avait aucun lien entre ce monde des hauteurs et celui du bas de la ville.

Au départ, avec Marie Vieux-Chauvet, il n’était pas prévu que nos chemins se croisent. C’est arrivé quand j’ai publié Étincelles. Mon petit livre a été très bien accueilli aussi bien par des gens du peuple que par l’élite. J’ai reçu des lettres de félicitation d’intellectuels de la trempe de Dantès Bellegarde, Jean Price Mars, Roussan Camille, Jean Brierre... qui constituaient l’intelligentsia haïtienne de l’époque. Léon Laleau m’a même écrit une lettre ouverte dans Le Nouvelliste. Ça m’a ouvert les portes des clubs huppés. À partir de ce moment-là, je pouvais aller danser le samedi soir aux Intrépides. Pour moi, c’était une sorte de promotion sociale. Avant, j’avais une vie mondaine plutôt restreinte ; je fréquentais les bals populaires, ce qui avait son charme aussi. C’est dans ces circonstances que j’ai pu rencontrer et danser avec Marie Vieux, qui n’était pas encore Chauvet, et d’autres belles Mulâtresses de l’époque. C’était une femme très séduisante et distinguée, très cultivée aussi, un phénomène rare qui ne me laissait pas du tout indifférent. Même avec notre différence d’âge – elle avait dix ans de plus que moi –, j’avais secrètement un faible pour elle. Mais bon, elle était mariée, sérieuse ; et malgré ma fringale érotique, je ne l’ai pas courtisée.

À partir de là, j’ai été reçu aussi en privé chez des intellectuels haïtiens comme René Bélance ou Paul Laraque, avec lequel je suis devenu très ami. Laraque organisait des samedis soir où l’on pouvait rencontrer les poètes Jean Brierre, Roussan Camille, jacmélien comme moi… et Marie Vieux. Elle était la seule jeune femme présente dans ces soirées littéraires. C’était la fin de la Seconde Guerre mondiale. On parlait de tout, on évoquait les poètes de la Résistance : Louis Aragon, Paul Éluard, Tristan Tzara, Claude Roy. On lisait les revues Fontaine, Choix, Horizon, animée par l’Anglais Cyril Connolly… C’est dans Choix, par exemple, que j’ai découvert Saint-John Perse.

Marie Vieux participait de cette atmosphère très littéraire. Elle était d’une grande culture, ce qui était rare dans son milieu. Elle avait beaucoup lu, ça s’entendait dans ses propos. Elle connaissait Malraux, Mauriac, Gorki... En plus d’être une belle femme, elle était d’une intelligence très vivace. Quand on se rencontrait, on parlait de littérature certes, mais pas seulement. Comme tous les intellectuels haïtiens, on s’intéressait beaucoup à la politique. À la différence d’aujourd’hui, où certains ont tendance à tenir la politique à distance. À l’époque, on vivait sous la dictature de Lescot. Et quand on parlait de littérature, c’était inévitable que nos propos dévient sur la situation politique. Elle faisait partie de la petite couche de l’élite haïtienne qui était contre la dictature de Lescot et qui a appuyé le mouvement de 1946, mené par Alexis, Bloncourt, Baker et moi. Elle comprenait le drame haïtien, ce qui était, là aussi, peu courant dans son milieu d’appartenance. En ce sens, on peut dire que Marie Vieux-Chauvet était l’une des rares intellectuelles femmes « engagées » de l’époque.

Quand le gouvernement Lescot a interdit la revue La Ruche, les premiers jours de janvier 1946, j’ai su un matin par le frère d’Antonio Vieux, qui travaillait au ministère de l’Intérieur, que la police projetait de nous arrêter. Une rafle était prévue dans la soirée. Pendant toute la journée, j’ai cherché une planque sûre. Marie Vieux a proposé spontanément de me cacher chez elle. Au bout du compte, j’avais trouvé quelqu’un d’autre, qui habitait pas trop loin de chez moi. Théodore Baker, Gérard Chenet et d’autres membres de La Ruche avaient été arrêtés. J’étais parmi les rares à avoir réussi à me cacher à temps. Cela donne une idée de la personne, et de la confiance que j’avais en elle.

Après mon départ pour la France en 1946, j’ai perdu tout contact avec Marie Vieux-Chauvet. À mon retour en Haïti douze ans plus tard, en 1958, je l’ai revue deux ou trois fois à Port-au-Prince. Pas plus. Car très vite, j’ai eu des ennuis avec Duvalier père, qui m’avait convoqué au Palais. Après cette rencontre au cours de laquelle nous avions eu une longue conversation, que je raconte dans mon dernier roman Popa Singer, j’ai été placé en résidence surveillée chez moi, à Bourdon. Du coup, je ne sortais plus, et il n’était pas recommandé que les amis viennent me voir. Je voyais très peu de gens jusqu’à mon départ pour Cuba en 1959. J’ai su, par la suite, qu’elle a fréquenté le mouvement Haïti Littéraire, avec les Phelps, Philoctète, Davertige...

J’ai redécouvert Marie Vieux-Chauvet, comme beaucoup de gens, lorsqu’elle a publié Amour, Colère et Folie. Quand j’ai lu ce roman, j’ai compris que cette jeune femme cultivée portait déjà en elle un avenir littéraire. Pour être sincère, je ne soupçonnais pas, du temps où l’on se fréquentait aux Intrépides ou chez Laraque, qu’elle allait devenir une si brillante romancière. Je pensais, comme elle était mariée, qu’elle serait une grande bourgeoise, femme de médecin, une intellectuelle de plus dans la vie littéraire haïtienne. Mais quand j’ai lu ce roman, j’ai été absolument émerveillé. J’étais très fier de l’avoir connue. Je ne me rappelle plus si je lui ai écrit ou pas. J’avais pourtant lu Fille d’Haïti, son premier roman paru en 1954, et La Danse sur le volcan. Mais là, avec cette trilogie, elle avait placé la barre un niveau au-dessus.

Amour, Colère et Folie a été une révélation. Elle y a opéré une véritable déconstruction, d’une part du système duvaliériste au pouvoir dans les années soixante, d’autre part de la société haïtienne et de la violence qui sous-tend notre culture. C’était nouveau. Pour la première fois, un écrivain allait au fond de l’idiosyncrasie des Haïtiens où la violence a occupé une place aussi importante : du fait de l’esclavage, du fait que nous sommes sortis d’une guerre de libération nationale. Tout cela a marqué profondément la psychologie haïtienne. Quand on regarde de près notre histoire, on peut dire que nous n’avons jamais eu un gouvernement démocratique. C’est en ce sens que le livre donne matière à réflexion pour la structure même de la société haïtienne. Marie Vieux-Chauvet est allée chercher l’origine de cette violence organique chez les Haïtiens. Ce qui fait la singularité de son roman.

Elle y a fait aussi une déconstruction sociale de l’être haïtien, ce que j’appelle l’hapax. J’ai cherché pendant des années comment situer Haïti dans le panorama des sociétés du XXe siècle. Un jour, en feuilletant le dictionnaire, j’ai trouvé le mot hapax : une occurrence linguistique qui n’apparaît qu’une fois dans une langue. J’en ai déduit que Haïti est un hapax sociologique. C’est très difficile de trouver une société issue de l’esclavage et de la colonisation aussi complexe que la société haïtienne. J’ai visité beaucoup de pays africains et latino-américains ; aucun n’est comparable, quant à son évolution politique et sociale, à Haïti. Ce pays est un cas d’école. Marie Vieux-Chauvet a déconstruit cet hapax haïtien, en romancière. Cela révèle une femme très cultivée, très profonde. Elle a beaucoup de mérite. Elle est allée au fond des choses. C’est ce qui fait sa brillante singularité dans l’histoire littéraire haïtienne. Avant elle, parmi les intellectuels mulâtres, seul Jacques Roumain peut-être avait une telle connaissance du peuple haïtien.

L’aspect érotique du roman a été aussi une heureuse découverte de son talent et de sa liberté d’esprit. C’était tout à fait inédit, venant surtout d’une femme de sa classe sociale. Il fallait oser. La structure du livre également, une trilogie, est intéressante. C’est rare de trouver dans un seul livre trois romans, qu’on aurait pu publier indépendamment l’un de l’autre. Quant à la langue, elle est d’une précision extraordinaire. Ce n’est pas l’héritage de Roumain, ni d’Alexis. C’est une belle langue française. Comment, sans avoir quitté Haïti, a-t-elle pu aboutir à une telle langue ? Avant la Seconde Guerre mondiale déjà, elle avait acquis une culture française très profonde.

Plus tard, en juillet 1991, j’ai reçu une lettre de sa fille cadette qui m’a écrit sous le pseudonyme d’Erma Saint-Grégoire. Elle me demandait de l’aider à faire rééditer en France l’œuvre de Marie Vieux-Chauvet. Jusqu’à la réception de cette lettre, je n’étais pas au courant des circonstances qui avaient entouré le retrait d’Amour, Colère et Folie des librairies. Après la lecture de la lettre, j’ai essayé chez Gallimard, où j’avais mes entrées, de le faire rééditer. J’en ai parlé avec Antoine Gallimard. Mais que l’on ait demandé aux Gallimard de retirer le texte de la circulation les avait blessés. Ils avaient fait une croix sur cette expérience, tout en admirant beaucoup le livre. Selon les règles de leur maison, c’était impossible de le rééditer. J’ai fait ensuite des démarches auprès des éditions Stock, Actes Sud. Le Guadeloupéen Daniel Radford, qui était un ami et qui travaillait chez Laffont, était disposé à le rééditer. Là non plus, les démarches n’ont pas abouti, à cause entre autres des difficultés de négociation entre l’éditeur et la famille de Marie Vieux-Chauvet. Erma Saint-Grégoire m’avait écrit une deuxième lettre pour me faire part de ces difficultés. Puis, j’ai perdu tout contact avec elle, jusqu’à la réédition du livre l’année dernière chez Zulma, qui m’a réjoui.

C’est formidable que les éditions Zulma aient remis en circulation ce texte. Cela va donner un nouveau souffle à l’œuvre de Marie Vieux-Chauvet, qui mérite une grande circulation. J’avais déjà noté chez elle, avant même qu’elle ait publié, la détermination qui marquait son caractère. C’était une femme déterminée, quelqu’un qui savait ce qu’elle voulait. Dans nos conversations, brusquement elle pouvait devenir très grave. Cette gravité donnait encore plus d’aura à sa beauté. Ça aussi, c’était rare. Les jeunes femmes de l’époque et de sa classe sociale étaient plus légères, plus frivoles même. Il y avait de la gravité chez elle, sinon elle n’aurait pas pu aller aussi loin dans la connaissance des Haïtiens.

Quand j’essaie de situer Marie Vieux-Chauvet par rapport à l’histoire de la littérature haïtienne, je la vois comme une sorte d’électron libre. C’est la première fois, après le mouvement indigéniste, qu’apparaît une jeune femme d’un aussi grand talent. Clément Magloire Saint-Aude également était un phénomène à part. Rien ne laissait prévoir l’arrivée de Saint-Aude et son surréalisme sui generis dans les lettres haïtiennes. On ne peut pas rattacher Marie Vieux aux traditions littéraires haïtiennes, comme Roumain, Alexis ou moi. À part les quelques livres déjà cités, je ne sais pas lesquels l’ont formée. Difficile de préciser ses origines intellectuelles. Il y a une singularité Marie Vieux-Chauvet dans les lettres haïtiennes. Pas seulement à cause de son statut de femme, ou de ce qui est arrivé à ses livres, notamment Amour, Colère et Folie. Il existe aussi une singularité Marie Vieux-Chauvet en tant qu’écrivain. Je ne sais pas s’il y a, aujourd’hui, des auteurs qui se réclament de son influence.

Je suis très heureux de pouvoir échanger avec toi, écrivain d’une autre génération, au sujet de l’œuvre de Marie Vieux-Chauvet et de la personne brillante qu’elle était. Pour moi, elle compte parmi les figures les plus importantes de la littérature haïtienne, aux côtés de Fernand Hibbert, Frédéric Marcelin, Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis… J’espère que les éditions Zulma reprendront des textes comme La Danse sur le Volcan, Fille d’Haïti ou Fonds des Nègres. »

 

[Texte paru dans Le Nouvelliste, Port-au-Prince, le 15 septembre 2016, sous le titre « Marie Vieux-Chauvet aurait cent ans ce vendredi, René Depestre témoigne ».]